Partie 2. Chapitre 2
Laure était encore en ligne avec ses parents. Hugo ne savait depuis combien de temps il était plongé dans ses pensées. Ce qu’il pouvait constater, c’était qu’elle semblait aller un peu mieux, ne pleurait plus. Elle donnait à son interlocuteur, sa mère ou son père, il ne savait pas, quelques réponses brèves, essentiellement des oui et des non. À un moment, elle avait dit à tantôt et avait raccroché.
— Tes parents vont venir ?
— Oui. Ils vont d’abord passer à la maison chercher quelques jouets et ils arrivent.
Le visage de Laure devint serein. L’arrivée prochaine de ses parents sans doute. Eux avaient su trouver les mots pour réconforter leur fille. Et maintenant, ils passaient chercher de quoi occuper leur petite-fille. Des gens efficaces et rassurants. Comme ses parents ne l’avaient jamais été.
Deux infirmières avaient poussé un gros boîtier métallique bleu pétant sur un chariot médicalisé.
— Votre petite a été très courageuse, elle va bientôt revenir en chambre.
Et elle était revenue. Sur le lit minuscule, une épaisse couverture ne laissait voir que son petit visage. Les infirmières avaient abaissé le tissu juste assez pour raccorder la machine au cathéter, puis l’avaient remis en place. Laure n’avait peut-être rien vu.
Sans quitter sa fille des yeux, Laure avait demandé :
— Qu’est-ce qui va se passer, maintenant ?
Sa voix était râpeuse, ses mots hachés, détachés les uns des autres.
— Je vais vous apporter un biberon de lait pour Manon. Ne la forcez pas, faites comme d’habitude. Si ça ne va pas, prévenez-moi, simplement.
— Elle peut manger ? Il n’y a pas de risques ? Même si l’appareil fonctionne ?
— Oui, elle peut manger pendant qu’il fonctionne. Il nettoie son sang comme le font les reins. Et d’habitude quand ses reins travaillent, elle mange. Cet appareil est impressionnant mais il n’est qu’une sorte de gros filtre, rien de plus.
Des mots compréhensibles et rassurants.
Hugo fixait, hypnotisé, le mécanisme répétitif de la machinerie. Sans laquelle la mort de Manon aurait pu survenir en quelques heures seulement. Et il bénissait, à chaque roulis du système de filtration, le médecin qui, dans les années cinquante, avait insisté auprès du corps médical qu’on teste la dialyse sur les enfants. Avant lui, la médecine les laissait mourir.
Il était presque dix heures quarante. Première dialyse. Manon s’était endormie en finissant son biberon. Laure s’était recroquevillée contre le corps de sa fille. Elle avait posé sa main droite sur son petit coeur, les battements réguliers semblaient la détendre. Elle avait retrouvé un visage serein.
Lui, il ne parvenait pas à dormir. Il aurait pu en profiter pour téléphoner à ses parents mais il n’avait envie de parler à personne. Pourtant il fallait prévenir. Alors, il avait rédigé un sms bref, précis et l’avait envoyé simultanément à son père, sa mère, sa soeur et Raphaël. Puis il avait cherché de la distraction en triturant son gsm, avait passé en revue des icônes jamais utilisées. L’une d’elles, un carré noir aux coins arrondis, indiquait en chiffres blancs la date du jour. Il avait cliqué dessus. Un agenda s’était ouvert. Il ne s’en était jamais servi. N’en avait jamais eu besoin.
Il avait découvert les fonctionnalités de l’application : en haut, en gras, et centrée, la date du jour, mercredi 20 février, dessous, des lignes horizontales segmentant en heures le déroulement de la journée. Hugo avait posé son doigt en regard de la ligne intitulée 10:00. Un clavier d’écran était apparu en bas de l’écran, l’invitant à écrire. Il avait tapé Dysfonctionnement reins. Première dialyse.
La porte s’était ouverte doucement. Nathalie était apparue dans l’encadrement. Elle avait hésité à entrer et Hugo avait profité du bref temps mort pour la rejoindre.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je viens en gériatrie les jeudis. Je suis descendue dès que j’ai vu ton message…
Hugo se rappelait vaguement que sa soeur portait des livres aux vieux. Le Croix-Rouge n’avait plus eu les moyens de le faire, les bibliothèques avaient pris le relais. Dans un autre temps, il l’aurait taquinée sur le fait de venir en gériatrie. Au lieu de quoi il lui proposa de descendre prendre l’air.
Sa soeur avait marché à ses côtés, l’avait suivi dans l’ascenseur, avait repris la marche, lui avait demandé ce qu’il arrivait. Il lui avait raconté les événements, la diarrhée, la pâleur, l’asthénie, les urgences, le sang à filtrer. Hugo l’avait amenée devant la petite chapelle. Ils étaient entrés et s’étaient assis. En silence, elle avait assimilé les informations. Son front s’était barré de deux rides profondes, ses yeux étaient clos. Il avait vu qu’elle pleurait. Il lui avait pris doucement la main.
— Qu’est-ce qu’il faut faire maintenant ?
— Attendre les résultats des derniers examens.
— Et qu’est-ce … Qu’est-ce qui peut se passer ?
Son larynx refusa de laisser passer le moindre son.
— Tu as prévenu papa et maman ?
Il voulait répondre que oui. Mais ce simple petit mot peinait à sortir, il avait dû déglutir, et sa gorge avait brûlé quand il était parvenu à l’en extraire.
— Oui.
Sa voix lui avait semblé bizarre, comme métallique, d’un timbre qu’il ne reconnaissait pas.
— Et alors ?
Il avait soupiré et continué à voix basse, presque en chuchotant :
— J’ai envoyé un texto.
Au bout d’un long moment de silence, sa soeur lui avait proposé de le laisser seul pour prier.
— Non. J’ai jamais été doué pour ça.
— Tes pas t’ont guidés jusqu’ici…
— Oui mais les parents de Laure doivent être arrivés maintenant.
— Viens alors, on va remonter.

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