Chapitre 2 - Syndrome du Vent
Les jours n’avaient plus de nom. L’ennui avait poussé comme une mauvaise herbe. Lirio avait perdu la notion du temps, mais sa maladie, elle, tenait un compte précis de chaque heure volée.
Cent soixante-huit heures.
En une semaine, la ramette de papier vierge avait muté. La chambre 214 ne ressemblait plus à une chambre d'hôpital, mais à un sanctuaire, une forteresse de papier. Des dizaines de grues, de fleurs et de formes géométriques couvraient chaque surface plane. Elles s'empilaient sur la table de chevet, colonisaient le rebord de la fenêtre givrée, jonchaient le sol. Dès que la porte s’entrouvrait, le courant d'air soulevait une nuée de pétales blancs, un ballet silencieux et fragile qui contrastait avec la toux grasse et caverneuse qui déchirait désormais la gorge du garçon.
Lirio était assis au milieu de son œuvre, une grue inachevée entre ses doigts fébriles. Depuis la promesse d’Irène, il vivait dans l'attente. Il guettait les vibrations du plancher, espérant reconnaître le pas lourd d'un officiel venant annoncer la visite de sa mère. Mais il n'y avait que le sifflement de la vapeur et les rondes des infirmiers. Une quinte de toux le plia en deux, plus violente que la veille. Il eut l'impression que ses côtes allaient céder sous la pression. Lorsqu'il reprit son souffle, l'air lui parut soudain plus froid, plus coupant. La porte s'ouvrit. Irène entra, fendant la mer de papier avec précaution, veillant à ne pas écraser les créatures immobiles.
Elle arriva à son chevet et lui retira délicatement la grue inachevée des mains.
- Tu as encore forcé, soupira-t-elle. Repose-toi... Ferme les yeux, au moins jusqu'à l'arrivée du Dr Swain.
Lirio leva les yeux vers elle, cherchant son sourire réconfortant. Mais il ne trouva qu'un mur de coton blanc. Irène portait un masque épais qui lui mangeait le bas du visage, ne laissant voir que ses beaux yeux bleus. Une nouvelle mesure d'hygiène, avait-elle dit. Avec ses gestes habituels, empreints d'une tendresse retenue, elle replaça les oreillers. Contraint par la maladie, Lirio obéit, ses paupières lourdes de fièvre tombant comme des rideaux de plomb.
Il somnolait à peine lorsqu'une poigne ferme sur son épaule le ramena à la réalité. Le Dr Swain était là. Efficace, froid, précis. Il chassa l'air d'une seringue en verre, dont le liquide ambré capta la faible lumière de la pièce. Lirio jeta un coup d'œil autour de lui. Pendant son bref sommeil, l'anarchie de papier avait été domptée, les dizaines de grues avaient été alignées le long des plinthes, comme une armée au garde-à-vous.
Le médecin saisit son bras sans aménité.
- On ne bouge plus.
L'aiguille pénétra la fine couche de peau du garçon.
- Nous passons au protocole B-12. J'ai augmenté le dosage du stimulant thermique. Tu vas ressentir une bouffée de chaleur immédiate, une sudation intense et possiblement des palpitations cardiaques. Ne lutte pas.
Il pressa le piston. À l'instant où l'aiguille se retirait, le feu se répandit dans les veines de Lirio. Ce n'était pas une chaleur humaine, c'était celle d'une chaudière qu'on surcharge. Son cœur s'emballa, cognant contre sa poitrine comme un piston fou. La sueur perla instantanément sur son front, trempant ses draps en quelques secondes. Il haletait, immobile, brûlant de l'intérieur alors que la pièce restait glaciale.
Le silence s’étira tandis que le Dr. Swain notait frénétiquement des données sur son carnet et qu'Irène, elle, posait une nouvelle solution saline. Dehors, le vent avait cessé de hurler, une de ces accalmies trompeuses qui précèdent souvent les bourrasques. C’est alors que le son traversa la fenêtre. C’était faible, étouffé par l’épaisseur du verre et la vibration du radiateur, mais, c’était là. Une voix. Une plainte aiguë, déchirante, qui montait de la cour en contrebas.
- ... riooo !
Lirio se figea. Son cœur rata un battement. Il tourna la tête vers la fenêtre toujours givrée, opaque comme un mur de marbre blanc.
- Vous avez entendu ? souffla-t-il.
Dans la pièce, sans que Lirio ne le remarque, l’atmosphère changea. Le dos du Dr Swain se raidit imperceptiblement. Irène, qui rangeait les compresses, s’immobilisa, une main en suspens au-dessus du chariot métallique. Le cri se répéta, plus proche, avant d’être brutalement coupé, comme si le vent l’avait emporté.
