Partie 1. Chapitre 5.
L’odeur d’eucalyptus emplit la salle de soins, une odeur franche que Sonia aimait saturer de tea tree dès qu’elle prenait son service. Pour Hugo, c’est une madeleine immédiate : quinze ans d’un coup, la roue qui ripe sur un trottoir trop haut, le jean qui craque au genou, la brûlure vive, et Raphaël qui sonne au hasard sur une plaque d’immeuble où l’on lit « Christine S., pédicure médicale ». La porte s’était ouverte sur un cabinet minuscule où flottait déjà une vapeur douce, un endroit où rien ne semblait ni urgent ni dangereux ; Christine avait posé une bassine, entamé le tissu au ciseau avec une précision d’atelier, aligné compresses et pansements comme on aligne des cartes, puis elle avait parlé d’une voix posée, qui demande les prénoms, qui propose de rentrer les vélos dans le hall, qui vérifie si quelqu’un peut venir chercher les deux gamins. « C’est ton petit frère ? » avait-elle demandé. Raphaël avait ri : « Non. C’est mon petit… » Le surnom était resté et Hugo s’était laissé faire.
La porte du réfectoire se referma derrière eux. L’hôpital reprit son souffle régulier. Les pas s’éloignèrent, absorbés par le ronflement discret des appareils. Hugo s’assit avec son plateau. Les barquettes sortaient du micro-ondes, fumantes, pratiques parce qu’elles dispensaient de réfléchir davantage. Raphaël prit place en face de lui, devant un café déjà froid. Il avait les yeux rougis des nuits trop courtes.
Ils ne parlèrent pas tout de suite. Ce silence-là n’était pas hostile. Il contenait simplement tout ce qui allait devoir être dit.
L’odeur revint un instant, puis s’effaça.
— Vingt semaines.
Raphaël releva la tête.
— Putain… C’est pas vrai.
— Si. Je l’ai vu. Les bras qui bougent. La bouche qui s’ouvre. Le cœur aussi.
— Vingt semaines… Et t’avais rien remarqué ?
— Rien. Toi non plus. Personne.
— Ouais.
Raphaël fixa son café.
— Si vous pensez avorter…
— Faudrait partir. Mais elle ne voudra pas. Tu aurais dû la voir. Quand elle a entendu le cœur… J’ai cru que le mien allait me lâcher.
— Elle veut le garder.
— Non. Elle le veut.
Raphaël le regarda enfin.
— Et toi ?
Hugo ne répondit pas tout de suite.
— Je veux que tout s’arrête.

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