Partie 2. Chapitre 3
Dans la chambre, Hugo et Nathalie trouvèrent les parents de Laure parlant à voix basse avec leur fille. Les rayons du soleil, à peine filtrés par de fines tentures couleur or, donnaient un air gai et festif à la pièce.
Le père de Laure se leva et donna plusieurs accolades viriles à Hugo. Il laissa sa chaise à Nathalie. Personne n’avait prononcé le mot bonjour. Les saluts s’étaient faits par un regard, un geste. Les trois femmes assises près du petit lit se tenaient les mains, Laure appuyée sur l’épaule de sa mère, et de l’autre côté, Nathalie lui frottant doucement le bras.
Dans le couloir, des bruits métalliques se firent entendre. La porte de la chambre s’ouvrit sur une infirmière, bras chargés d’un plateau.
— Bonjour tout le monde. Sa voix avait un timbre chantant. — Je n’ai qu’un seul repas. Elle avait regardé chacun à la volée. Mais si vous voulez, les mess est ouvert, en bas. Vous descendez au zéro et vous prenez le couloir orange, c’est fléché. Hugo ne fit pas l’effort de lui dire qu’il le savait.
L’infirmière leva le battant du chariot de chambre pour le placer à l’horizontal, et le bruit réveilla Manon. Elle se tourna sur son côté et posa son bras droit sur le lit pour se redresser. Elle dut être gênée par le cathéter car elle tourna sur l’autre côté pour s’aider de son bras gauche. Elle s’assit, souriant tout à tour à sa mère, sa grand-mère et sa tante.
Son grand-père s’approcha et lui tendit une petite ferme en tissus. À sa vision, le visage de Manon s’ éclaira, elle saisit la vache et le petit tracteur, ses préférés. Il imita tour à tour la vache, le tracteur, le cochon, le chat. Manon riait. Son grand-père faisait sa meilleure imitation de la chèvre quand le néphrologue entra.
Le médecin avait hoché la tête en guise de bonjour. Hugo chercha sur son visage un indice, une expression. Impassible, il avait demandé à Laure et Hugo s’ils voulaient bien l’accompagner jusque dans son bureau.
Si tout allait bien, ce médecin l’aurait dit devant la famille. Laure avait embrassé sa fille. Son père avait repris son imitation de la chèvre et le rire sonore de la petite avait empli la pièce Il avait accompagné chaque bêlement d’un petit battement de ses doigts, un petit geste signifiant à sa fille, va, vas-y, pas la peine de te tracasser, je vais bien m’occuper de ta fille, je vais continuer à la faire rire.
Ils avaient suivi le médecin, passant devant tant de chambres, de tant d’autres enfants malades. Puis étaient arrivés devant son bureau. Il leur avait désigné deux chaises obliques devant son bureau.
— Asseyez-vous, je vous en prie.
Le débit régulier et la voix monocorde du médecin demandaient à Hugo un effort dont il ne se sentait déjà plus capable.
Il porta son attention aux particules de poussière qui voletaient paresseusement dans la pièce.
Aucun diagnostic ne modifiait la course de leur voyage aléatoire.
Les paroles du médecin allaient infléchir la trajectoire de leur vie.
La vision du médecin ne correspond pas à ses paroles, son verdict, sa sentence. Hugo flottait. En léthargie. Il voyait et entendait tout, mais à distance. Détaché. Pas tout à fait hors du monde, juste à côté. L’information n’atteignait pas encore l’émotion. Elle stagnait, contenue. Si elle se libérait, il n’y aurait plus de doute, plus de retour possible. En lui, quelque chose gagnait encore du temps. Laure, elle, était secouée de spasmes depuis plusieurs minutes déjà. Un torrent de larmes, dévalant son visage devenu pâle, avait creusé un sillon sur chacune d’elles qu’il ne se souvenait pas lui avoir vues plus tôt dans la journée.
— Je suis désolée de vous le dire mais la propreté laisse à désirer. J’avais à peine mis un pied dans la chambre que je trouvais un mouton de poussière sous le fauteuil. Vous appelez ça de l’hygiène ?
Hugo marchait dans le couloir, la main de Laure dans la sienne, et n’avait pas encore la porte de la chambre de Manon dans son champs de vision que la voix éraillée de sa mère lui parvenait déjà aux oreilles. Sa main s’était crispée.
Brenda n’avait laissé aucun temps mort, elle s’attaquait maintenant à l’organisation proprement dite : les soins, les repas et les visites étaient, selon elle, mal répartis dans la journée. La logorrhée infernale laissait le pauvre infirmier abasourdi. Hugo connaissait bien cette impression de noyade mentale, quand chaque essai de reprendre une goulée d’air est suivi d’une nouvelle vague plus haute que la dernière. Dans un instinct de survie, l’infirmier avait tourné la tête vers la porte ouverte. Brenda avait suivi son regard. Aussitôt, la proie avait été abandonnée, elle avait un meilleur morceau en vue.
— Ah ! Vous êtes là ! Son intonation, pleine de reproches, son mouvement de tête réprobateur, sa bouche un peu plus pincée encore que d’habitude.
Sa mère n’embrassa personne, elle ne le faisait jamais.
Hugo avait répondu à sa mère d’un hochement de tête et avait posé la main sur la clanche, avait pris une grande inspiration et avait fermé la porte de la chambre. Tous les visages étaient tournés vers lui. Des visages aux traits tirés, des visages qui cherchaient dans ses yeux une lueur d’espoir. Des visages qui avaient déjà compris à son regard qu’il n’y en avait pas. Parmi ces visages émaciés, une petite bouche insouciante souriait encore après s’être écriée : — Papa !

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