Le vol

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Dans le commissariat, Georges Leboeuf enregistrait la plainte avec son professionnalisme habituel : il avait suivi avec sérieux la formation sur l’accueil des victimes. Écoute et neutralité constituaient les mamelles de sa rigueur. Il avait reçu la victime à l'accueil et la dirigeait maintenant vers son bureau.

— Asseyez-vous, M. Brunel. Vous venez donc déposer une plainte pour vol de portable ?

M. Brunel s’assit, droit et raide, les mains encore un peu tremblantes.

— Oui, c’est ça.

— Je vous écoute, racontez-moi comment cela s’est déroulé.

— Je sortais du restaurant, « La Tavola calda »…

— Je connais, très bon resto. Vous avez pris une calzone ?

Ils échangèrent un sourire. M. Brunel hocha la tête.

— Oui, c’était une bonne soirée. Jusqu’au moment… — Sa voix se fit moins assurée — où je suis sorti. J’ai voulu appeler un Uber.

— Vous étiez dans la rue, plus dans le restaurant ?

— Oui, exactement.

— Vous teniez votre téléphone à la main ?

M. Brunel hésita, ne comprenant pas le sens de cette question.

— Oui, évidemment !

— Évidemment, évidemment…

M. Leboeuf fixait son écran, sans cesser d’écrire.

— Donc, je récapitule : vous étiez rue du Loup quand on vous a volé votre portable. Il était quelle heure ?

— Vingt-trois heures, environ.

— Vos amis étaient partis ?

— Oui.

— Vous étiez donc seul dans la rue, votre téléphone à la main.

M. Brunel se tendit, son assurance s’effritait.

— C’est un quartier tranquille. Il y avait quelques passants.

Georges Leboeuf fixait toujours son écran.

— Quel modèle, le portable ?

— Un iPhone… un iPhone 17.

Leboeuf soupira.

— Vous devez pourtant savoir que c’est un modèle qui attire.

— C’est juste… c’est juste un portable. Le mien.

M. Brunel baissait maintenant les yeux sur ses genoux, se rejouant la scène. L’homme qui passe à côté de lui, le frappe — même pas fort — et saisit sa main en un même mouvement. Il n’a rien eu le temps de faire. Juste d’encaisser un regard narquois. Si moqueur.

— L’agresseur ressemblait à quoi ?

— Je ne sais pas. C’était si rapide !

— Évidemment. Et la coque ?

M. Brunel ne comprenait pas. Il releva le visage vers le policier.

— Comment ça, « la coque » ?

— Coque personnalisée ?

— Je ne sais pas. Modèle cosmique, je trouvais ça sympa.

Leboeuf claviota en silence, puis soupira en repoussant sa chaise en arrière. Les mains derrière la tête, il observait M. Brunel de toute son assurance institutionnelle.

— Vous ne voyez pas le problème ?

M. Brunel déglutit difficilement. Sa pomme d’Adam semblait figée. Sa voix n’était plus qu’un souffle empêché.

— Je… je ne comprends pas. C’était mon téléphone…

— Évidemment. Personne ne dit le contraire. Mais vous savez comment ça va se passer. Moi, je vous crois. J’ai été formé pour. Mais bon… tout le monde n’est pas aussi gentil que moi. C’est votre parole contre celle de l’autre. Au tribunal, il dira que c'était trop tentant, trop facile. Vous auriez dû être plus prudent…

Leboeuf s’arrêta un instant, pour vérifier que le plaignant suivait bien.

— … Et je préfère vous prévenir. L’avocat de la partie adverse cherchera à savoir ce qui s'est réellement passé. Il soulèvera forcément un point.

La voix de M. Brunel était désormais à peine audible, toute sa silhouette tassée dans sa chaise.

— Quel point ?

— Que vous avez peut-être fait exprès...

— Mais non ! Pourquoi ? Il y a des caméras dans cette rue ! On verra bien ce qui s'est passé !

Ce sursaut d’indignation se brisa net dans le ton cinglant et les yeux accusateurs de Leboeuf.

— On verra ce qu'on veut. L'avocat décortiquera votre attitude et dira que vous avez fait exprès. Pour l’assurance. Je vous laisse réfléchir. Au lieu de porter plainte, vous pouvez déposer une main courante. C’est moins de tracasseries. Je dis ça pour vous.

— Évidemment, lâcha M. Brunel.

Leboeuf eut un sourire.

— On se comprend. J’imprime. Vous signez là. Je vous raccompagne ?

M. Brunel se leva précipitamment.

— Non, ça ira. Merci.

— De rien, c’est mon travail. Et je préfère être honnête avec vous. Ce genre de dossier n’aboutit jamais. Ne vous faites pas trop d’espoir.

En sortant du commissariat, M. Brunel marqua un arrêt, imperceptible, devant la charte affichée dans l’entrée : « La qualité de l’accueil s’appuie sur un comportement empreint de politesse, de retenue et de correction. Elle se traduit par une prise en compte immédiate des demandes du public. »

Georges Leboeuf avait fait preuve de toutes ces qualités. Alors pourquoi M. Brunel avait-il envie de disparaître ?

****

Playlist : Giedre, « Toutes des putes ».

Pour ma chronique hebdo, j'avais pensé à vous parler de mes sourcils et de ma collègue Jennyfer. Et puis, Patrick Bruel... encore un. « Not all men », but very beaucoup quand même.

On en parlait avec ma fille et ma mère. À douze ans, ma petite est dégoûtée par les garçons, qui regardent du porno dans le bus. L'espèce humaine crèvera-t-elle par le sexisme ou le capitalisme ? Les paris sont ouverts !

Nous sortions les meilleurs punchlines des violeurs, des « je croyais qu'elle était morte » au procès Pélicot à l'avocat de Bruel : « Je n'ai pas de photo sur moi de Patrick Bruel à 32 ans, mais il faisait beaucoup moins que 32 ans… Il avait plutôt l’air d’avoir 25 ans »

Ce monde est-il sérieux ?

Ma fille m'a donc suggéré ce texte. On avait pensé également à parler des statistiques concernant les viols de plombiers, qui exhibent leur cul devant d'honnêtes femmes. On aurait parlé de « besoins irrépressibles », des hormones féminines qui nous rendent incapables de nous contrôler devant le « sourire du plombier ».

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