Rêve à vie™
Étienne s’affala sur le banc en métal du vestiaire. L'un des néons du plafond clignotait d'une lumière froide.
Il regardait, les yeux dans le vague, la rangée de casiers en métal gris. Dix-sept interventions dans la journée, dont deux codes rouges. Sûrement son record dont il se serait bien passé. D’une main lasse, il se frotta le visage et resta en silence à fixer l’une des affiches accrochées sur les murs d'un blanc uni.
« WonderfulDream SA : Vivez vos rêves. »
La porte du vestiaire claqua. C’était Kévin, le dernier embauché du service. Cent kilos de bruits et de mauvaise humeur. Étienne soupira à sa vue.
— Deux codes rouges encore pour toi ! Et bien sûr la prime qui va avec, dit-il, agressif.
— Lâche-moi, Kévin. Maîtrise les protocoles de niveau un et on en reparlera, le rabroua Étienne.
Kévin frappa du poing un casier tout en se dirigeant vers l’autre bout de la pièce. Étienne se leva lentement, déposa sa sacoche et enleva sa blouse qu'il s'apprêtait à accrocher dans son casier quand la tablette émit deux longs bips.
— Et merde, dit Étienne d’un ton las.
Deux bips signifiaient un message important du bureau. Et pas moyen de faire semblant de ne pas savoir, Kévin se ferait un plaisir de le balancer. « Convocation immédiate dans la salle de briefing » .
Étienne renfila sa blouse et reprit sa sacoche, pas le choix.
— On nous prend vraiment pour de la merde, dit-il en claquant la porte en métal.
Il sortit du vestiaire en laissant passer les autres. Il n’était pas pressé d’apprendre la mauvaise nouvelle. Arrivé en salle de briefing, toute son équipe était déjà là. Certains debout en train de discuter, d’autres affalés sur une chaise. Il détestait cette salle. Avec sa moquette rouge, la grande table ovale et bien sûr les affiches corporate de la société avec des slogans les uns plus racoleurs que les autres. Il choisit de se mettre dans un coin de la pièce, pour se faire oublier. Tom, avec sa coupe à la brosse courte et son costume bleu, restait debout silencieusement, bras croisés derrière le dos au fond de la salle. Des restes de sa vie militaire passée sans doute. Son regard balaya la pièce.
— Dans une heure, les huiles vont annoncer le lancement du forfait « à vie ». Peterson veut que tout le monde soit présent.
Ça ne sent pas bon pour nous, pensa Étienne. Il se cala contre le mur pour attendre la suite.
— L’équipe de nuit est déjà sur place, vous êtes donc d’astreinte jusqu’à leur retour. J’ai redirigé toutes les alertes capsules du complexe sur vos tablettes.
Après un silence de quelques secondes, Jerry osa poser la question à laquelle tout le monde pensait.
— Quand tu dis toutes les alertes du complexe, c’est vraiment toutes ? demanda-t-il.
— Oui, le rabroua Tom. Les capsules VIP, les thérapeutiques, les courtes et moyennes durées … Tu veux que je continue la liste ou tous c’est suffisamment clair ? répondit Tom. Maintenant dégagez de ma vue.
Un nouveau silence puis l’explosion de cris dans la salle.
— On a eu une journée de dingue, Tom, dit Jerry.
— Ouais, et moi je dois aller chercher mon gosse ce soir, renchérit Peter.
— Une pompe à fluide corporel a lâché et j’ai passé une heure à tout nettoyer à la main, râla Édouard.
Pendant que tout le monde s’égosillait, Étienne restait muet. Il savait que cela ne servait à rien.
Tom tapa du poing sur la table.
— Fermez-la ! Si vous n’êtes pas content, démissionnez. Et c’est payé triple, alors arrêtez de beugler.
En râlant plus ou moins, toute l'équipe se dirigea vers la salle de repos pour attendre les éventuelles interventions. Étienne, lui, s’affala sur le canapé rouge. Il ne remarquait même plus que tout le mobilier, sols, murs étaient aux couleurs de la société : rouge et bleu. En tant que le plus expérimenté présent, il ne serait pas appelé pour les interventions de niveau 1. Avec un peu de chance, il resterait tranquillement là jusqu’au retour de l’équipe de nuit à boire du café.
Finalement, avec la paie triple, c’était peut-être un bon plan.
Sur l’écran géant de la salle de pause, Peterson, le PDG de la boîte, était au premier plan. Dans son costume impeccable, il faisait son show. Plus en retrait, à l'arrière de l'estrade se tenait le docteur Howard. Dans son éternelle blouse blanche, il semblait absent, le teint blême, le regard perdu.
— Il y a vingt ans, avec mon vieil ami le docteur Howard, commença Peterson, nous avons révolutionné le monde grâce à la première capsule de contrôle du sommeil. Aujourd’hui, je suis fier de vous annoncer l’arrivée de la capsule Eden quinze et le lancement de la formule « Rêve à vie »
Un tonnerre d’applaudissements se fit entendre, sûrement en grande partie des employés de la firme forcés d’applaudir le patron. Le PDG poursuivit l’éloge de sa nouvelle capsule, mais Étienne n’écoutait plus. Il regardait le visage fermé du médecin et secoua la tête.
— Qui voudrait vivre dans une boîte de conserve toute sa vie ? dit-il amèrement.
Un chiffre affiché en haut de l’écran ne cessait d'augmenter. Il atteignait déjà la dizaine de milliers. C’était le nombre de précommandes de la formule à vie.
Sa tablette vibra. « Alerte niveau trois » s’afficha en rouge. Étienne remarqua à ce moment qu’il ne restait que Kévin dans la pièce qui le foudroyait du regard.
— Niveau trois, je dois me grouiller, dit-il en se levant et en pianotant sur la tablette.
« Capsule : AAA001 – Zone : Bureaux de la direction », Étienne se figea.

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