Chapitre 1 (1/2)

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Parmi les étoiles du journalisme, Tristan Dufrêne fait figure de météore. Rédacteur en chef avant ses vingt-cinq ans, tombeur de trois ministres en un article, révolutionnaire d'une méthode qu'il imposa à son journal et étendit à toute la profession, l'homme parvint même au cœur de l'opprobre, à tenir de bout en bout sa ligne de conduite et sa devise, si exigeantes mais lacunaires fussent-elles. Un exploit qu'aucun de ses consoeurs et confrères n'ose encore revendiquer à ce jour.

Sa trajectoire débute à l'âge de quatre ans, lorsque sa mère, institutrice, lui apprend les bases de la grammaire en s'aidant des articles du journal du soir. Élève modèle du primaire au lycée, il obtient son baccalauréat avec brio et entre dès seize ans sur les bancs de l'école de Sciences Politiques, poussé par son père, avocat d'affaires. Les études peinent à l'enchanter jusqu'au moment où il se prend de passion pour le journalisme après avoir vu "Les hommes du Président". Les personnages du film l'inspirent au point de s'adonner à la discipline sur son temps libre. C'est en dilettante qu'il enchaîne reportages et enquêtes, jusqu'à être remarqué par ses professeurs, lui ouvrant les portes de journaux prestigieux pour y réaliser ses stages et impressionner par ses facilités. Car, en plus d'un talent pour la rédaction, Tristan manie l'art oratoire comme peu de son âge. Finaliste du concours d'éloquence presque sans le vouloir, il survole ses épreuves orales et durant les chauds étés, fait ses armes en tant que pigiste au journal "L'Horizon", qui l'embauchera une fois son diplôme en poche.

Bien entendu, les premiers mois se passent à rédiger les articles des rubriques de fonds de journaux, grattant une centaine de mots par-ci par-là pour couvrir des conférences de troisième plan. Mais c'est précisément dans cette lucarne que Tristan teste ses écrits, essaie des titres et glane du volume d'expression pour ses articles. Les sujets deviennent sérieux, le jeune journaliste se tient à la hauteur des enjeux, et se plonge sans rechigner dans le travail d'enquête dès que le thème l'autorise, le tout sous le regard subjugué de son rédacteur en chef. Avec une qualité croissante, les textes et leur auteur remontent une à une les pages du journal. Mais pour Tristan, cette qualité implique le temps; le temps de douter, de réviser, de revérifier, de réécrire voire parfois de repartir à zéro, temps qui amène finalement ses articles à la une de "L'Horizon". Le temps se prend, mais se compte aussi, et son supérieur, certes compréhensif, s'agace peu à peu de ces retards, devant compenser une surface vide par un autre article, tandis que Tristan négocie sans cesse pour effectuer ses contrôles de dernière minute, toujours plus longs et pointilleux. Malgré les prix obtenus, les reproches de la hiérarchie se font de plus en plus fréquents, jusqu'à atteindre leur apogée. En ce soir de mars, irrité par une deadline par trois fois repoussée, le rédacteur en chef convoquera Tristan pour le sommer de lui présenter l'article. Rechignant à sortir une version de travail, le jeune journaliste s'exécute à contrecœur. Dans un silence teinté d'embarras, le supérieur lit le brouillon devant son auteur avant de le poser sur son bureau, impressionné:

- En l'état, comme ça, c'est déjà ton meilleur article. Tu veux quoi de plus ?

- Le vérifier voyons! insiste Tristan.

Une des informations, les diplômes d'un des médecins mentionnés dans l'article n'a pas encore passé son contrôle qualité. Alors que les deux premières pages de résultats de la recherche Internet s'accordent pour confirmer les qualifications de l'intervenant, Tristan n'est pas satisfait.

- C'est même pas le cœur de ton propos. Ton toubib parle d'un autre sujet! lui répond le patron. Tu pourrais enlever tout ce paragraphe que ça ne changerait rien au contenu de l'article!

Le jeune journaliste n'est pas de cet avis et défend mordicus chaque mot de son paragraphe. Après une longue et stérile prise de bec, le rédacteur en chef le renvoie à son bureau avec son papier et un ultimatum de cinq minutes pour le boucler. D'abord dégoûté, Dufrêne voit éclore dans son esprit une idée absurde, qu'il applique aussitôt. L'issue du délai vient et avec elle, le patron. En réponse à sa demande, Tristan lui tend le bac du broyeur à coupe croisée dans lequel gît son papier désintégré.

