1.2 Les Weiss

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Après coup, la conversation tourna vers des sujets plus normaux. Les deux sœurs passèrent près de deux heures à discuter de tout et de rien, autorisant l’étoile à chauffer leurs peaux pâles. Le soleil avait grimpé haut dans le ciel quand elles cessèrent enfin de parler, ramenées à la réalité par leurs estomacs creux. Les deux jeunes filles ne pouvaient plus attendre le petit déjeuner et l’idée d’une collation les fit abandonner leur Eden.

À peine le seuil fut-il franchi que l’odeur enivrante des pâtisseries et du chocolat fondu se fit sentir. Après un échange de sourire malicieux, les deux benjamines s’étaient ruées vers la salle à manger, se heurtant à un obstacle de taille en chemin.

Jasper Gardner n’était pas un homme commun. Le vieux majordome portait déjà des cheveux gris que les deux filles ne savaient pas encore marcher, mais cela ne l’empêchait pas d’être aussi fort qu’un taureau et jamais on ne le voyait manquer une journée de travail. Les Weiss étaient comme une seconde famille pour lui et il comptait bien finir ses jours à leur service et plus si l’univers le lui permettait. Voyant les deux fauteuses de trouble accourir, ses petits yeux noirs s’étaient plissés, les figeant net dans leur élan. Les rides gravées par les années n’avaient rien retiré de son auguste présence et celle-ci suffisait à calmer les petits cœurs des adolescentes.

— Mesdemoiselles, commença-t-il tout en lissant son costume de ses gants de velours. S’il me plaît de vous voir debout de si bon matin, j’aimerais que vous ne sortiez pas sans m’en informer avant. Ce comportement n’est pas digne de dames de vos calibres.

Vaillance et Liane se tinrent droites face au vieil homme. Jasper ne tentait pas de cacher son mécontentement, bien au contraire il en rajoutait. L’alerte majordome savait tout des activités des deux sœurs, mais ne comptait pas tomber son masque avant d’avoir coulé un peu de plomb dans leurs crânes. Vaillance baissa les yeux vers sa robe de nuit. La riche dentelle azurée avait pris une mauvaise teinte verte, il en allait de même pour celle de Liane. Remontant le regard, elle osa un grand sourire à l’homme.

— Oui lady Vaillance, vous êtes couverte de gazon, pointa ce dernier. Heureusement que vous avez eu la vigilance d’enfiler vos ballerines avant de sortir. Toutes les deux à la salle de bain. Je ne veux pas vous revoir avant que vous ne soyez présentable.

Les deux sœurs hochèrent la tête et partirent prendre une douche sans un bruit. Vaillance se mordit les lèvres tout en avançant, un nœud pesant dans sa poitrine. Se faire gronder le jour de son anniversaire, en voilà une nouveauté ! Le vieil homme ne lui avait même pas souhaité ses vœux alors qu’il les présentait d’ordinaire aux aurores. Trainant ses pieds jusqu’en haut, Vaillance abandonna sa robe tachée dans sa chambre avant d’en sélectionner une autre pour sa journée.

Comme toute noble se respectant, Vaillance possédait une penderie bien trop grande pour elle. Les tendances changeaient toutes les semaines, et l’adolescente passait sa vie à demander à sa mère de lui payer de nouveaux vêtements. L’amoncellement lui faisant face trahissait le peu de résistance que cette dernière offrait. Après quelques hésitations, Vaillance se décidait pour une robe colorée plutôt distinguée et se rinça sous l’eau chaude avant de descendre rafraichie pour prendre son déjeuner.

Le souffle court de s'être précipité jusqu’en bas, Vaillance entra dans la large salle rectangulaire remplie d’antiquités en bois. Deux regards marqués vinrent aussitôt à sa rencontre, ses parents étaient déjà arrivés. Bien qu’approchant la quarantaine, Verin et Amidia Weiss portaient encore la même tête qu’à leurs vingt ans.

Son père se leva pour accueillir son héritière. Son sang noble se voyait jusque dans ses yeux, brillant d’un éclat unique d’hommes d’affaires. Vaillance l’adorait et pouvait passer des heures à l’observer. Costume blanc sur mesure, une barbe parfaitement taillée et ses cheveux bruns coiffés avec style, Verin était le parfait entrepreneur. Cette apparence n’avait rien d’un mensonge. Depuis qu’il avait pris la tête de la firme familiale, il avait accru son influence à tous les coins de la confluence. À sa gauche, sa femme Amidia était aussi connue pour sa beauté que son caractère. Telle une douce mer d’été où l’on navigue avec plaisir, elle pouvait tourner à la tempête sans mots prévenir. Si ses filles avaient hérité d’elle, Liane était clairement la plus chanceuse. La benjamine était le reflet parfais de sa mère à son âge. Toutes les deux partageaient des cheveux aux chaudes couleurs cuivrés et des yeux noisette pétillant d’intelligence.

— Bon anniversaire, ma chérie, accueilli son père. Ne serais-tu pas plus grande qu’hier ?

— Arrête papa, répondit Vaillance alors qu’il la souleva du sol. Je ne suis plus une enfant ! J’ai déjà treize ans…

— Vraiment ? Quel dommage, j’aimais tellement ma petite fille.

