Partie 1. Chapitre 8.

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Laure n’était pas la fille d’un militaire pour rien. L’ordre et la discipline restaient sa devise, malgré quelques fourlaches, il faut bien le dire. Elle avait suivi les cours jusqu’au bout, sans problème majeur. Hugo avait craint qu’elle n’accouche avant la date et qu’elle soit recalée en deuxième session. Mais non. Elle avait présenté son dernier examen une semaine avant le terme prévu.

Hugo était resté dans la voiture à l’attendre, stationné devant l’ancienne entrée, celle où les élèves sortaient au compte-goutte. Il avait vu des grappes d’ados joyeux, déjà tournés vers la fête. Leur soirée serait longue et arrosée. La sienne et celle de Laure tiendraient dans un film et un coucher tôt.

La nuit avait été pénible. Laure n’avait pas cessé de se retourner : dos, côté, dos, autre côté. Hugo n’avait dormi que d’un œil, prêt à la conduire à l’hôpital à tout moment. Au petit matin, ils s’étaient rendormis, lourds. Vers midi, ils s’étaient levés et avaient pris leur petit-déjeuner dans les fauteuils du salon, comme d’habitude. Laure n’avait mangé qu’une pomme. Elle n’avait pas faim. Presque aussitôt, elle s’était plainte d’acidité.

Hugo lui avait proposé du sirop.

Elle avait refusé, avait grogné qu’elle en avait marre de ne rien digérer, qu’il était temps que ça se termine.

Elle s’était allongée et avait fermé les yeux. Hugo avait pris sa guitare et gratté quelques accords. Laure se tournait d’un côté puis de l’autre. Hugo avait posé la main sur son ventre. Il était certain que les contractions commençaient. Elle maintenait que ce n’était que des crampes d’estomac. Il aurait voulu lui demander si elle savait encore où se trouvait son estomac, tant elle avait grossi, mais il s’était abstenu.

Vers treize heures, les mains plaquées sur son ventre, Laure lui avait demandé d’aller chercher la petite valise pour l’hôpital. Hugo l’avait rangée dans le coffre, puis il était revenu aider Laure à descendre les quelques marches du perron. Une fois dans la voiture, il n’avait pas eu le cœur d’allumer la radio. Les animateurs étaient des personnes surnaturelles : tous les jours, ils arrivaient à être de bonne humeur. Ces gens n’avaient donc pas de vie privée ? Pas de hauts, pas de bas, comme le commun des mortels ? Ils devaient être des dieux.

Laure ne disait rien. Gémissait à peine. Il aurait pu la remercier pour ça. Il ne détestait rien autant que ces femmes qui hurlaient dès la première contraction, comme si on leur arrachait un bras. Au moins, il pouvait conduire sans s’énerver. La route était libre. Presque une voie royale. Au retour, il ne serait plus le même homme.

Après la première échographie faite à Jumet, un peu en cachette, ils avaient décidé que Laure serait suivie à Vésale, là où Hugo travaillait. C’était plus proche. Évidemment, au début, les commentaires des collègues avaient été de bon train. Dans son dos. Ça n’avait pas duré trois semaines. Chez les vipères, les actualités tournent vite : elles s’étaient trouvé d’autres victimes. L’accouchement raviverait les langues, l’histoire de quelques jours. Ce n’était pas son tracas principal. Et puis, ça l’amusait que ces langues de pute cotisent pour le cadeau de naissance.

Ce qui tracassait vraiment Hugo, c’était l’après. Une fois l’enfant né. Il n’avait fait aucune démarche de reconnaissance à la commune. Comme il n’était pas marié, l’enfant porterait automatiquement le nom de Laure. Personne n’avait pensé, ou osé, lui demander quelles étaient ses intentions. Ça l’arrangeait. Il ne le savait pas lui-même.

Laure avait eu besoin d’un peu d’aide pour s’installer. Hugo lui rendait grâce de ne pas être du genre à se tordre et à hurler. Il avait fini par allumer l’autoradio : Classic 21 passait de bonnes choses le matin. Jusqu’ici, tout allait bien.

Sauf le bébé, car Laure venait de perdre les eaux. Direct sur le siège. Hugo, déjà contrarié, imagina la voiture en pleine canicule, marquée à vie par une odeur de coquillage mort.

Il était allé chercher une chaise roulante à l’entrée, puis il était revenu à la voiture. Sous la chaleur et l’effort, des auréoles avaient vite assombri son t-shirt. Ils avaient filé vers les ascenseurs sans passer par les admissions : Hugo avait pris la peine de régler les formalités quelques jours plus tôt.

L’infirmier de garde avait posé le monitoring autour du ventre rebondi de Laure. Hugo l’avait informé qu’elle avait perdu les eaux dix minutes auparavant. Tension, température, puis téléphone : on fit venir le gynécologue. Quatre centimètres d’ouverture. Décision : salle d’accouchement.

