Nuestra Señora de los Dolores

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Le CDI du lycée était notre QG, à Maude, Fanny et moi. J’avais débarqué dans cette région en terminale et elles m’avaient rapidement adoptée. Agathe également, que j’avais fait rire à la rentrée, en chantant « Agathe the blues ». Une fois, en cours de français, elle m’avait demandé de la cacher, car elle avait besoin de dormir. Je me suis étalée sur mon bureau, les cheveux lâchés en rideau. Mais quand ses ronflements ont commencé, j’ai dû lui donner des coups de coude.

Agathe mangeait chez elle le midi, donc j’allais à la cantine avec Maude et Fanny. Il y avait aussi deux garçons qui nous rejoignaient parfois. J’ai oublié leurs prénoms. Le prof de philo les avait surnommés « les deux vieux du Muppet ». Ce qui leur allait parfaitement, vu leur manière de tout commenter depuis le fond de la classe. Je perturbais également le cours de philo, à mon corps défendant. C’est le prof qui insistait ! Moi, je ne demandais qu’à rester sagement silencieuse. Mais il me voyait m’agiter sur ma chaise et soupirer en levant les yeux au ciel.

Sur mon bulletin, il était souvent écrit : « Grande culture générale, mais participe peu. » Alors qu’on ne condamne pas mon intérêt visible pour son cours !

Le prof soupirait, lui aussi. Grattait son œil de verre (oui), puis avouait déjà sa défaite d’un très las :

— Oui, EnAttendantLaPluie, tu veux dire quelque chose ?

— Puisque vous insistez… (on était comme un vieux couple qui connaît la danse de la dispute) Vous excusez le sexisme de Socrate et Platon un peu trop facilement.

— C’était l’époque. Parler de féminisme serait anachronique.

— Et Aristote ? C’était un contemporain de Platon, et il invitait des femmes. Et son école péripatéticienne, vous savez ce que ça a donné ? Pute !

La moitié de la classe s’est réveillée sur ce mot.

Après le cours, j’ai été le voir pour lui parler d’antispécisme. Je lui ai demandé s’il connaissait Peter Singer et Tom Regan, des philosophes, théoriciens de la libération animale.

Non, il ne connaissait pas et ne voulait pas en savoir plus. J’ai été déçue. Très. Si même un prof de philo n’est pas curieux… Avec le recul du grand âge, je souris en nous revoyant. Moi pleine d’espoir et lui, de fatigue.


À la cantine, on attendait avec impatience le jour du steak frites. Les dames me connaissaient, elles me composaient chaque midi une assiette spéciale : plein de légumes et de céréales, pas de viande (ni de poisson, je n’avais plus besoin de préciser que ce sont des animaux).

Assise avec Maude et Fanny, les deux du Muppet nous ont rejointes.

Muppet-le-petit : « Tu aurais dû prendre le steak et me le donner ! »

Moi : « Je t’ai déjà expliqué que ce n’est pas une question de goût. C’est du boycott ! »

Muppet-le-petit : « Et c’est pas juste, tu as plein de frites ! »

Moi : « Pleure plus fort, ça va saler mes délicieuses frites croustillantes et pléthoriques ! »

Vous aurez remarqué que Muppet-le-grand ne parlait pas. Il était tellement beau, ça devait épuiser toute son énergie de rayonner autant.


Le ventre bien lourd, nous allions ensuite nous échouer au CDI, laissant les deux du Muppet fumer un joint dans la voiture de Muppet-le-grand. J’étais venue avec eux une fois, sur les supplications de Maude (qui avait un copain, mais avait couché avec Muppet-le-grand, mais pardonnez-lui, ce gars était une bombe je vous dis). Donc, Maude m’avait sorti : « Viens avec moi, personne croira qu’on fait quelque chose de mal si t’es là ! »

J’aurais pu me vexer. Mais non, me voilà dans la voiture, le nez collé contre la vitre légèrement ouverte, à me demander si avoir une tête d’innocente est une qualité. Tout en aspirant un peu d’air frais, je repense à mon copain… ses mains, sa bouche… Mon corps sur le sien, mon peignoir qui s’ouvre dans la lumière d’été. Nos soupirs la nuit dans la cave. Et je me demande ce que signifie l’innocence.