- C’est... C’est Maman, murmura Lirio, la voix tremblante d’espoir. Elle est là. Elle m’appelle !
Il amorça un mouvement pour descendre de son lit. Mais Irène fut sur lui en une seconde. Pas avec sa douceur habituelle, mais avec une précipitation nerveuse. Elle le saisit par les épaules, le forçant doucement à rester assis, faisant mine de s’inquiéter pour la perfusion.
- Non, Lirio ! dit-elle trop vite.
- Mais j’ai entendu ! Elle a crié mon nom ! Je suis sûr que...
- C’est le vent, coupa le Dr Swain, d’une voix sèche, sans se retourner.
Les bourrasques reprirent de plus belle, couvrant désormais tout bruit venant de l’extérieur.
- Les conduits font de drôles de bruits avec la pression atmosphérique, Lirio. Ça siffle. L’esprit joue des tours quand on est fatigué. C’est une hallucination auditive, un effet secondaire de l’hypoxie dû à l’emballement de ton cœur.
Lirio regarda Irène, cherchant un soutien, une vérité dans ses yeux. Mais l’infirmière s’affairait à ranger les affaires qu’elle avait fait tomber dans la précipitation.
- Juste le vent... répéta-t-elle d’une voix faible, comme pour s’en convaincre elle-même.
Lirio se laissa retomber contre l’oreiller, la joie s’éteignit dans sa poitrine, remplacée par une lourdeur froide. Ils avaient raison. Bien sûr qu’ils avaient raison. Maman ne viendrait pas hurler dans la cour comme une folle. Elle viendrait par la grande porte, avec un pass visiteur et des cadeaux, comme promis. Il ferma les yeux, honteux de son propre espoir.
- Je suis bête, souffla-t-il. J’ai cru que…
Le vacarme du vent engloutit les derniers remords du garçon. De l’autre côté de la vitre, les températures étaient toujours proches des -70°C et le soleil peinait à éclairer les habitants de la Nouvelle-Londres. Le son du vent sur la fenêtre détendit de façon inattendue l’ambiance de la chambre. Irène se rapprocha de Lirio pour s’occuper de la perfusion.
Le médicament était trop fort. Déjà, les contours de la chambre devenaient flous. Le vacarme du vent semblait s'éloigner, devenant un bourdonnement cotonneux. Ses sens l'abandonnaient, submergés par la chimie brutale. Swain observa les paupières du garçon papillonner et s'alourdir. Il fit un signe sec à Irène vers la sortie.
Irène hésita. Elle traîna, réajustant une dernière fois la couverture, bordant ce petit corps brûlant. Elle se pencha et essuya délicatement le front humide de sueur du petit garçon, un contact fugace et froid. Lirio glissait déjà vers le néant. La dernière image qu'il emporta fut celle des blouses blanches s'éloignant vers la sortie.
La porte se referma. Juste avant que sa conscience ne s'éteigne totalement, à travers le brouillard du sommeil artificiel, Lirio crut entendre des voix s'élever dans le couloir. Ce n'était pas le vent. C'était le ton sec du Dr. Swain et la voix tremblante d’Irène. Une dispute. Mais les mots se noyèrent dans l'obscurité, et Lirio sombra.
Lorsqu’il émergea de sa léthargie, la chambre avait sombré dans les ténèbres. Le soleil anémique avait capitulé, laissant place à la lueur orange et vacillante d’une vieille lampe à huile posée à son chevet. Les ombres dansaient sur les murs couverts d'origamis, donnant l'illusion que les oiseaux de papier prenaient leur envol.
Son regard se posa sur le plateau métallique près de son lit. Sa ration journalière était là, figée dans sa graisse froide. Sous le bol ébréché, un papier plié en deux.
« Je ne te réveille pas. Mange et reprend des forces. C’est un ordre du médecin (et le mien). Bisous, bonne nuit, fait de beaux rêves et à demain. »
Lirio esquissa un sourire en relisant les mots. Il se sentait…différent. La lourdeur qui écrasait ses poumons depuis des semaines s'était dissipée, remplacée par une légèreté électrique, presque vertigineuse. Le vaccin, pensa-t-il immédiatement. Ça a marché. Le feu dans son corps a brûlé la maladie.
Cette pensée déclencha une fringale bestiale. Ce n'était pas une faim normale, c'était un vide chimique qui tordait ses entrailles. Il dévora la bouillie froide en quelques bouchées, raclant le fond du bol avec une avidité qu'il avait oublié, avant de retomber dans un sommeil sans rêves, le ventre plein et l'esprit bercé par une guérison hypothétique.
