Chapitre 1 : La Chambre 17A
3h45. Toutes les lumières sont éteintes dans la petite pièce. Pourtant, on y voit assez pour remarquer la frêle silhouette assise dans un vieux fauteuil club, face à la fenêtre. La pleine lune diffuse une atmosphère bleutée, dessinant sur les murs les ombres du seul autre meuble présent : un lit d’hôpital. Au fond de la pièce, les ténèbres résistent encore avec vaillance à l’invasion lunaire dans un combat entre l’obscurité et la lumière, laissant à gauche de la porte une zone sombre et impénétrable.
Maurice Duclos, 92 ans, est confortablement installé dans son fauteuil presque centenaire. Il ne bouge pas, ou très peu, fixant la fenêtre sans interruption, plongeant son regard vide dans la lumière lunaire. Patiemment, il semble attendre que la mort le rattrape dans son petit corps maigre, vêtu de son antique costume démodé depuis longtemps.
Il fut un temps où Maurice avait entretenu sa silhouette. Il avait travaillé sur les docks assez longtemps pour valider une carrure athlétique. Il avait été bel homme et sa vie fut comblée par de nombreuses conquêtes. Son épouse, Magdalena, avait porté en elle et sur la tête les cornes de nombreuses années de cocufiage ; toujours elle avait pardonné. Maintenant, Maurice avait perdu plus de la moitié de ce qu’il était autrefois. Ce n’était plus qu'un petit homme rachitique dans un esprit vide. Le regard perdu dans le lointain, Maurice fixait chaque jour, inlassablement, l’extérieur au travers d’une fenêtre sale et cadenassée. Chaque instant, il attendait quelque chose, mais ne pouvait s’en souvenir ; quelque chose qu’il avait perdu en même temps que sa mémoire s'évaporait dans les méandres de l’oubli. Ses enfants aussi avaient fini par l’oublier, certains même le pensaient déjà mort. Après le décès de son épouse, il y a tout juste huit ans, il fut déclaré par son fils aîné, atteint par la maladie d’Alzheimer, puis enfermé par les autres dans un mouroir bon marché. Depuis, Maurice attendait en silence.
Un sourire béat divisait en permanence son visage fripé en deux parties distinctes qui lui donnaient une tête étrange. La partie haute, surplombant la souriante barrière édentée, était composée de deux globes oculaires d’un bleu délavé par le temps et la myopie, qui s'enfonçaient profondément dans les orbites squelettiques d’un visage marqué par les âges. Partant du coin des yeux, de longues lignes de rides formaient le chemin sinueux d’une vie bien remplie. Passant au-dessus des arcades non sourcilières, les sillons du temps grimpaient pour rejoindre son crâne chauve. Le jeu des ombres faisait ressembler l’ensemble aux rivages craquelés d’un fleuve asséché depuis toujours. Quelques cheveux, plus sel que poivre, poussaient encore de-ci de-là dans un esprit de contrariété, comme pour rappeler le souvenir d’une ancienne toison luxuriante.
La partie basse du visage de Maurice, quant à elle, contrastait avec la partie haute par la forme arrondie du menton, sans qu’aucune marque, qu’un quelconque passage temporel ne soit visible. Comme pour le crâne, il s’y accrochait miraculeusement une poignée de poils formant les vestiges d’un bouc autrefois séduisant. La petite tête rabougrie tenait dans un équilibre miraculeux sur un cou de tortue, lui-même attaché aux restes du frêle corps. Sur son fauteuil club presque centenaire, Maurice attendait, se baignant dans la lumière d’une pleine lune magnifique. Il ne prêtait aucune attention à la respiration rauque venant du fond de la chambre, qui accompagnait son propre souffle.
Brusquement, dans un claquement sonore dénotant avec le calme de la nuit, la porte de la chambre 17A du service Cantou, centre gériatrique de l’hôpital St Zizou à Marseille, s’ouvrit sans aucune délicatesse. La lumière crue des néons du couloir découpait la frêle silhouette du veilleur de nuit dans l'embrasure de la chambre. Une voix nasillarde écorcha le silence ambiant :
— Putain, Maurice ! Tu fais chier… pesta le veilleur de nuit. Un coup d’œil à sa montre le fit râler de plus belle.