— Verin, veux-tu cesser ? réprimanda Amidia. Tu t’embarrasses à essayer de la hisser comme cela. Mes meilleurs vœux Vaillance. Viens et assieds-toi. Jasper s’est levé tôt pour préparer tes plats favoris.

— Toujours aussi sérieuse, siffla son mari en retournant à sa place.

— Mais mon amour, c’est pour ça que tu m’aimes, répondit la noble avant d’embrasser l’homme devant deux paires d’yeux levés au ciel.

— Tu vois, Liane est encore une enfant, remarqua Verin amusé. Un jour toi aussi tu embrasseras celui brulant dans ton cœur. Il n’y a rien d’étrange ou de dégoutant.

— Peut-être… mais pas à table en tous cas, conclut Liane.

La petite famille rit ensemble alors que les deux sœurs prenaient place aux côtés de leurs parents. Se tenant droite contre le dossier matelassé, Vaillance inspecta la table recouverte d’une nappe rouge brodée. Cette dernière était envahie d’un arc-en-ciel de plat, une palette de goûts dédicacés à l’aînée. Personne ne connaissait mieux les saveurs qu’elle préférait que le vieux majordome et il s’en inspira pour préparer une avalanche fondante de pâtisseries digne d’un songe. Abasourdi par le cadeau, Vaillance tourna la tête vers son serviteur. Planté dans un coin de la pièce, Jasper affichait un sourire chaleureux et il présenta ses respects en s’inclinant. Il n’avait pas oublié après tout.

Toutes dents dehors, Vaillance posa les doigts sur la mer de nourriture s’étalant devant elle. Il y avait assez pour vingt à table, mais la perte restait négligeable aux yeux de l’opulente famille. En effet, observer l’adolescente engouffrer ses mets favoris valait amplement la peine pour les riches parents.

Pendant que Vaillance piochait dans son cadeau, son père décida de commencer à feuilleter l’interminable liste de lettres de vœux qu’ils avaient reçues. Toutes les connaissances des Weiss avaient fait attention d’envoyer un message dès les premières heures de la journée pour le plaisir de la principale intéressée qui se pensait le centre du monde. Verin avait la patience de lire l’entièreté de chaque courrier avant de répondre par un simple mot de gratitude. La grotesque mascarade continua tout le repas et Verin afficha sans remords son ennui. Chaque texte sonnait plus mielleux que l’autre et couvrait la famille de compliments au point d’en devenir ridicules. Si c’était de coutume chez les nobles, Vaillance ne le remarquait même pas. La jeune fille savourait chaque phrase avec ardeur et priait pour en recevoir encore plus le soir venu.

— Autant de gens seront présents à ma fête ? Demanda Vaillance en trépignant sur sa chaise.

— Évidemment, répondit son père. Sûrement plus, tu peux me croire, ma chère.

Vaillance se mis à taper du pied frénétiquement. Elle ne pouvait plus attendre et, folle de joie, commença de nouveau à s’imaginer sa nuit. Si ses films l’empêchaient de voir clair, sa mère quant à elle, avait tout son temps pour noter l’air pincé de son mari.

— Verin, qu’as-tu à l’esprit ?

Les yeux de l’homme s’élargirent, il pensait avoir convenablement caché ses peurs. Il passa la main dans ses cheveux, offrit un sourire tendre à sa femme avant de dévoiler ses embarras.

— Rien de pertinent, mon amour, avoua l’homme. Je m’inquiétais seulement un peu pour la cérémonie de la bravoure. C’est la première fois que Vaillance participera à un tel événement sans nous.

Vaillance avala sa pâtisserie de travers.

— La cérémonie de la bravoure ? Suis-je vraiment obligée d’y aller ?

Le regard sévère d’Amidia glissa jusqu’à sa fille ainée.

— Vaillance, ne t’ai-je pas dit pas plus tard que la semaine dernière que tu assisteras à la cérémonie comme tout tes futurs camarades d’école ? Tu te rappelles que c’est la directrice de ton futur collège qui l’organise et qu’elle nous a demandé très spécifiquement que tu sois présente. Il serait absolument scandaleux de refuser.

— Mais… c’est mon anniversaire…

Le regard de la maitresse de maison s’intensifia.

— N’oublie pas qu’à compter de ce jour tu es une adolescente et tu as le devoir de représenter le nom Weiss quand il te l’est demandé. Tu n’es plus une enfant, tes plaisirs et caprices passent au second plan.

Vaillance se renfrogna. Elle n’avait vraiment pas envie de gâcher sa journée pour assister à une quelconque cérémonie. Amidia le devina et partit dans une longue tirade sur l’importance des devoirs des nobles, du bien paraître et de ses nouvelles obligations familiales. Une fois lancée, il n’existait aucun moyen de convaincre sa mère d’arrêter. Vaillance serra les dents et écouta jusqu’au bout la longue leçon, hocha de la tête à mainte reprise dans l’espoir de l’apaiser. Ce ne fut qu’une fois Amidia contentée qu’elle put reprendre son repas. La mine boudeuse, Vaillance vida son assiette en silence. L’adolescente, qui avait déjà entendu cette rengaine des dizaines de fois, se surprit à penser que finalement voyager à travers les étoiles et être libre comme les haïkadens ne pouvait pas être si mal.

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Sol IV porte ce numéro en raison de sa position dans le système solaire. Pour exemple la planête Terre serait appelé Soleil III si elle faisait partie de la confluence.

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