Chapitre 1 - Forteresse de Papier

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Année 1920, semaine 49, jour 6.
1817 semaines et 6 jours après le Grand Froid.
Le vent hurlait contre la façade nord de l'hôpital du District 2. De l’autre côté du triple vitrage, la Nouvelle-Londres n’était qu’une étendue spectrale, noyée dans un blizzard qui maintenait le mercure sous la barre des -50°C.

Dans la chambre 214, l’air sentait la graisse de moteur et le papier peint jauni.
Lirio repoussa le magazine écorné sur sa table de chevet. C’était la dixième fois cette semaine qu’il lisait ce magazine sur la faune de l’ère pré-glaciaire. Les couleurs des dessins semblaient plus ternes à chaque lecture, comme si le froid finissait par aspirer l'encre. Cela faisait deux mois qu'il fixait ces murs blancs, deux mois que son univers s'était réduit à ce lit, aux vibrations des radiateurs et à l'attente.

La porte s'entrouvrit dans un crissement strident, brisant sa solitude. Irène entra. Contrairement aux autres infirmières qui passaient en coup de vent, le visage barré par la fatigue, elle, affichait ce sourire indéfectible qui était sa marque de fabrique. Elle referma la porte avec soin, préservant la chaleur de la pièce.

- Bien le bonjour, petit explorateur, lança-t-elle en s’approchant du lit, tu as passé une bonne nuit ?

Heureux de retrouver un peu de compagnie ? Lirio se redressa, tirant machinalement la couverture jusqu'à son menton.

- Ça va, marmonna-t-il, le regard fuyant.

Irène soupira tendrement. Lança un bref regard en direction de la porte puis vint s'asseoir sur le bord du matelas, faisant fi du protocole médical. Elle se pencha vers le jeune garçon, son index venant se poser délicatement sur le thorax du garçon, juste au-dessus du cœur.

- Non, dit-elle doucement. Je ne te demande pas une réponse préfète. Je veux savoir comment ça va, ici.

Lirio esquissa un sourire triste. Le masque tomba.

- Je me sens seul, avoua-t-il d'une voix étranglée. J'en ai marre de rester enfermé dans cette chambre. J'ai l'impression que tout le monde m'a oublié dehors.

Irène l'attira contre elle pour une brève étreinte. Elle sentait le savon et le désinfectant, une odeur saine qui, pour un instant, masqua celle de la maladie. Malgré ses gants en caoutchouc et sa blouse, il ressenti la réconfortante chaleur de son corps.

- Ne t'inquiète pas, c'est la dernière ligne droite. Tu vas vite retrouver ta famille et tes amis. Et en plus, ajouta-t-elle en le relâchant avec un clin d'œil, tu pourras te vanter d'avoir vaincu une sacrée saloperie. Peu de gens peuvent en dire autant par les temps qui courent.

Elle se leva d'un bond, en entendant des bruits de pas dans le couloir, tout en tapant dans ses mains pour chasser la mélancolie ambiante.

- Allez, hop hop hop ! Trêve de bavardages. Il est temps de se lever. L'heure du test a sonné.

Lirio s'extirpa de son lit en grommelant, ses pieds nus cherchant ses chaussons.

- J'en étais sûr... vous dites toujours quelque chose de gentil juste avant de m'annoncer un truc désagréable. C'est démoniaque.

Irène lui mit une petite tape affectueuse derrière la tête.

- Eh oh, le respect des anciens, il est passé où ? Et arrête de me vouvoyer, je n'ai que vingt-quatre ans, pas quatre-vingts.

Lirio se frotta le crâne en grimaçant, un sourire en coin aux lèvres.

- Aïeuh ! Je vais dire au gouverneur que la vieille Irène m'a frappé.

Ils éclatèrent tous deux de rire. Ce son peu commun, résonna étrangement dans la chambre. Depuis le couloir, le Dr Swain, qui vérifiait le diagramme de température sur ses papiers, passa la tête par l'encadrement de la porte.

- De la bonne humeur ? C’est rare ces temps-ci, commenta le médecin en ajustant ses lunettes. À ce rythme-là, Lirio, ton dossier de sortie va remonter sur le dessus de la pile plus vite que prévu.

Le garçon se tourna vers le docteur, des étoiles dans les yeux.

- C'est vrai ? Je sors bientôt ?!

