Partie 1. Chapitre 6.
Le père de Laure manœuvra sans difficulté dans la large allée et coupa le moteur. Pendant que sa femme et ses filles s’extirpaient de la Clio, il sortit deux caisses du coffre. Hugo s’avança, en saisit une et les suivit à l’intérieur, laissant les trois femmes s’engouffrer dans le vestibule.
En montant l’escalier, les bras chargés, vers ce qui serait désormais leur chambre, Hugo entendit Laure détailler la villa pièce par pièce, avec un enthousiasme appliqué. Pascal était déjà reparti chercher d’autres affaires. Dans la cuisine, les femmes s’étaient installées sans attendre. Elles s’agitaient autour du plan de travail, hésitant entre les deux machines à café. Senseo ou Dolce Gusto. Quand Hugo les rejoignit, la mère rangeait méthodiquement des Tupperware dans le frigo, la sœur venait de lancer un percolateur, et Laure dressait la table avec le contenu d’un autre cabas. Le petit-déjeuner était prêt.
Ils étaient quatre dans sa cuisine. C’était inédit. Pourtant, Hugo se sentit seul. Il aurait donné n’importe quoi pour que quelqu’un de sa famille à lui soit là. Une question d’équilibre. Les trois femmes parlaient, s’affairaient, décidaient. Personne ne lui avait demandé s’il voulait du café. Si son père avait été là, il lui aurait proposé un thé. Un vrai. À l’anglaise.
Pour être exact, il avait besoin que son père soit là. Le besoin était brut, brûlant, aussi inédit qu’intense. Il aurait peut-être pu l’aider, l’écouter, le guider.
Son père était loin. Il l’avait toujours été. Celui de Laure, en revanche, était bien là. C’était lui qui avait suggéré qu’ils s’installent ensemble au plus vite, pour vivre un peu à deux, ajuster les choses, aplanir les différends avant la naissance. Hugo n’avait pas protesté. Il n’en avait pas eu la force. Ce n’était pas son projet, mais ce changement et tout ce qui en découlerait lui semblaient désormais inéluctables.
La mère de Laure insista pour qu’ils déjeunent à quatre. Les croissants encore chauds, le café fumant, la table soigneusement dressée : on se serait cru dans une publicité Ricoré.
L’arrivée de la Clio dans l’allée offrit à Hugo un prétexte pour quitter la table et aller aider son beau-père. À peine sur le trottoir, Pascal lui fit signe de monter côté passager. Hugo s’exécuta rapidement, fuyant le froid mordant.
— On ne s’est plus retrouvés seuls depuis le jour où… Je… comment dire… Tout est de ma faute.
Hugo regarda son beau-père, incrédule.
— Je ne vous comprends pas…
— Tout ce qui vous arrive. La grossesse de ma fille. Son emménagement.
Pascal était voûté sur son volant. Ses yeux cernés lui donnaient l’air d’avoir pris dix ans depuis leur dernière rencontre. Et voilà qu’il portait, en plus, un poids qui ne lui appartenait pas.
— J’ai été trop sévère et je n’ai pas vu que ma fille souffrait. Peut-être mes deux filles d’ailleurs. Mais Amélie est plus docile… Enfin peut-être. Je ne sais pas. Même elle je n’ai plus l’impression de la connaître.
— Je… je suis désolé mais je ne …
— Je voulais mettre leur vie sur des rails, être un guide, un repère, un bon père, leur éviter de dérailler, de quitter le droit chemin. Je voulais que tout aille droit. J’avais une trajectoire pour elles. Mais c’était la mienne, pas la leur. Et tout est parti de travers.
— Je ne sais pas quoi vous dire, je…
— L’enfer est pavé de bonnes intention. Tu sais mieux que moi.
— Que voulez-vous dire ?
— Ton père est pasteur. Lui au moins il a réussi à te guider.