— Oh, putain ! Mon vié ! Merde, 4h du mat’. Qu’est-ce que tu fous encore debout, connard… En plus, tu me fais la totale. Les fringues à la con, le placard à refaire et en plus, vu l’odeur, chuis sûr que tu t’es cagué dessus… Ho ! Tu m’entends, vieille carne ? T’es vraiment un connard mec, j’vais être obligé de te corriger, connard de vieux débris…
Christophe Paréssi était un jeune idiot de 23 ans qui ne venait travailler comme veilleur de nuit auprès des personnes âgées non pas par charité d’âme, mais parce qu'il était trop con pour trouver mieux. Petit, malingre, la tignasse hirsute, il avait une sainte horreur des autres humains. Malgré le cadre environnant et la clientèle pré-purgatoire, il portait le pétard de weed collé en permanence au bec, diffusant le fumet cannabinolé partout sur son passage. Il s'en touchait une pour emmerder l’autre. De toute façon, il détestait son boulot, il détestait les vieux, il détestait le travail en général et surtout il détestait l’odeur des vieux ; cela lui rappelait trop souvent sa future condition.
Alors avec le temps, pour occuper ses nuits de garde, il avait inventé de petits jeux sadiques. Martyriser un vieux dont tout le monde se fout, ce n’est pas grave et puis : « Personne ne viendrait se plaindre après tout », disait parfois sa petite voix intérieure. Elle lui disait que ce n'était pas bien, qu’il ne devait pas, mais très vite, la petite voix se faisait broyer la gueule par son poing intérieur. À longueur de temps, il agitait devant lui une petite matraque taillée dans un vieux sac de cuir rempli de sable fin, au manche tressé de corde rugueuse, qu’il avait fabriqué lui-même. Il n’avait jusqu'à présent laissé que très peu de marques avec son jouet préféré. Les plus virulents coups qu’il ait pu porter avaient été mis, par le personnel de jour, sur le compte de la maladresse des malades.
De toute façon, qui le dénoncerait ? La maltraitance commençait au plus haut de la gestion des vieux. Parqués moins bien que des bêtes, on laissait mourir nos anciens dans des établissements à but lucratif à se chier dessus. Depuis qu’il avait compris ça, il s’en donnait à cœur joie. Une tape ici, une privation par là. Pas de plainte en deux ans. Alors pourquoi se priver ?
Christophe entra dans la semi-pénombre de la pièce. Il ne daigna même pas éclairer Maurice de sa lampe torche, sachant l’absurde immobilité du pauvre homme et l’absence de réaction à la punition qu’il allait lui infliger.
— Oh ! Maurice, je te parle. Retourne au plumard, connard, si tu ne veux pas en prendre une…. Hé Hé ! Connard ! Allo ?... Je te parl…
La seule réponse, même si Christophe n’en attendait pas, fut un long grognement guttural, ronronnant derrière lui. Un frisson d’effroi et de terreur fit la course le long de son échine et vint chatouiller sa nuque. Il tourna la tête et chercha à percer la zone ténébreuse de la chambre, le doigt sur le bouton de sa torche électrique…
Maurice souriait béatement, attendant calmement, les yeux rivés sur la Lune. Il n’était pas là, dans son si petit pré-cercueil de l’hôpital ; il était ailleurs, il regardait la Lune, attendant simplement on ne sait quoi…
La tête arrachée de Christophe atterrit lourdement sur ses genoux, déversant au passage quelques litres de sang aux quatre coins de la chambre. D’un geste instinctif, Maurice essuya d’un revers de main le chaud liquide vital dégoulinant sur son visage. Son regard quitta un instant les rectangles de verre où filtraient les rayons lunaires pour se plonger dans celui, vitreux, du veilleur de nuit. La bouche tordue d’horreur semblait vouloir dire une dernière chose au pauvre grabataire qui le fixait sans se départir d’un magnifique sourire béat. Le pétard de weed explosa en mille petites braises en touchant le sol aux pieds chaussés de charentaises de Maurice. Il ne prêtait nulle attention à la masse sombre tapie dans l'immobilité de l’obscurité tout près de lui. Perdu dans les méandres de ses souvenirs effacés, il ne prêta pas plus grand cas de la lourde respiration qui tranchait dans le silence suivant les hurlements d’horreur de Christophe. Il ne fut pas dérangé non plus par les bruits d’os brisés ou de chairs déchirées qui emplissaient sa chambre. Il sourit béatement à la Lune.