Le Dr Swain leva une main pour tempérer son ardeur, conscient qu'il marchait sur des œufs. Il ne fallait pas créer de faux espoirs dans un environnement aussi rude.

- Si tes constantes restent stables durant l'effort d’aujourd'hui, je ne verrai aucune opposition médicale à maintenir les ressources allouées à ton traitement. Mais tout dépend de ce test.

Il consulta sa montre.

- On est dans les temps. Suis-nous.

Lirio emboîta le pas au médecin et à Irène, quittant l'univers clos de la chambre 214 pour s'engager dans les entrailles de l'hôpital.

Le batiment où il logeait été le fruit d'une rénovation hâtive juste avant l'arrivée de la vague de froid qui l’avait frappé. Certains panneaux du plafond manquaient, laissant voir des câbles et des tuyaux d'isolation argentés. L'odeur de peinture fraîche se mélangeait à celle de l'éther.

Les médecins avaient installé Lirio dans cette aile reculée, loin des salles de soins, car c'était l'une des seules zones où l'isolation thermique rendait les bâtiments vivables même en l’absence de chauffage. Pour atteindre la salle de soin, ils devaient traverser une section en travaux où les lumières vacillaient encore. Comme lors de ses précédents périples, les couloirs étaient déserts. Le silence n'était troublé que par le bourdonnement lointain du Générateur et le pas pressé de quelques infirmiers aux visages fermés. Toutes les portes étaient closes, transformant le chemin vers la salle d’examen en un tunnel hermétique. Cette fois-ci, Lirio remarqua que la zone des travaux avait perdue du terrain. La délimitation des travaux, faite de bâches en plastique épais et de rubans de signalisation, avait avancé de plusieurs mètres vers sa chambre.
Dès qu’ils franchirent ce seuil, l’atmosphère changea. Les murs, fraîchement recouverts de panneaux isolants, affichaient un blanc clinique, uniforme, rappelant la banquise qui s’étendait au-delà des murs de la ville. Ici, plus de câbles dénudés, plus de fuites de vapeur. L'imperfection humaine avait été effacée. C’était comme si l’enfer blanc, dans sa pureté mortelle, avait colonisé les entrailles de l’hôpital.

Lirio, hypnotisé par cette stérilité nouvelle, ne vit pas la porte approcher. Il fut tiré de sa transe par la main gantée d’Irène sur son épaule.

- Eh bien alors, on dort debout ? Tu as failli rater l'entrée.

Lirio cligna des yeux, désorienté.

- Ah… C'est ici ? Mais ce n'était pas là la dernière fois. Vous changez tout le temps les salles de place.

Irène eut un petit rire.

- C'est ça, la rénovation, Lirio. On s'y perd tous un peu. Allez, entre.

En entrant dans la salle, Lirio fut assailli par l’odeur du désinfectant, ce qui le rappela brusquement à la réalité. Contrairement au couloir, elle était encombrée d'un fatras technologique inquiétant. Au centre trônait une machine complexe : un assemblage de soufflets en cuir et de tubes en laiton, reliés à un cadran à aiguille qui tremblait légèrement.

Le Dr Swain, droit dans sa blouse comme un officier dans son uniforme, attendait. Il ne perdit pas de temps en politesses. D’un geste précis, il guida Lirio au centre de la pièce et ajusta un masque en caoutchouc sur son visage. L'odeur du caoutchouc vieux et talqué envahit les narines du garçon.

- Ce masque va opposer une légère résistance à ton souffle, expliqua le médecin d’une voix monocorde. Ignore-le. Tu vas courir sur place, genoux hauts. À mon signal, tu effectues une flexion complète, puis tu reprends la course. L'objectif est de pousser tes poumons dans leurs retranchements. Prêt ? Allez…

Lirio s'exécuta. Dès les premières foulées, l'air se raréfia. Le masque sifflait à chaque inspiration, transformant sa respiration en un râle mécanique.

- Flexion ! ordonna Swain, les yeux rivés sur le manomètre de la machine.

Lirio s’accroupit, les cuisses brûlantes, et remonta. Son cœur battait contre ses côtes comme un oiseau en cage. À chaque ordre du docteur, la machine semblait aspirer un peu plus l'oxygène de la pièce, le bruit des pistons en cuivre couvrant peu à peu ses propres pensées. Mais il tenait bon. Il voulait prouver qu'il était fort. Le supplice dura une éternité. Au moment où des points noirs commençaient à danser devant les yeux de Lirio, Swain leva la main.

