Partie 2. Chapitre 1.
La première fois, Hugo l’avait tenue contre sa poitrine et quelque chose avait craqué en lui, net, comme un fruit trop mûr. La peau de Manon collée à la sienne, le petit crâne dans le pli du coude, l’odeur de vernix, le cri, et plus rien autour. Il avait su qu’il la voulait. Depuis, il racontait la scène à qui passait le seuil de leur maison. La petite imprimante achetée pour l’occasion crachait deux cartes postales, une pour l’album, une pour les visiteurs. Pendant que le nourrisson passait de bras en bras, Hugo alignait les clichés avec un soin maniaque, comme si chaque image pouvait border le monde.
Quand Manon s’éveillait et pleurait, c’était lui qui préparait le biberon. Laure avait voulu allaiter, sans grand succès. Biberonner, se disait-il, c’était un truc d’homme : s’asseoir au fauteuil avec une bière ou s’asseoir au fauteuil avec un biberon. L’enfant, bel alibi.
Les neuf premiers mois s’étaient écoulés lentement, au rythme d’une vie paisible. Manon était un bébé costaud : joues rebondies, petit ventre, cuisses potelées. Elle suivait sa courbe. À six mois, elle tenait assise, mais Hugo n’aimait pas trop cette position, ça tassait les vertèbres. Un mois plus tard, elle passait d’assise à quatre pattes et lui, des photos aux vidéos qu’il partageait sur un groupe WhatsApp créé pour Manon. Elle s’était montrée exemplaire lors d’un premier court séjour à l’hôpital après une fièvre sans suite, par prudence.
À huit mois, elle était retournée à l’hôpital. Une perfusion dans le pied l’empêchait d’appuyer dessus, et elle ne comprenait pas sa douleur ; cela n’avait duré que deux jours. Elle avait, malgré la gêne, exploré chaque recoin de la petite chambre. Hugo tenait à l’habiller le jour : les pyjamas faisaient malade. Cette fois, après examens, les médecins avaient conclu à une otite et à une bronchiolite. Elle devait terminer un antibiotique avant de sortir et par précaution, un rendez-vous était programmé chez un néphrologue, ses analyses d’urines restaient anormales.
La vie avait repris. Laure la conduisait à la crèche et rentrait se reposer. L’après-midi, elle travaillait quelques heures à la supérette du quartier. Quand son horaire le permettait, Hugo passait reprendre sa fille. Bientôt elle marcherait vers lui comme les plus grands du groupe des moyens. Il avait hâte mais n’était pas pressé, elle grandissait déjà si vite ! Leur bonheur était simple, comme celui de milliers de familles et, comme une kyrielle de filles avant elle, Manon était devenue la princesse de son papa.
Un mois plus tard, le néphrologue, fâché du travail de ses collègues, avait prescrit toute une batterie de tests. Pour lui, on avait perdu un mois. Hugo n’appréciait pas ces mecs qui se permettent de critiquer leurs collègues. Dans une boîte, il faut être unis. C’était l’échographie des reins qui avait créé le doute. Hugo ne s’y connaissait pas assez mais il avait rassuré Laure. C’étaient des tests de routine. Pourtant, les résultats, il les attendait avec inquiétude. Sentant confusément que le destin pouvait se montrer cruel.
Avait-il fait tout ce qu’il fallait ? Tout ce qu’il aurait dû ? Il le croyait. Mais comment en être sûr ? Infirmier, pas Dieu : il ne pouvait pas tout savoir.
À quoi ressembleraient les semaines à venir ? Riraient-ils de ces allers-retours au service de pédiatrie, ou finiraient-ils par connaître chaque défaut des murs de la chambre où ils prieraient pour que tout s’arrange ?
Une chambre joyeusement décorée, pas plus grande qu’une cellule de prison. Rien à faire qu’attendre. Que la fièvre tombe, que Manon dorme, que les résultats arrivent. À intervalles réguliers, des enfants pleuraient doucement ou hurlaient à pleins poumons. Hugo se demanda pourquoi ça leur arrivait à eux. Quelle erreur il avait commise.
Peut-être que ça venait de lui. Les enfants sentent tout dans le ventre de leur mère, sa soeur Nathalie avait assez saoulé tout le monde avec ça pendant ses deux grossesses. Elle avait décrété qu’elle ne voulait pas de conflits ou cris autour d’elle. Elle avait même arrêté de se chamailler avec lui comme elle en avait toujours eu l’habitude. C’est dire comme elle croyait au bien-fondé de sa théorie !
Il s’en souvenait parfaitement : dès qu’il avait su que le foetus était là, il n’avait éprouvé que de la haine à son égard. Parfois, pendant l’amour, il croyait bon de se réveiller et de commencer à gigoter. Restait un seul point positif à sa présence : Laure ne risquait plus de tomber enceinte !
Les résultats d’urine et de sang avaient livré un autre verdict. Rationnel, chiffré, strictement médical : plusieurs taux anormalement élevés. Des nombres signifiant que les reins de Manon fonctionnaient mal. Le néphrologue, pédagogue, était venu expliquer à Laure et Hugo que l’urgence absolue était de nettoyer le sang de leur fille, qu’un cathéter provisoire allait être mis en place, que cela devrait prendre entre trente et quarante minutes, en ce compris l’anesthésie, et qu’immédiatement après, la première dialyse serait réalisée.
Le médecin leur avait suggéré qu’ils aillent manger quelque chose puisqu’ils avaient un peu de temps devant eux. Mais ils n’avaient pas faim. Et du temps, Manon n’en avait peut-être plus beaucoup, alors Laure et Hugo étaient restés seuls dans la petite chambre.
Sans sa fille, la pièce était sans vie. Son absence, bien que temporaire, lui faisait entrevoir le néant dans lequel il sombrerait s’il venait à lui arriver quelque chose. Hugo n’était plus du côté rassurant de la science et de la médecine ; il était du côté obscur de la douleur, de l’incertitude et de la peur, son coeur de père d’autant plus déchiré que ses connaissances médicales n’avaient rien vu venir.

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