— Vous aussi, vous avez réussi. Vos deux filles sont charmantes, polies, cultivées, elles ont fait leurs études dans une des meilleures écoles de la région. Amélie réussit bien à l’unif. Et Laure va reprendre…
— C’est gentil de dire ça. T’es un bon gars.
Au-dehors, quelques flocons légers virevoltaient dans tous les sens, incertains de leur destination.
— Désolé, je … Ecoute, Hugo, je veux juste que tu saches que j’aurais voulu autre chose pour ma fille, une scolarité normale, l’université, un mariage, une maison, et puis et puis seulement un enfant, pourquoi pas. Mais tout est sens dessus dessous.
— Je trouve que vous avez été un bon père. Disant ces mots, Hugo ne put s’empêcher de pense au sien. Sa vie pour sa paroisse et la confiance aveugle en sa femme pour mener la famille. Le résultat pouvait passer pour bon de l’extérieur.
Hugo reprit : — Laure vous aime beaucoup. Il vaut mieux un père sévère qu’un père absent.
Hugo pensa que c’était là une maxime que son paternel à lui aurait pu prononcer un dimanche matin. Il allait devoir se surveiller.
— Quand je partais plusieurs mois en mission, tout se passait bien. Pour elle je veux dire… Je me demande s’il n’aurait pas mieux valu que je sois plus souvent absent…
Hugo ne sut que répondre.
— C’est le passé, il est trop tard. Ce que je voulais vous dire c’est combien je suis heureux que vous ne l’abandonniez pas. Elle veut cet enfant mais elle vous veut vous aussi.
Hugo sentit, malgré le froid qui s’installait, le rouge lui monter aux joues. Il ne sut plus s’il vivait une confession de son beau-père ou un interrogatoire détourné. Il devait être prudent. Chaque mot prononcé pourrait être utilisé contre lui. Raphael lui disait toujours qu’il était le genre de mec qui ne résisterait pas aux détecteurs de mensonge, son corps le trahirait avant même qu’on lui pose une question !
Il garda donc le silence et Pascal reprit : — Dès que vous êtes entré dans sa vie, vous avez su lui rendre le sourire. La différence d’âge, ce n’était que des chiffres. Être mère à 17 ans, c’est le présent inespéré que lui fait la vie.
Pascal resta un temps indéfinissable en contemplation des flocons qui, plus lourds et plus nombreux, tombaient maintenant drus et verticalement.
Le pare-brise, entièrement blanchi, empêchait la lumière de rentrer à l’intérieur, rendant une atmosphère de cathédrale miniature.
— Une deuxième chance dans la vie c’est rare, tu sais, alors quand elle se présente, tu la prends, faut pas réfléchir. Tant pis de pour qui on passe dans le quartier.
Pascal, cet homme capable d’en tuer un autre à mains nues, pleurait sans bruit.
— Des cadavres, j’en ai vus. Je m’y suis habitué. Mais je n’étais pas prêt à découvrir le corps de mon enfant dans une flaque de son sang. Et puis réaliser que lui sauver une fois la vie n’est pas lui sauver la vie. Que l’envie de mourir ne lui sortira pas de la tête. Malheureusement. Tu ne peux pas imaginer ce que c’est, le matin, quand tu appelles ton enfant et qu’il ne se lève pas… Il avale sa salive… — tu appelles à nouveau… pas de réponse … tu montes les marches… une à une… seuls signes de vie, les craquements sinistres du bois accompagnant ton pas … tu poses ta main sur la clanche… tu prends une bonne goulée d’air… tu redoutes d’ouvrir la porte… de découvrir… un corps sans vie.
Pascal saisit un mouchoir en papier dans son vide-poche, se moucha bruyamment.
— Je parle, je parle mais tout ça, tu le sais mieux que moi. Tu en vois passer tous les jours des Laure. Des filles ou des petits gars qui ont voulu mourir. Qu’on a réussi à sauver. Mais qui ne pensent qu’à réessayer. Encore et encore.
Dans un demi sourire, il ajouta : — Je devrais me réjouir qu’elle ne soit pas très douée.

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