- Suffit.

Le garçon s'effondra presque, arrachant le masque pour gober de grandes goulées d'air.

Dans son dos, le Dr Swain croisa le regard d'Irène . Il fit un signe de tête imperceptible, presque un regret. Pendant un bref instant le visage d'Irène perdit son éclat, telle une bougie dans un courant d'air, avant qu'elle ne se recompose un visage de façade.

- Les données sont… concluantes, déclara le médecin à l’intention d'Irène , en s’assurant que sa voix porte jusqu’au garçon. Je vous laisse gérer la suite du protocole. Passez à mon bureau pour le rapport final.

Juste avant de franchir le seuil, le Dr Swain marqua une pause, la main sur la poignée. Il ne se retourna pas complètement, offrant son profil sévère à la pièce, puis s’adressa à Lirio :

- Tu t’es bien débrouillé aujourd’hui, maintenant repose-toi, on se revoit très vite.

Le loquet cliqueta sèchement, lorsqu’il ferma la porte, laissant Irène et Lirio seuls avec le chuintement de la machinerie. Irène attendit une seconde, guettant le bruit des pas qui s'éloignaient, avant de briser sa posture rigide. Elle s'approcha du lit où Lirio, encore tremblant, cherchait son souffle. Elle épongea le front du garçon avec une compresse propre.

- Solide, murmura-t-elle, plus pour elle-même que pour lui. Tu as tenu plus longtemps que les adultes du secteur.

Lirio tenta d'inspirer profondément, ses poumons brûlaient comme s'il avait avalé de la cendre. Il agrippa la manche de l'infirmière, ses doigts blancs serrant le tissu rêche.

- Si... si c'est validé... je peux voir ma mère ? haleta-t-il. C'est le règlement, non ?

Irène se figea. Elle se tourna vers son chariot métallique pour préparer une solution saline, tournant le dos à l'enfant pour qu'il ne voie pas ses traits se durcir.

- J'aimerais te dire oui, Lirio. Vraiment. Elle connecta l'ampoule de liquide au cathéter du garçon avec des gestes précis, trop rapides. Tu sais qu’en ce moment la situation est froide dehors, ta mère a sûrement eu un empêchement ces derniers temps. Les équipes de travail font des doubles rotations, même le laboratoire y est forcé. Ta mère a probablement été réquisitionnée pour une équipe de nuit supplémentaire.

Voyant l'espoir s'éteindre dans les yeux cernés du garçon, elle s'assit sur le rebord du lit, baissant la voix comme pour une confidence interdite.

- Écoute-moi. Elle n'est pas venue parce qu'elle ne peut pas, pas parce qu'elle ne veut pas. Elle ne devrait plus tarder, sinon, je déposerai moi-même une requête prioritaire au Conseil de l'hôpital. Je forcerai le passage s'il le faut. Tu t’es bien débrouillé aujourd’hui alors je vais tout faire auprès des médecins pour qu’ils contactent ta mère !

Bien que toujours essoufflé, Lirio se redressa légèrement et esquissa un faible sourire :

- Merci beaucoup Irène, j’ai hâte de voir ma maman !

Pour changer de sujet avant de craquer, l'infirmière tapota la tubulure de la perfusion.

- Dis-moi, à part dans tes livres… as-tu déjà vu une vraie plante ? Pas de lichen séché. Du vert. Du vrai vert vivant ?

- Ben non, souffla Lirio. Y'a que la glace et la suie dehors.

Irène plongea son regard bleu dans celui de l'enfant. Une lueur de défi y brillait.

- Alors tu n'as jamais vu la serre !

Lirio fronça les sourcils.

- L'usine à bouillie ? C'est là qu'ils fabriquent la pâte qu'on mange, non ? C'est sale là-bas.

- C'est ce qu'on raconte pour que les gens n'y aillent pas, rectifia-t-elle avec un sourire complice. C'est l'endroit le plus chaud de la ville. Il y a des murs de verre, de la vapeur propre, et des rangées d'arbres qui poussent grâce à la chaleur du Générateur. C'est de là que vient la "bouillie" avant d'être broyée.

Les yeux de Lirio s'arrondirent. L'image d'un arbre, chose mythique qu'il n'avait vue que sur des pages écornées, semblait irréelle.

- Tu... tu crois que je pourrais voir ça ?

- C'est une promesse, affirma Irène. Le jour de ta sortie, je t'y emmène. On volera une tomate, une vraie. Pas en conserve.