Des cris et autres bruits de portes qui claquent résonnaient contre les murs du couloir. Le bâtiment était en alerte. La section gériatrie connut un pic de vie jamais atteint en trente ans d’existence.
Sans un bruissement d’air, la masse sombre tapie dans l’ombre disparut, emportant son souffle grinçant avec elle. Maurice souriait toujours au membre décapité. Un clignement de paupières et son regard retourna se fixer sur la belle Lune bien ronde.
Lorsque le plafonnier déversa une blafarde lueur blanche, inondant le spectacle sanglant d’une touche de dégueulis supplémentaire, un déferlement de cris de dégoût emplit le modeste espace vital de Maurice. Les morceaux du corps de Christophe étaient éparpillés du sol au plafond, ajoutant une horrible cacophonie à chaque nouvelle personne entrée dans « la chambre de l’horreur », titrée ainsi par les médias les jours suivants. Au milieu de ce tumulte, la voix trop longtemps silencieuse du presque centenaire Maurice se fit presque entendre.
Quelqu’un demanda que tous et toutes retournent dans le couloir. Que le silence soit fait. Les veilleurs de nuit des autres ailes de l’hôpital arrivèrent en renfort pour calmer les gens et résidents du Cantou. Maurice marmonnait en boucle quelque chose, que le directeur, arrivé dans son pyjama délavé, n’arrivait pas à comprendre du pas de la porte. Tant la scène était atroce, personne n’avait eu l’idée de faire sortir un Maurice sanguinolent qui répétait quelques mots d’une voix trop longtemps éteinte. Empruntant autour de lui un peu de courage, le non-téméraire directeur envoya Daniel Gandolfi, l’un des veilleurs du bâtiment C, enjamber les restes encore fumants de son collègue, éparpillés dans la chambre du gentil Maurice Duclos afin de rapporter les propos inaudibles du pauvre vieillard.
L’homme, pourtant habitué à la mort, retint un haut-le-cœur, fit un pas tremblotant en direction du fauteuil club presque centenaire. Évitant les mares de sang avec autant de grâce qu’un sumo en tutu, le veilleur approcha du vieil homme, non sans manquer par deux fois de déraper sur un organe indistinct appartenant à la victime de la boucherie.
Après deux répétitions des mêmes mots, exprimés à l’on ne sait qui, quoi, où, Maurice inclina doucement la tête et répéta assez fort pour que Daniel puisse assimiler les propos jusque-là indistincts. Il stoppa net ses déplacements et se tourna vers la porte. Le directeur présentait le visage d’un père attendant l’annonce d’une monstruosité exécutée par sa descendance. Daniel haussa les sourcils, amusé par ce que répétait Maurice. Il tourna de nouveau la tête vers le mitraillage de questions provenant de l’éminent patron en pyjama ridicule :
— Alors ? Qu’est-ce qu’il dit ? Il a vu quoi ? C’est quoi sur ses jambes ? Alors !! Répondez donc Daniel, que diable…
Vociférant, le directeur stoppa net son harcèlement vocal, en voyant le visage décontenancé de son employé. Le veilleur esquissa un léger sourire déplacé avant de lâcher :
— Heu, m’sieur. Je ne sais pas si je peux… C’est, comment dire… incongru… « C'est qui le connard, maintenant ? Hé hé hé, hein, c'est qui ! » Je vous jure que c’est ce qu’il a dit, m’sieur le commissaire… Plusieurs fois même… répéta nerveusement le veilleur de nuit.