Le décor est planté. Retournons au CDI.

Maude et Fanny chuchotent. Elles piquent des bouquins. Ce qui me scandalise en silence. Elles volent un bien commun !

Je commence à lire. Lolita.


À la maison, au lycée, dans le bus.


Je referme le livre. Et je pense que Nabokov est un génie. Un génie, car il nous fait entrer dans la tête d’un criminel, il tient le fil d’un bout à l’autre… « Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l’école. Elle était Dolorès sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita. »

On la voit, cette enfant, comme au travers de verres sales et déformants, souffrir et étouffer. Privée de tout, même de son identité.


Cette lecture fut un émerveillement. Le choc vint après.


Le premier date de quelques mois plus tard, à la fac.

Je lis une critique du film d’Adrian Lyne, Lolita, une adaptation du roman. C’est l’histoire d’un pauvre homme qui tombe sous le charme vénéneux d’une nymphette.

Je ne comprends pas ce descriptif.

Nous sommes en 1997, Internet existe à peine. Par conséquent, je puise des infos dans les dictionnaires des œuvres littéraires et du cinéma de la BU. Là, survient le second choc.

Je lis les mêmes mots, en boucle, jusqu’à la nausée : nymphette, perverse, pauvre homme, amour tragique.

Lolita… Dolorès est une salope, une pute. Je dois avoir mal lu Nabokov. Ce n’est pas possible qu’ils aient TOUS compris de travers ! J’achète le bouquin, je le relis, je prends des notes. Non, j’ai bien compris la première fois. J’envoie même un courrier au magazine télé que lisent mes parents. Pour signaler que leur critique de cinéma s’est trompé. C’est trop grave, on ne peut pas répéter cette erreur à l’infini !


Je tombe sur l’affiche de la version de Kubrick.

Plan serré sur la bouche et les yeux d’une jeune fille. Lunettes cœur rouges, lèvres rouges, sucette rouge qu’on imagine sortir et rentrer. Les yeux qui nous fixent par en dessous. Lascifs. Promesse.

Dolorès. Dolorès kidnappée, traînée à travers les États-Unis dans des chambres de motels miteux. Violée. Dolorès à qui Humbert Humbert a tout volé, jusqu’à son nom.

Dolorès est devenue une lolita, une allumeuse qui fait perdre la tête aux hommes. Les pauvres. Les malheureux. Que peut un homme adulte contre une enfant qui sourit ?


C’est ici, précisément, que j’ai réalisé que je vivais dans un monde qui n’aimait ni les filles ni les femmes.


Les années passent.


Les archives de l’INA sont accessibles désormais. Je visionne l’émission Apostrophes de 1975 : Pivot reçoit Nabokov.

Le célèbre critique littéraire s’inquiète que Nabokov disparaisse derrière son personnage : « On risque de penser que vous êtes le père d’une seule petite fille un peu perverse ».

Nabokov répond, avec son accent délicieux : « Lolita n’est pas une jeune fille perverse. C’est une pauvre enfant… »

On entend le rire moqueur de Pivot. Un rire sale. Un rire qui veut éclabousser de sa saleté ceux qui l’entendent. Mais Nabokov est Nabokov. Imperturbable malgré les tentatives de Pivot pour le saouler (littéralement).

« Une pauvre enfant que l’on débauche et dont les sens ne cédaient jamais sous les caresses de l’immonde monsieur Humbert. (…) Il est intéressant de se pencher sur le problème de la dégradation inepte que le personnage de la nymphette — que j’ai inventé en 55 — a subi dans l’esprit du grand public. Non seulement la perversité de cette pauvre enfant a été grotesquement exagérée, mais son aspect physique, son âge : tout a été modifié par des illustrations dans des publications étrangères. »


Oui, un jour, il faudra se pencher sur le problème de la dégradation de l’image des femmes.


Il faudra également que je vous parle de Pivot et d’une sirène. Ah non, pardon, encore une « petite fille perverse ».


Sources :

Archives INA, Apostrophes

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i17180258/vladimir-nabokov-lolita



« Lolita », méprise sur un fantasme, documentaire de 2021

https://educ.arte.tv/program/lolita-meprise-sur-un-fantasme

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