Chapitre 2 : L’ours
9h00. La tasse de café était froide depuis un moment déjà. Le cendrier avait déversé une grosse partie de son contenu sur le bureau. Le ciel nuageux de la pièce s’était changé en un brouillard odorant. Au travers de la porte, l’on pouvait entendre que la vie d’un commissariat de quartier commençait tôt, bien plus tôt que dans les chaumières aux habitants sereinement endormis.
Serling maudit les nuits blanches. Il rejeta le compte rendu de l’autopsie du veilleur de nuit sur la pile. Comme pour les autres crimes, les corps avaient été déchiquetés, démembrés. À chaque fois, il manquait un organe. Cette fois-ci, on avait arraché et emporté les parties génitales de Christophe... Aucune piste sérieuse en quatre ans et l’impatience gagnait sur tous les fronts. Médias et politiques voulaient la peau du monstre, ou la sienne ne vaudrait bientôt plus son prix de vente.
Il attrapa le cadre posé à côté de la machine à écrire et sourit tendrement devant la photo de sa chère épouse, Émilie, et de son fils Quentin pendant leurs vacances en Ardèche.
Leur rencontre, six ans plus tôt, restait gravée comme un défi à sa propre force. C’était lors d’un trail nocturne dans le massif de l’Esterel. Lui, l’ancien joueur d’Américan football, le colosse que rien n'arrêtait, s’était fait doubler dans une ascension technique par cette silhouette fine qui semblait ignorer la gravité. Émilie courait avec une économie de mouvement déconcertante, presque sans lampe frontale, prétendant que ses yeux se faisaient très vite à la pénombre.
Elle l'avait attendu sur la ligne d'arrivée, le visage à peine perlé de sueur et ce sourire indomptable qui ne l'avait plus quitté. C'était ce tempérament d'acier qui l'avait fait chavirer : une femme capable de s'enfoncer seule dans le silence des bois à la tombée de la nuit, sans jamais connaître la peur ni la détresse. Un véritable coup de foudre.
John revoyait son visage au retour de ses randonnées ; elle semblait habitée d'une fièvre tranquille, la peau glacée par la rosée, dégageant ce parfum de terre sauvage et d'ozone. Il avait toujours admiré ce stoïcisme face aux petites blessures de parcours, ces écorchures qu'elle ne prenait même pas la peine de soigner. Il aimait cette part d'ombre en elle, ce besoin de liberté qu'il prenait pour une force de caractère exceptionnelle.
Il reposa le cadre, une étrange sensation au creux de l'estomac. La chambre 17A, avec son silence lourd et ses relents de mort, lui laissait un goût amer qu'aucune pensée joyeuse ne parvenait à rincer.
En soupirant, il croisa son propre reflet dans la vitre du cadre. L’inspecteur en chef John Serling ressemblait à un ours, et il le savait. Du haut de ses deux mètres, large comme un buffet campagnard, il imposait un silence immédiat dans n'importe quelle salle d'interrogatoire. Pourtant, à 32 ans, cet ours était un homme comblé, ou du moins il l'avait été jusqu'à ce que les noms sur les dossiers ne viennent hanter ses nuits.
Né aux États-Unis d’un flic américain et d’une mère marseillaise, il avait grandi au rythme des histoires d’arrestations et de courses-poursuites dans les rues du Bronx que lui racontait son père. Chaque soir de la semaine, attendant le retour de son héros, le petit Serling imaginait les futures aventures qu’il vivrait par procuration le temps d’un week-end.
John n’avait pas encore dix ans quand une simple bagarre entre voisins avait plombé à la chevrotine le centre de la poitrine du paternel, explosant au passage la santé mentale de sa mère. À dix ans, il se retrouva donc à gérer la dépression et les autres effets secondaires de sa génitrice. L’enquête sur l’origine du coup de feu fatal piétinant allègrement, le jeune garçon fut motivé à suivre les traces de son père ; il s’inscrivit dès que possible à l’école de police de New York.
John n’avait pas le physique de son esprit : il ressemblait à un joueur de football américain mais était doté d’un QI hors normes, ce qui lui permit de finir major de sa promo. À 21 ans, il embarqua mère et bagages pour le pays de ses ancêtres maternels, la France. Il parlait un français parfait mais jurait la plupart du temps dans sa langue natale.