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Les touches de la machine à écrire ancestrale tchaketaient au rythme des doigts virtuoses de l’inspecteur en chef John Serling. Il détestait les ordinateurs, préférant sa vieille machine Underwood 1915 de collection. Elle avait appartenu à sa grand-mère et il ne la changerait pour rien au monde. Elle était très bien pour faire ses rapports.
Il écrasa le mégot de sa cigarette sur le bord du cendrier déjà trop plein. La fumée formait en permanence un faux-plafond nuageux au-dessus du bureau. Il s’enfonça lourdement dans le dossier de sa chaise. D'un geste fatigué, il se frotta les yeux, bâilla à s’en décrocher la mâchoire, repoussa la pile de photos et de papiers sur le côté de son bureau. Les images parlaient d’elles-mêmes : à vomir, à gerber tripes et boyaux, ce qui ne ferait qu’en rajouter au carnage.
Les aiguilles de l'horloge murale indiquaient 6h28. Il reporta son attention devant lui, sur le gars mal installé sur sa chaise. Serling extirpa la feuille de papier, parcourut les lignes, leva de nouveau les yeux par-dessus les verres de ses lunettes d’écaillé et, d’une voix assurée, récapitula les propos du témoin :
« Je soussigné M. Gandolfi Daniel, né à Marseille le 1er avril 2002, demeurant au 10 rue Saint-Pierre dans le 5ème arrondissement de Marseille, exerçant la profession de veilleur de nuit qualifié au centre gériatrique de l’hôpital St Zizou, certifie avoir été le témoin des faits suivants :
Le 21 février 2028, aux alentours de 04h10, alors que j'étais de service dans le bâtiment C, j'ai été alerté par des cris de terreur et des bruits d'impact provenant du couloir de l'aile Cantou. En me précipitant vers la chambre 17A, occupée par M. Maurice Duclos, j'ai constaté que la porte était grande ouverte. À l'intérieur, j'ai découvert une scène de violence extrême. Le corps de mon collègue, Christophe Paréssi, était démembré et éparpillé dans l'intégralité de la pièce. Sa tête tranchée reposait sur les genoux de M. Duclos, lequel était assis dans son fauteuil club, maculé de sang mais d'un calme absolu. J'ai également perçu un souffle lourd et rauque s'échapper d'une zone d'ombre au fond de la pièce, avant qu'une sensation de déplacement d'air ne suggère la fuite d'un tiers ou d'une entité non identifiée. M. Duclos, semblant étranger à l'horreur de la situation, fixait la lune en répétant de manière compulsive la phrase : "C'est qui le connard maintenant ?". Je déclare par ailleurs être informé que ce témoignage a été établi en vue de sa production en justice et qu'une fausse déclaration de ma part m'exposerait à des sanctions pénales. »
— Avez-vous compris ? interrogea l’inspecteur.
Il marqua une pause afin de laisser le temps au témoin de digérer la situation avant de reprendre posément :
— Voilà, votre témoignage est enregistré. Veuillez relire et signer au bas de chaque page. Si jamais, à l’avenir, quelque chose vous revenait, je vous laisse ma carte avec mon numéro de téléphone. À l'acquiescement de Daniel, l’inspecteur alluma une autre cigarette.
— Bon, merci de votre coopération, je vous dis à bientôt. Un agent va vous conduire vers le service de santé pour faire un examen. Ne vous inquiétez pas, c’est la procédure lors d’un crime particulièrement sordide. Merci Monsieur Gandolfi…
L'inspecteur avait déplié sa lourde silhouette et indiquait la sortie de sa main énorme. Une fois seul, il s’écroula sur sa malheureuse chaise qui couina de douleur, puis ouvrit le tiroir central de son bureau. L’inspecteur John Serling poussa un long et fatigué soupir avant d’étaler devant lui les douze dossiers probablement liés par les morts violentes les plus horribles qu’il n’ait jamais vues au cours de sa carrière...
A suivre...

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