- C'est ça, fais le malin! Tu vas me réimprimer ça tout de suite.

- Je peux pas.

Lorsque Tristan lui annonce qu'il a supprimé toutes les sauvegardes de son article, l'expression de son supérieur change du tout au tout. "Tu es malade ? Deux mois de travail en fumée!". "Plutôt ça qu'enfumer les gens!" lui rétorque son employé. L'exploit lui vaudra bien entendu un licenciement pour faute grave et le lendemain matin, tandis qu'il remplira son carton sous le regard médusé de ses collègues, la page huit de "l'Horizon", prévue à la base pour l'article, se consolera avec un espace publicitaire pour la dernière berline à la mode.

Mais Tristan ne s'inquiétera pas longtemps de son avenir car, loin de sonner le glas de sa carrière, le récit de cette escarmouche, colporté d'oreille en oreille et de rédaction en rédaction, arrivera bientôt jusqu'aux oreilles du milliardaire Alexandre Vérini, qui saura avant tout le monde quoi faire du talentueux impertinent.

Héritier de l'usine automobile de son paternel, qu'il aura su transformer en un florissant empire, Vérini possède à l'orée de ses quarante ans, un groupe à son nom, dont les activités sont étendues bien au-delà de la vente de voitures. Intéressé par les nouvelles technologies, lorgnant sur l'aéronautique, le milliardaire s'est aussi offert plusieurs médias, dont le petit bijou n'est autre que les "Dossiers de la semaine", un hebdomadaire historique qui connut ses heures de gloire au millénaire dernier, mais lutte désormais pour sa survie financière. C'était du moins le cas jusqu'à ce que, pris d'un accès de "philantropie", le magnat se mette en tête de le racheter. Alors qu'il est en recherche d'un candidat pour la rédaction en chef du journal, il entend parler de Tristan Dufrêne. Les on-dits l'interloquent: un jeune talentueux mais obstiné, qui n'a encore rien prouvé, mais dont le panache et le style des articles le fascine. Plus Vérini en apprend, plus il souhaite en savoir, et un face à face valant mieux que les rumeurs, c'est à la table d'un restaurant multi-étoilé de la capitale que les deux hommes se rencontrent pour la première fois.

Tristan est impressionné: tout autour de lui, les mets raffinés et hors de prix se mêlent avec harmonie avec le brillant de l'argenterie et le faste des moulures dorées de la salle. Vérini, lui, est assis à sa table, réservée à son nom, comme tous les midis, dos au mur, la vue panoramique sur l'entièreté du restaurant. Il est habitué à ces petits entretiens, parle stratégies, investissements, opportunités avec ses convives: membres de ses conseils d'administration, PDG concurrents - on n'est jamais assez proche de ses ennemis - ou jeunes entrepreneurs qui se distinguent du lot. Il les oblige en réglant la note du repas, inébranlable dans son siège de velours. Ce jour-là, dans une salle à moitié vide, ce sont des platitudes qui font office de préambule: gastronomie, occupations, avant de dériver lentement vers des goûts plus personnels. A la surprise du jeune homme, l'échange ne se dirige pas vers le journalisme, mais plutôt vers la littérature. Le magnat cite Sun Tzu et Machiavel, Dufrêne cite Zola et De Rostand, les deux s'épanchent sur les brillants esprits de leurs auteurs, mais le plat de résistance les rappelle vite au sujet qui intéresse Vérini: quelle suite veut Tristan pour sa carrière? Ce dernier répond par un rêve: diriger un grand journal à sa façon. Il fustige le manque de rigueur de ses confrères et la course au chiffre qui gangrène les rédactions. Vérini y reconnait un état d'esprit qu'il avait lui-même vingt ans plus tôt. Bientôt, il embraye sur son quotidien de grand patron, critiquant les ministres tout juste nommés au gouvernement, pour lesquels il affiche un mépris aussi grand que Tristan pour ses confrères. Lorsque l'expresso arrive pour clôturer la rencontre, les deux hommes se tutoient et, quand deux semaines plus tard, Tristan recevra une offre d'emploi des "Dossiers de la semaine", il comprendra que l'échange au restaurant aura servi d'entretien d'embauche. Mais ce qu'il n'a pas saisi sur l'instant, c'est bien le poste visé. Alors qu'il s'attendait à un simple statut de journaliste, Vérini quant à lui, le voyait déjà occuper le poste de rédacteur en chef. Un exploit inédit pour un journaliste aussi jeune.

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