Le sujet proscrit

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Avec le soutien de  Sam Caron 
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A quatorze heures cinquante, le vingt juin mille neuf cent soixante-huit, sur le campus de l’université de Jussieu occupé depuis un mois et demi, le comité directeur du Parti Unifié des Travailleurs Alliés pour une Internationale Nouvelle, adopta, à l’unanimité moins deux voix, la motion de Jean-Charles Berlinski qui proscrivait l’usage des pronoms personnels, que ce fût dans la communication extérieure du Parti, ses motions internes, et même les conversations entre camarades.

La première personne du singulier, entrave objective à la construction du socialisme, incarnait le Moi individualiste et bourgeois.

La seconde personne réduisait l’autre à une instance, une idiosyncrasie, niant la primauté des grands mouvements collectifs dans la dialectique historique des rapports de classe.

Il était plus fâcheux de devoir se passer de la première personne du pluriel, qui désigne le Collectif en lutte, et de la troisième, qui représente commodément l’Ennemi impérialiste, capitaliste et bourgeois.

Mais, comme l’avaient stipulé les maîtres, Gramsci, Adorno, Derrida, Marcuse, Lyotard, toute révolution passe d’abord par celle du langage. Et toute révolution a un prix.

Le comité directeur mit en place un comité de surveillance bénévole, chargé de veiller à la conformité des textes et à reprendre les camarades qui, par tic, usaient encore des formes bourgeoises désormais proscrites. Ses membres avaient un insigne, un brassard rouge et noir qui représentait une paire de ciseaux.

De l’avis du camarade Berlinski, la nouvelle règle forçait les tièdes, les suspects idéologiques, les sociaux-traîtres et les infiltrés à se révéler. Certes, il avait fallu un certain temps pour comprendre que le camarade qui avait proposé le slogan suivant : Les camarades n’ont pas seulement des armes Mais le diable marche avec eux, était un fasciste infiltré, vite expulsé à grands coups de chaîne de vélo, ainsi d’ailleurs que celui qui l’avait dénoncé, car comment un militant sincère pouvait-il connaître des chants de la Légion Etrangère ?

Mais les bourgeois, et surtout les bourgeoises, infectés par le sentimentalisme psychologico-affectif que la presse du cœur à la solde des grands groupes capitalistes leur avait inculqué afin de saper leur conscience révolutionnaire, crevaient littéralement d’asphyxie dans ce nouvel environnement sémantique authentiquement prolétarien.

Car, comme les Rolling Stones, comme la bande à Baader, le Parti avait ses groupies. Dociles et compréhensives, avec leurs shorts moulants, leurs chemises indiennes qui laissaient voir leur fraîche poitrine, ornée parfois d’une amulette aztèque ; leurs bandanas et leurs tresses ; toujours prêtes à servir le café et à se laisser emballer par un des meneurs, le soir, à l’arrière de sa vespa. Rien de tel qu’une groupie pour le moral des troupes, panser les blessés après une nuit de castagne contre le GUD ou l’UNI, confectionner les banderoles, assurer l’intendance à l’arrière des manifs.

Mais, sur le plan politique, c’était zéro, zilch, nada ; Berlinski en soupçonnait même de vouloir débaucher quelque militant pour l’épouser : un foyer, des enfants, un emploi salarié, des traites… l’horreur…

Malgré sa bonne volonté et l’allègre mise à disposition de son corps, la groupie représentait, en dernière analyse, et à son corps défendant, un danger idéologique dont aucun militant ne semblait avoir conscience.

Cependant, la nouvelle langue interdisait mécaniquement tout énoncé bourgeois à caractère sentimental ou sexuel, ce qui prouvait son efficacité révolutionnaire, non seulement d’un point de vue théorique, mais aussi au niveau quotidien, immanent et praxéologique des relations humaines.

Ainsi, le comité de surveillance lui avait rapporté une conversation entre Marie-Caroline et Arnaud.