Le lendemain, ce ne fut pas le froid qui le réveilla, mais le bruit. Une agitation anormale régnait dans le couloir. Des pas lourds, rapides, qui faisaient vibrer le plancher.
Encore engourdi, Lirio s'extirpa de la chaleur de son lit. Immédiatement, l'air glacial de la pièce l'assaillit, piquant sa peau nue comme des milliers d'aiguilles invisibles. Il s'enroula à la hâte dans une de ses couvertures et, tel une petite âme errante encapuchonnée, s'avança vers la sortie.
Il entrouvrit la porte de quelques centimètres. Le couloir, d'ordinaire si calme, ressemblait à une foule de mineurs ramassant du charbon. Des infirmiers passaient en courant, les bras chargés de matériels médical ou de linges souillés, le regard fixé sur leurs chaussures.
Chose impensable, une porte, trois chambres plus loin, était grande ouverte. C’était l’origine de l’agitation. Lirio vit deux aides-soignants en sortir, traînant avec empressement un chariot couvert d'un drap blanc. Ils allaient vite, trop vite.
Mais ce qui attira son attention se jouait plus loin, à l'intersection principale. Le Dr Swain, d'habitude si impassible, semblait avoir rétréci. Il se tenait voûté face à deux hommes vêtus de longs manteaux gris et de cols en fourrure impeccables, contrastant avec la blouse blanche du médecin.
Lirio tendit l'oreille. L'un des hommes pointait un doigt ganté de cuir sur le torse du médecin, aboyant des ordres étouffés. Swain ne répondait pas. Il opinait du chef, docile, visiblement terrifié. Autour d'eux, le personnel médical s'écartait comme on se tient à distance d'un animal dangereux, rasant les murs.
Soudain, une pression brutale dans son dos projeta Lirio à l'intérieur de la chambre. Surpris, il s'emmêla les pieds dans sa couverture et s'étala lourdement sur le sol gelé. Le cœur battant, il se retourna. Irène était là, adossée à la porte qu'elle venait de refermer d'un coup sec.
Elle n'avait plus rien de la douce infirmière qui lui lisait des histoires. Ses yeux étaient écarquillés, sa poitrine se soulevait rapidement, et elle jetait des coups d'œil frénétiques vers le verrou, comme si le diable lui-même attendait derrière.
- Irène ? Je…
Elle sursauta, puis son regard tomba sur Lirio, étendu au sol. Elle prit une profonde inspiration, forçant ses traits à se détendre, plaquant un masque de normalité sur sa terreur. Elle s'accroupit et posa ses mains sur les épaules du garçon. Ses doigts étaient froids.
- On ne t'a jamais appris qu'espionner les adultes est passible de corvée de charbon ? gronda-t-elle, mais sa voix manquait d'assurance.
Elle le regarda de haut en bas, vérifiant qu'il n'était pas blessé, avant de renifler bruyamment. Elle fronça le nez, saisissant cette opportunité pour changer de sujet, pour fuir la réalité du couloir.
- Et en plus, tu sens le fauve. C'est inadmissible pour un explorateur en permission. Elle se releva, lissant son tablier d'un geste nerveux.
- Allez. C'est l'heure du bain. Je reviens. Ne bouge pas.
Elle sortit en coup de vent, sans lui laisser le temps de répondre. Lirio n'eut même pas le loisir de retirer sa couverture qu’Irène était déjà de retour. Elle portait un seau en métal d'où s'échappait une vapeur dense. De l'eau chaude. Une ressource presque aussi précieuse que la nourriture. Elle versa l'eau dans la bassine en zinc au coin de la pièce, tournant le dos à la porte, comme pour nier ce qui se passait de l'autre côté.
Lirio se glissa dans la bassine en zinc. L’eau était brûlante, presque trop, mais après le froid mordant du couloir, cette morsure-là ressemblait à une caresse. La vapeur enveloppa instantanément la pièce, floutant les contours des oiseaux de papier, transformant la chambre d'hôpital en un hammam improvisé, un cocon coupé du reste du monde.
Irène releva ses manches jusqu'aux coudes et s'agenouilla près de la bassine avec une détermination joyeuse. Elle ne se contenta pas de le laver ; elle s'attaqua à la crasse avec l'énergie d'une tornade. Elle saisit un pain de savon, un vrai, qui sentait la lavande et non le désinfectant chimique, et le fit mousser abondamment.
- Tu es sale comme un mineur qui a fait trois quarts de suite ! plaisanta-t-elle en lui frottant le dos vigoureusement. Si je frotte trop fort et que j’enlève un morceau de Lirio, tu me le dis, hein ?