Deux ans plus tard, John obtint son diplôme d’officier dans la police judiciaire française. Les trois années qui suivirent, il monta les grades sans que son pays de naissance ne soit un obstacle.
Le grade d’inspecteur en chef avait été acquis grâce aux résultats excellents obtenus au cours des enquêtes qu’il avait menées. Il venait de rencontrer Émilie et son nouveau poste au service des homicides à caractère violent n’avait jamais entravé son bonheur. Puis, il y a tout juste quatre ans, Quentin déboula dans leur vie, mettant une cerise sur le gâteau de l’extase.
Mais le destin a un humour macabre : c'est précisément deux jours après la naissance de son fils que la première victime — du moins les rares morceaux retrouvés sur la plage de l’Estaque — avait dégoûté à vie les deux braves pêcheurs qui se préparaient à leur traditionnelle pêche lunaire.
Les restes du corps de Sophie Merez, d’apres ses papiers retrouvés sur place, étaient éparpillés sur une centaine de mètres et son sang tachait le sable tout autour. Beaucoup de policiers avaient vomi en arrivant sur les lieux, mais John était resté de marbre, protégé par une bulle de bonheur paradoxal.
Pourtant, derrière le marbre, c’était le grand n’importe quoi. En relisant les dépositions de l’époque, John se demandait encore comment il n’avait pas fini par bouffer son insigne de dépit. Entre le pêcheur du coin qui jurait sur la tête de sa mère avoir vu « un genre de bestiole énorme, avec des pattes et des poils » et la vieille retraitée aux chichis marseillais, persuadée qu’un commando d’extraterrestres pratiquait des expériences chirurgicales sur le littoral, l’enquête avait démarré dans un cirque médiatico-légal sans précédent. Des fadas, ironisa t’il en Marseillais d’adoption.
L’horreur pure a ce don pour transformer le cerveau des témoins en bouillie d’aïoli : plus c’est atroce, moins les gens voient clair. Ils inventent, ils brodent, ils cherchent un sens là où il n'y a que de la barbaque éparpillée façon puzzle. Pour un esprit cartésien comme celui de John, nager dans ce bouillon de légendes urbaines et de délires paranoïaques revenait à « essayer de vider le Vieux-Port avec une passoire » : une expression qu’il avait découverte en arrivant dans le Sud et qui le faisait énormément rire.
Et puis, il y avait la logistique du carnage. Allez donc faire une analyse de scène de crime sérieuse quand le légiste doit ramasser les morceaux à la petite cuillère entre deux marées, sous les flashs des journalistes qui campent sur les rochers comme des goélands affamés. La science, face à une telle furie, baisse les yeux et demande un arrêt maladie. On ne cherchait pas un suspect, on cherchait une explication rationnelle à un acte qui n’en avait aucune. Chaque lambeau de chair prélevé sur le sable semblait se moquer de ses diplômes.
À l'époque, John avait encore l'arrogance du jeune officier persuadé que son QI remplacerait les tripes ; il avait vite compris que face à ce massacre, son intelligence ne servait qu'à mesurer, avec une précision mathématique, l'ampleur du désastre à venir. Malheureusement pour les victimes suivantes, il ignorait encore que quatre ans plus tard, le puzzle serait toujours incomplet, et que l'ombre de « La Bête » (nom absurde qu’avaient donné les médias au salopard mystérieux) finirait par s'étendre jusque sur son propre bureau et plus encore.
Un coup sec frappé contre le montant de la porte ouverte brisa le fil de ses pensées.
— Alors, Patron ? On fait dans le spiritisme ou vous attendez que le café se réchauffe tout seul ?
Son adjoint, Yassine Belkacem se tenait sur le seuil, deux gobelets fumants à la main. Un dossier rouge sons le bras. Arrivé à la PJ trois ans plus tôt, ce pur produit de la Joliette était devenu l'ombre de Serling. Sec, nerveux, le cheveu ras et le regard qui semblait scanner une plaque d’immatriculation à deux cents mètres, Yassine était le seul capable de supporter l’humeur de chien de l'Américain avant dix heures du matin.