Lirio rit doucement, un son cassé mais joyeux.

- Une tomate... J'ai hâte. Tant que tu es là, Irène, j'ai moins froid.

Un grésillement strident déchira l'intimité de la pièce. Les haut-parleurs, fixés aux quatre coins du plafond, crachèrent le son du cor avant de laisser place à la voix métallique et sans âge du Dispatcher de la ville. Ce n'était pas une voix humaine, c'était la voix de l'Ordre.

- La chaleur est une ressource rare. L'économiser est un devoir civique.

Les lumières de la salle vacillèrent, le Générateur venait probablement de réattribuer la chaleur disponible.

- Une vague de froid s’abat sur la Nouvelle-Londres, une chute brutale de la température est en cours, prévision -70°C.

Le rire de Lirio s'éteignit instantanément. Irène se leva, le visage soudainement blême. Le silence qui suivit fut plus lourd que le bruit. Puis la voix reprit, implacable, martelant le dogme de la Nouvelle-Londres :

- La chaleur est une ressource rare. L'économiser est un devoir civique.

L’annonce résonna encore quelques secondes dans l'air avant d'être avalée par le sifflement des conduites de vapeur. Bien que les météorologues aient prédit cette chute, l'entendre confirmée par la voix de l’Ordre glaça l'atmosphère plus sûrement que le vent lui-même. Irène ne perdit pas une seconde. Son masque d'insouciance tomba pour laisser place à l'urgence.

- Allez, repli stratégique sous la couette, ordonna-t-elle, poussant doucement le garçon vers la sortie.

Lirio, les jambes encore tremblantes de l’effort, obéit sans protester. Au moment où ils s’engouffraient dans le couloir, une silhouette massive surgit d'une intersection, manquant de les percuter. Ce n'était pas un médecin. L'homme, vêtu d'une épaisse combinaison de travail noir, ne s'arrêta pas. Il fonçait droit devant lui, telle une locomotive humaine.

- Pardon ! s'exclama Lirio par réflexe.

L'homme ne tourna même pas la tête. Il leva une main ganté de noir en guise d'avertissement, sans ralentir :

- Urgence technique ! Inspection des caloducs ! Dégagez le passage !

Ce fut bref, mais Lirio eut le temps de voir les détails que la vitesse dérobait au regard : ce n'était pas du tissu noir, c'était de la crasse. L'homme était recouvert d'une couche de suie grasse et de charbon, des bottes jusqu'aux lunettes de protection relevées sur son front. Il puait le soufre et la graisse brûlée. C'était l'odeur du cœur de la ville. Lirio le regarda s'éloigner, telle une tache sombre et vitale disparaissant dans l'asepsie du couloir blanc.

Irène, protectrice, lui pressa le pas.

- Ne traîne pas. S'ils envoient les ingénieurs dans les étages, c'est que la pression va monter.

Atant le pas, le duo traversa en un instant les nombreux couloirs déserts, aux portes closes, le séparant du lit de l’enfant.

De retour dans la chambre 214, le refuge semblait déjà plus froid. Pourtant, quelque chose avait changé sur la table de chevet. La pile de magazines écornés s'était épaissie.

Lirio s’approcha, intrigué. Sur le dessus trônait un livre à la reliure usée, dont le titre s'étalait en lettres gothiques allemandes : Friedrich Fröbel, L'art du pliage.

À côté du livre : une ramette de papier vierge et quelques crayons de charbon. Du papier. Une ressource que l'on brûlait généralement pour survivre.

- Considère ça comme un investissement, lança Irène, coupant court à son étonnement. Tu cherchais quoi offrir à ta mère pour sa venue ? Voilà de quoi faire. C'est un vieux manuel, mais il explique comment transformer une feuille plate en…n'importe quoi.

Elle tentait de paraître détachée, mais une fierté discrète brillait dans ses yeux. Elle avait dû troquer des rations ou des services pour obtenir ce papier. Lirio, conscient de la valeur inestimable de ce trésor, sentit sa gorge se serrer. Il ne pleura pas, comme disaient les anciens "les larmes gèlent trop vite", mais il se tourna vers elle plein de gratitude.

- Merci, Irène… C’est… Maman va adorer.

L'infirmière tendit l'oreille vers le couloir, guettant le bruit des bottes ou des chariots. Elle ébouriffa une dernière fois les épais cheveux brun du garçon, un geste rapide, presque volé.