Lirio rit aux éclats, éclaboussant le sol sans vergogne.
- Aïe ! T’es une brute, Irène ! Je vais porter plainte au Conseil !
- Ah oui ? Et qui va te croire ? Regarde-toi !
D'un geste rapide, elle ramassa une poignée de mousse dense et la plaqua sur le menton du garçon.
- Et voilà ! Monsieur le Gouverneur. Il ne vous manque plus que le monocle.
Lirio attrapa un nuage de bulles et souffla dessus, l'envoyant droit sur le nez de l'infirmière. La mousse explosa sur son masque, lui donnant l'air d'un clown triste soudainement devenu joyeux. Dans l’action Irène perdit son calot exposant ses cheveux châtains à la mousse du bain. Ils explosèrent de rire tous les deux, un rire franc, sonore, qui résonna contre le carrelage, couvrant le bruit du vent et l'agitation du couloir.
Irène rinça les cheveux de Lirio avec une cruche, protégeant ses yeux de sa main libre avec une tendresse infinie. Le garçon se laissa faire, la tête penchée en arrière, s'abandonnant totalement à ces mains maternelles qui chassaient le mal.
Elle marqua une pause imperceptible, ses doigts s'attardant dans les mèches brunes mouillées du garçon. Sous la vapeur, ses yeux brillaient d'une intensité féroce, un mélange d'amour pur et de tristesse dévastatrice qu'elle refoula aussitôt.
Une fois rincé, Irène l'enveloppa dans une grande serviette chaude qu'elle avait laissée sur le radiateur. Elle le frictionna énergiquement jusqu'à ce que sa peau rosisse.
- Allez, hop ! On s'habille. Pas question de retourner dormir tout de suite, tu as l'air bien trop réveillé pour ça. Et puis, j'ai une pause à prendre.
Elle lui tendit des vêtements propres et chauds, puis tira la chaise vers la petite table de chevet encombrée.
- Tu m'as promis l'autre jour que tu paierais mes services avec un origami, non ? lança-t-elle en s'asseyant, repoussant quelques grues pour faire de la place. Eh bien, je suis là. Montre-moi comment on fait.
Lirio, les cheveux encore humides et ébouriffés, s'illumina. Il sauta sur le lit, s'assit en tailleur face à elle et attrapa une feuille de papier vierge avec la solennité d'un professeur.
- D'accord, mais il faut être précis, Irène. Le papier, ça ne pardonne pas les erreurs, c'est comme la médecine.
- Oh, monsieur est exigeant ! rit-elle en attrapant maladroitement une feuille. Je t'écoute, professeur.
Pendant l'heure qui suivit, la chambre 214 ne fut plus une prison médicale. Elle devint un atelier. Lirio, patient et concentré, guidait les doigts d'Irène . L'infirmière, si habile pour trouver une veine ou faire un bandage, se révélait d'une maladresse touchante avec les pliages minuscules.
- Non, non ! Pas comme ça ! s'exclama Lirio en lui tapant doucement sur la main. Tu as écrasé la pétale ! Regarde, il faut plier dans le trait.
Irène soupira, regardant son œuvre qui ressemblait plus à une boule de papier mâché qu'à une fleur.
- Je crois que mes doigts sont trop gros pour ces délicatesses. Je suis faite pour porter des brancards, moi, pas pour faire de la dentelle.
- Mais non, regarde… Je vais t'aider.
Lirio posa ses petites mains sur celles d'Irène , guidant le pliage avec force. Ensemble, ils aplatirent le papier, marquèrent les angles, transformant le chaos en forme. Le soleil commençait à percer timidement à travers le givre de la fenêtre, éclairant la scène, une femme en blouse blanche et un garçon en pyjama trop grand, penchés sur un carré de papier, tirant la langue de concentration.
- Et voilà ! s'écria Lirio en déployant les pétales du papier.
Irène souleva l'objet avec précaution, le faisant tourner dans la lumière. C'était un lys. Imparfait, un peu froissé sur les bords, mais c'était un lys. Elle regarda Lirio, dont les yeux brillaient de fierté. Il n'avait jamais semblé aussi vivant.
- C'est magnifique, Lirio, dit-elle sincèrement. On en fera un bouquet entier pour ta mère.
Lirio hocha la tête vigoureusement, attrapant déjà une autre feuille.
- Allez, on continue ! Pour le prochain, on fait une grenouille qui saute !
Irène rit et reprit du papier. Dehors, le vent pouvait bien hurler et les hommes en noir s'agiter dans les couloirs, ici, à cet instant précis, il n'y avait rien d'autre qui comptait que l'art du pliage.
Fin chapitre 2

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