— Pose ça là, Yass’, grogna Serling en indiquant un coin de bureau moins encombré. Qu’est-ce qu’on a ?
— On a deux pandores de la Gendarmerie Maritime qui trépignent dans le couloir, répondit Yassine en tendant un café noir comme l'âme d'un suspect. Ils étaient de patrouille près du centre St Zizou cette nuit. Ils ont trouvé une trace, ou un truc qui y ressemble, à deux bornes de la chambre 17A. Il déposa le dossier devant son supérieur et ami, avant de poser son cul sur le coin du bureau désigné, ignorant superbement les piles de documents entassés méticuleusement en vrac.
— Et le vieux ? Maurice, comment déjà... Ah oui, Mr Duclos ? demanda John en portant le liquide brûlant à ses lèvres. Son regard perçant et interrogateur scruta le visage de Yassine, dans l’attente d’une révélation salutaire.
— Toujours dans son monde, Patron. Mais Daniel, le veilleur que vous avez interrogé, a raison. Les infirmières disent qu’il répète en boucle, la même chose à chaque fois qu’on essaie de lui enlever son fauteuil : « C'est qui le connard maintenant ? ». C’est devenu son mantra. Le directeur est en PLS, il a peur que ça fuite dans le quotidien « La Provence ». Le Maire se cague dessus pour son siège confortable.
Serling esquissa un rictus qui ne ressemblait que de très loin à un sourire.
— This is a real shit !... Ça a déjà fuité, Yass. À Marseille, les secrets voyagent plus vite que les balles de 9mm. Fais entrer les gendarmes.
Deux hommes en uniforme bleu entrèrent, l'air un peu emprunté dans ce bureau qui puait le tabac froid et la vieille machine à écrire. Le plus gradé, un adjudant-chef nommé Gauthier, tenait une tablette numérique avec une hésitation visible. Devant la carrure imposante de Serling, les yeux vers les cieux, il sembla soudain se demander s'il était au bon étage.
— Inspecteur en chef Serling ? Demanda t’ il sur un ton servile : On a balisé une zone sur le sentier du littoral, juste après la mise à mort... enfin, le meurtre.
— « Le carnage », corrigea John d’une voix sourde. Allez-y, Gauthier. Ne soyez pas timide, j’ai déjà vu assez de sang pour nager dedans.
— Voilà... balbutia le gendarme en affichant une photo sur l'écran. C’est à trois cents mètres de la clôture de l’hôpital. On a trouvé ça sur un rocher.
Serling se pencha. Sur l’écran, l’image montrait, au milieu du calcaire blanc de la côte marseillaise, une empreinte démesurée. Ce n’était pas la marque d’une chaussure. Ce n’était pas non plus celle d’un animal connu. C’était une marque de griffes à cinq doigts, profonde, comme si le rocher avait été du beurre sous l’effet d’une puissance colossale.
— On dirait qu’une pelleteuse a essayé de caresser la pierre, commenta Yassine par-dessus l’épaule de son chef.
John ne répondit pas. Il fixa l’empreinte numérisée. La Bête n’avait pas seulement que de l’humour macabre, certes, mais elle laissait maintenant des signatures. Le moulage et la petite touffe de poils trouvée il y maintenant deux ans sur l’une des victimes multipliait pas deux le nombres d’indices en leur possession.
— Merci Adjudant. Yassine, accompagnez ces messieurs et assurez-vous que la zone est bouclée. Je ne veux pas voir un seul curieux avec un smartphone près de ce rocher. Si je vois une photo sur Twitter dans l'heure, je vous fais muter à la brigade nautique pour nettoyer les coques des bateaux. Le Marseillais sourit au vouvoiement employé devant les bleus. La porte claqua sur le brouhaha du poste comme une paire de mains posées en bouchons d’oreilles. Une fois les gendarmes sortis, escortés par un Yassine qui levait les yeux au ciel, Serling se ralluma une cigarette. Le puzzle ne manquait plus de pièces, il commençait juste à devenir terrifiant...
A suivre...

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