- Tâche de me faire un pliage, à l'occasion. Pour payer mes services.

Elle consulta sa montre.

- Oula, je dois faire mon rapport à Swain. Si je suis en retard, il va encore me gronder.

Elle lui adressa un dernier sourire, un rempart fragile contre la réalité, et sortit. Le claquement sec du verrou résonna comme un coup de feu dans la petite pièce. Ce n'était pas juste une porte qui se fermait ; c'était le monde des vivants qui se coupait de lui. Lirio écouta les pas d’Irène s'éloigner, rythmés et rapides, jusqu'à ce qu'ils soient avalés par le bourdonnement constant des vibrations. Puis, le silence retomba. Un silence lourd, épais, qui semblait peser sur ses épaules.

Lirio se laissa glisser contre le matelas. Soixante et un jours. Il tenait le compte sur une lattes du sommier, une encoche par matinée passée à fixer ce plafond blanc. Soixante et un jours sans voir le visage de sa mère. Deux mois sans que Charlie ou les autres garçons du quartier ne viennent jeter des cailloux à la vitre pour jouer. Une boule dure se forma dans sa gorge. Ils m'ont oublié. La pensée, toxique et insidieuse, s'infiltra en lui comme le froid dans les murs mal isolés. Peut-être qu'ils s'étaient habitués à son absence ? Peut-être que la vie, dehors, continuait très bien sans Lirio ? Après tout, il n'était qu'une bouche de plus à nourrir. Il secoua la tête violemment, chassant ces idées noires.

- Non, murmura-t-il dans le vide de la chambre. C'est la tempête.

Il s'accrocha à cette excuse comme à une bouée. C'était logique. Avec le décret sur les économies d'énergie, les tramways à vapeur ne devaient plus circuler. Sa mère travaillait probablement double quart au laboratoire et son père à l’atelier. Et ses amis… probablement aussi ? Pour lui, il n'y avait que ce doute rongeur.
Soudainement, le radiateur se mit à vibrer violemment, engageant un bras de fer bruyant contre la chute des températures. Seul compagnon de cellule de Lirio, il cliquetait et crachait, luttant pour maintenir une tiédeur de survie. Lirio s'approcha de la fenêtre. De l'autre côté du triple vitrage, une nuit d'encre avait avalé la Nouvelle-Londres. Le blizzard avait éteint le soleil. Il posa sa main sur la vitre glacée. Son reflet le regardait : cheveux gras, ses yeux avaient perdu leur belle couleur marron pour devenir noir, teint cireux, cernes violacés creusant ses joues, et ce corps qui semblait avoir gonflé, alourdi par l'inactivité et les bouillies riches en amidon. Il se fit peur.

- Si maman me voyait, elle ne me reconnaitrait même pas. C'est peut-être mieux qu'elle ne vienne pas. Dit-il en soupirant.

Épuisé par cette guerre mentale, il se réfugia sous les couvertures. Mais le sommeil se refusait à lui. Le silence de la chambre était trop vaste. Il avait besoin de voix, de présence. Il s'assit en tailleur et attira à lui le trésor qu’Irène lui avait laissé. Le papier. Pendant des heures, alors que la tempête faisait trembler les fondations de l'hôpital, Lirio plia. Il suivit les diagrammes complexes de Fröbel, ses doigts malhabiles domptant la matière. Il se mit à parler pour combler le vide.

- Regarde maman, c'est pour toi, chuchota-t-il à la chaise vide en face de lui. C'est une fleur qui ne fane pas. Tu vois ? Je ne perds pas mon temps. Je m'applique.

Il marqua un pli avec l'ongle, méticuleux. Sa voix résonnait tristement entre les quatre murs stériles, mais il ne s'arrêta pas. Il peuplait sa solitude de fantômes en papier, recréant ce foyer qui lui manquait tant, se persuadant à force de mots que s'ils n'étaient pas là, c'était uniquement la faute au froid. Il finit par s'endormir ainsi, le torse affaissé sur ses genoux, vaincu par la fatigue. Dans sa main inerte, protégée contre son cœur qui battait trop lentement, il serrait une fleur de papier blanc. Une fleur éternelle qui ne craindrait jamais le gel, unique signe de beauté dans un monde condamné à l’hiver, seul témoin de l'amour d'un enfant qui refusait de croire qu'on l'avait condamné à la solitude.

Fin chapitre 1

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