Hugo savait que de longues heures pourraient suivre. À l’hôpital, le mot « patient » prend tout son sens. Il était sorti chercher une canette de soda dans le couloir. Trois hommes discutaient près du distributeur. Comme lui, ils attendaient, impuissants, pendant que leur femme ou leur compagne donnait la vie. Eux essayaient de tuer le temps.

Ils parlaient depuis un moment quand Hugo les avait rejoints. Deux étaient déjà pères. Le troisième, c’était la première fois : plus nerveux, plus raide. Hugo les écoutait. Silencieux. Étranger. À distance. De temps à autre, un cri de douleur leur parvenait.

Certaines femmes refusaient la péridurale, d’autres arrivaient trop tard pour qu’on la pose. Hugo ne savait pas ce que Laure choisirait. Ils en avaient parlé, forcément. Elle avait dû lui demander des détails, vu ses connaissances médicales. Oui, ils en avaient discuté. Pourtant, il ne parvenait plus à se souvenir de sa décision. Probablement oui. Ou peut-être non. Tout lui échappait.

Leurs portables vibraient par à-coups. Ils plongeaient dans la rédaction de textos, plus ou moins longs. Sans doute prévenaient-ils leurs proches. Hugo n’y avait pas pensé. Ces hommes lui rappelaient qu’à défaut de mettre au monde, il pouvait au moins être le porteur de la nouvelle.

Il avait appelé les parents de Laure, les avait rassurés : jusqu’ici, tout allait bien. Il rappellerait quand l’enfant serait né. Il avait envoyé un texto à Raphaël, puis à sa sœur, et il était retourné en salle d’accouchement où, assis dans un fauteuil, écrasé par la chaleur de l’été, il avait dû s’assoupir.

L’infirmier l’avait réveillé doucement. L’ouverture avait progressé et « sa femme » le réclamait. Hugo était allé près d’elle, lui avait tenu la main, l’avait encouragée du mieux qu’il pouvait : quelques paroles rassurantes, respirer, encore. Il faisait très chaud. Laure transpirait. Hugo épongeait son front.

Le gynécologue lui avait demandé s’il voulait couper le cordon. Hugo avait acquiescé d’un hochement de tête. Il avait d’abord vu le sommet d’un crâne, cheveux emmêlés et humides. Laure poussait fort, efficacement : ce serait fini dans quelques minutes. La tête était apparue. Puis une épaule, puis l’autre, et le corps avait glissé, comme sur un toboggan, sans effort.

« C’est une fille, félicitations. »

On l’avait déposée quelques minutes sur la poitrine nue de sa mère. Puis il y avait eu les gestes et les mesures d’usage. Tout était bon. La petite avait été installée dans un berceau en plexi, transparent. On avait conduit les jeunes parents dans une chambre du même étage.

Laure s’était endormie presque aussitôt. Hugo était resté debout, à observer l’enfant. Elle ne portait qu’un body à manches courtes, laissant voir des cuisses et des bras potelés, et un petit bonnet blanc, un de ces bonnets découpés dans une chaussette tubulaire et noués au-dessus de la tête par un nœud. Vu la température, il n’avait pas cru utile d’en acheter un. L’infirmière, sèche comme une trique, lui avait rappelé que l’enfant pouvait perdre dix pour cent de son poids rien que par déperdition de chaleur. Hugo s’était senti penaud. Comment avait-il pu oublier ça.

Il s’était alors juré que, dès cet instant, il ne commettrait plus aucune erreur. Aucun manquement. Aucun oubli. Il veillerait, coûte que coûte, à la santé de sa fille.

Comme pour sceller ce pacte, et parce qu’il savait confusément qu’il devait la toucher pour le rendre vrai, il avait extrait délicatement le nourrisson du lit : une main sous le dos, l’autre sous la tête. Elle était légère comme une plume. Il l’avait regardée longtemps, sans rien dire. Puis, soudain, il s’était mis à chanter une comptine de son enfance, une comptine qu’il croyait oubliée.

Plus il la regardait, plus il la trouvait jolie. Son visage n’était pas fripé. Son teint, chaud et lumineux. Les proportions de son corps paraissaient équilibrées. Il sentit monter une fierté immense.

Même le bonnet, ridicule avec son nœud, lui allait. Avec, elle ressemblait aux Manons, ces petites pralines blanches dont on devine la noisette sous la houppe.

Manon.

Il avait répété ce nom, d’abord dans sa tête, puis à voix basse, testant sa musique. Il l’avait dit plus fort, puis plus doux, accentuant le « ma », appuyant le « non », puis le murmurant, amoureux, à l’oreille de la petite. Elle avait esquissé un sourire, avait remué pour se lover davantage contre lui, comme si la sonorité lui plaisait.

Il avait pris ce mouvement pour une invitation.

Pour la première fois de sa vie, il lui sembla qu’il comprenait quelque chose aux filles.

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