Marie-Caroline, toujours vêtue un peu trop court, exhibant le haut de ses cuisses, son nombril, ses lèvres réhaussées d’un rouge pétard, des paillettes roses sur les paupières, une fille de banquier qui voulait faire bisquer son papa, entreprenait depuis le début Arnaud, un étudiant en droit sérieux qui passait ses nuits à la ronéo, ou plongé dans les grands textes afin d’étoffer son bagage doctrinal. La garce était sur le point d’aboutir lorsque sortit la directive.

Depuis, pschitt, plus rien.

Plus trop facile de draguer sans se couvrir de ridicule, ce qui correspondait exactement aux objectifs du Parti. Ainsi :

-- Est-ce que le camarade Arnaud accepterait de m’offrir un café ?

-- Le travail avant tout, camarade. Cependant, il se peut qu’à dix-neuf heures trente, un intervalle de temps se libère …

-- Les deux camarades prendront peut-être le café chez… moi ?

Marie-Caroline avait hésité, se rappelant que le pronom complément était encore toléré, quoique mal vu du comité de surveillance qui, lui-même, incertain des règles, balançait entre zèle et laxisme.

-- Avec plaisir…

-- La camarade… ressent… un sentiment… pour… le camarade…

La règle, et c’était là sa beauté, polluait même des verbes licites, associés généralement, dans une prétendue simplicité, en réalité par aliénation bourgeoise, aux pronoms proscrits, tels que « aimer », « vouloir », « aller », et cette gêne, comme une onde, atteignait les substantifs : « bonheur », « désir », « flânerie », « jouissance ». Une langue nouvelle, celle du Parti, émergerait bientôt, entièrement conçue pour l’efficacité politique, ce qui représentait, outre l’avantage de tuer dans l’œuf toute dérive suspecte, un énorme gain de temps.

Le bénévole du comité de surveillance avait pu observer, avec une satisfaction sans égal, Marie-Caroline et Arnaud se refroidir, en cherchant vainement leurs mots, croisant les bras, regardant par terre… Berlinski se réjouissait de conserver un élément aussi dévoué et politiquement sain qu’Arnaud. D’autant que les adhésions se raréfiaient.

Comme prévu, le Parti suspendit toutes ses activités pour deux mois le premier juillet, date des grandes vacances, après que les instances universitaires eurent, dans leur sagesse, accordé leur année à tous les étudiants, y compris et surtout ceux qui avaient saboté les examens finals à coups de pétards, farine et bombes à eau.

A la Baule, Berlinski rencontra Rosa. Pendant leurs longues promenades sur la plage, alors qu’un énorme soleil orange se couchait sur une mer d’huile, et qu’on pouvait encore distinguer, à trois cent mètres, la silhouette du dernier planchiste, le meneur trotskyste ne pouvait s’empêcher de se retourner furtivement, à l’affût d’un membre du comité de surveillance. Le soir, dans une pizzeria prisée par la jeunesse parisienne, une jeune fille attira son regard, de dos, avec sa robe transparente en mousseline, si courte et qui laissait voir un bikini for peu couvrant. Marie-Caroline, peut-être ?

A la rentrée, Berlinski constata que le fardeau de ses études – ça ne rigolait plus, en quatrième année – l’emménagement avec Rosa dans un petit trois-pièces de la rue de Turenne, et de nouveaux centres d’intérêt – Antonioni, le bouddhisme – ne lui laissaient pas de temps pour s’occuper du Parti. Une tentative de passer le flambeau à un autre cadre plus motivé fit chou-blanc, car son carnet d’adresse avait disparu.

De fait, personne n’entendit plus jamais parler du Parti Unifié des Travailleurs, etc.

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Table des matières

En réponse au défi

Disparition des pronoms personnels

Lancé par Sam Caron

Voici la consigne :

. Écrire un texte où les pronoms personnels sujets sont totalement exclus, à savoir :

je - tu - il - elle - on - nous - vous - ils - elles.

Seul le il impersonnel est autorisé, exemple : il était une fois.

Le thème, la forme et la longueur du texte restent libres.

À bientôt ! Ou pas.

Commentaires & Discussions

Le sujet proscritChapitre2 messages | 1 jour

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