Chapitre 1 (2/2)

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Mais chaque chose en son temps. S'ensuivirent donc neuf mois d'une période "d'essai", si l'on peut la décrire ainsi. Il était hors de question de parachuter un jeûnot de 24 ans tout juste viré pour faute grave, à la tête d'un monument de la presse, si fissuré soit-il, sans en avoir quelque aperçu avant.

Tristan entra donc à un poste de journaliste et poursuivit son travail comme il l'avait fait à "L'Horizon", pendant que son protecteur agissait pour lui en parallèle. Bien entendu, Vérini ne nomma jamais directement Tristan à ce poste, la nomination étant la prérogative du conseil d'administration du journal… dont Vérini contrôlait lui-même deux tiers des membres. Ainsi, alors que le jeune ambitieux empilait les heures supplémentaires, le milliardaire le conviait sans cesse aux déjeuners, dîners où parties de golf avec les grands responsables du journal, suscitant au mieux la curiosité, au pire le mépris de ses collègues. Tristan n'en avait cure, lui qui restait fidèle sur ses positions et son éthique de travail.

Comme à "L'Horizon", il débuta par des articles en fin de journal, comme à "l'Horizon", il se fraya un chemin vers les colonnes de la une, et mieux qu'à "l'Horizon", il l'atteignit en un temps record. La fin des neuf mois arriva, et le rédacteur en chef partant à la retraite, il fallut nommer un remplaçant lors du conseil d'administration. Une formalité pour ses membres qui, fidèles au propriétaire du journal, balayèrent les critiques sur le jeune âge de Tristan, la valeur n'attendant point le nombre des années, comme l'avait dit le dramaturge. Cet argument eût du mal à passer en revanche, auprès des vieux briscards de la boîte qui, pour certains, avaient espéré accéder au poste suprême. La vue d'un jeune arriviste les supplantant au dernier moment ne fut pas supportable pour plusieurs d'entre eux, qui démissionnèrent à l'annonce de la nomination de Tristan. Un service rendu en fin de compte au nouveau rédacteur en chef, qui avait de grands changements à opérer au sein de l'hebdo, et peu de temps à perdre avec des contradicteurs.

Dans un premier discours, Tristan annonça le cap à ses employés: plus de qualité, moins de quantité. Priorité aux investigations, l'actu passait au second plan. Révolution pour les uns, aberration économique pour les autres, le projet laissa sceptique, mais peu importe, soutenu par le conseil d'administration, Tristan entama le chantier. La charte graphique fut refondue, la police du titre, historique, fut modernisée, le nombre de pages revu à la baisse. Tout fut repensé à l'image de ce que le jeune homme souhaitait: un contenu solide, efficace, sans fioritures. Pour parachever la métamorphose, il fit inscrire comme nouvelle devise du journal une formule péremptoire à laquelle il se tint pourtant sans faille: "La vérité, rien que la vérité".

Que de moqueries n'y eût-il pas à l'annonce de ce slogan ? De comparaisons avec les propagandes d'un autre siècle? Aux côtés des anciens collègues de "l'Horizon", qui avaient titré "La nouvelle Pravda", les papiers de tout le pays, faisant fi de la solidarité entre confrères, raillèrent Tristan. "Vaniteux", "Loup prétentieux", "petit chef" et autres surnoms: les débuts du nouveau rédacteur en chef se firent dans la douleur.

Néanmoins, au sein de sa rédaction, les employés au départ circonspects accrochent au tempérament franc et exigeant de Tristan. "Les Dossiers de la semaine" se tient contre toute attente à la hauteur de sa réputation, en se plaçant au-dessus des critiques par le biais d'informations toutes vraies. Et pour cause, chaque article publié, du premier au dernier, est relu plusieurs fois par l'auteur, trois correcteurs et le rédacteur en chef, à l'affut de la moindre erreur. Une tâche longue et fastidieuse à laquelle Tristan se prête sans sourciller. La plus modeste des affirmations doit être sourcée, plutôt trois fois qu'une, avant d'être gravée sur papier. L'ensemble de ces sources se trouvent citées à la fin des articles qui n'envient rien aux publications scientifiques. Hormis les infos imposant de protéger les sources, la transparence doit être totale. Tristan le premier soumet ses textes à la relecture de ses pairs.

Dans la salle de rédaction, Dufrêne mène ses équipes avec la plus déconcertante des facilités. Un novice du journal expose son article sur les dérives de la course à l'audience . Tristan le fait passer sur le grill. Ligne après ligne, le journaliste est sommé d'exposer ses sources, jusque dans le plus petit des détails. Le rédacteur appuie sur chaque phrase, à la recherche d'une faille, qu'il finit par trouver. Son employé lui demande l'intérêt de revérifier ce point. Son patron lui répond:

- Mentionner quelque chose, c'est le faire exister. Ici, dans ce papier, on ne fait pas exister de mensonges.

- Attends, une erreur n'est pas un mensonge, Tristan, lui fait remarquer son bras droit

- A notre époque, personne ne fait la différence.

Le débat est clos. Arrive le moment de trouver le titre qui manque à l'article: un membre ose une saillie peu accueillie par le groupe. Le silence s'impose alors que les yeux convergent vers Tristan. Adossé à son siège, les yeux mi-clos, il entame le mécanisme. Dix secondes passent: "Matinales: la guerre des ondes". Emballez, c'est pesé. Reste à savoir si l'article finira dans l'édition de la semaine: entre harcèlement systémique, rachats d'entreprises et cyberattaques d'ampleur nationale, la concurrence est rude.

Midi et demie sonne. Tristan doit s'éclipser, c'est son rendez-vous du mercredi. Au restaurant, où il a désormais ses marques, il commande un Châteauneuf du pape, tandis que son actionnaire et ami lui demande des nouvelles de la rédaction. Tristan expose le choix entre la course à l'audience et l'affaire de harcèlement généralisé chez un constructeur automobile. Le milliardaire demande le nom du constructeur, la réponse de Tristan le convainc: il faut parler de la course à l'audience. Le novice sera heureux d'être publié, personne ne s'intéressera à cette affaire de harcèlement et le fait que la boîte concernée soit un pilier du chiffre d'affaires du groupe Vérini n'a rien à voir avec ce choix éditorial. Bien entendu.

Il fallut pas moins d'un an de fonctions à Tristan pour faire taire les critiques. Par son acharnement, les conditions de sa promotion éclair avaient été oubliées, éclipsées par les fruits de son travail. Car le journal vendait, de plus en plus, boosté par les enquêtes méthodiques de l'équipe, que leur patron défendait en public autant qu'il les poussait en privé. "Les Dossiers de la semaine" cravachaient pour retrouver leurs lettres de noblesse, l'affaire Marquise allait les leur rendre.

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