J.E.R.E.M.I.A.H

4 minutes de lecture

Dimanche 25 Mai

09: 17

Je tâtonne les murs moites du Cyanea, forçant de nouveau mes yeux à s’habituer aux couloirs sombres et étroits des bas-fonds. Sous mes pieds, je sens les tuyaux entremêlés et le craquement des cadavres desséchés des rats qui s’y sont coincés.


Hendrick, devant moi, ne parle pas. Il pousse son chariot de manière méthodique, faisant grincer ses roues dans la poussière et le silence du couloir. Le regard baissé, je le suis sans dire un mot. Je ne sais pas quoi dire. Cela fait plusieurs jours que je n’ai moi-même pas entendu le son de ma voix. Je me sens comme un robot. Depuis longtemps, bien trop longtemps, mon âme a quitté mon corps et je ne suis plus qu’un automate programmé pour exécuter les tâches qui lui sont confiées.

A vrai dire, je crois même avoir oublié comment rêver.

09:30

Nous continuons notre marche à travers le Cyanea. Chaque pas alourdit mon corps fatigué, et mon vieux blouson peine à contenir le froid glacial qui s’insinue dans les couloirs du navire. Mon corps n’est plus qu’une fine enveloppe de chair sur des os épuisés.
En suivant Hendrick, je réfléchis à ce qui m’a conduit à travailler avec lui et, machinalement, mes doigts glissent sur l’immense cicatrice qui me traverse du bassin aux côtes. Un rappel bien douloureux de mon dernier emploi.


Les nuits d’insomnie, où Morphée m’oublie, je revois cet homme masqué glissant silencieusement derrière moi dans les couloirs. Sa lame se plantant sans hésitation dans ma chair pour me dépouiller de mon maigre salaire avant de me laisser pour mort, la face dans la poussière.

Malgré ça, intérieurement, une part de moi ne peut pas lui en vouloir.


C’était un Défoyé.


Un de ceux qui vivent dans les parties les plus froides et profondes du navire. Sûrement que la faim et le désespoir l’avaient poussé à remonter à la surface.


À sa place, j’aurais fait la même chose.

Sans aucun remords.

9:48

De part et d’autre du couloir, les cabines sont fermées à double tour. À travers les portes, les toux sèches et rauques de leurs occupants se font entendre. Certains poussent des râles sourds et plaintifs, émanant de leurs dernières forces de vie. Pour ceux-là, je sais que cette nuit sera la plus douloureuse et la plus longue.


Et qu’au petit matin, leurs corps seront jetés par-dessus bord.

10:25

Alors que nous avancions dans les méandres du bateau, une lueur émanant d’une cabine ouverte nous arrête, Hendrick et moi.
Curieux, nous passons nos têtes à travers l’embrasure de la porte pour voir ce qui s’y passe.

« Bienvenue à bord, chers voyageurs ! »

Assis sur une chaise branlante, je reconnais Karlson, le maton de cet étage. Les jambes croisées sur la table, fumant une cigarette à demi éteinte, il a le regard fixé sur un vieux téléviseur des années 80. Ses yeux gris, à travers ses cheveux gras, ne quittent pas l’image grésillante dépourvue de couleur qui anime l’écran. Hendrick et moi restons sur le seuil, stupéfaits de voir un tel trésor ici.

Sur la table du maton, il y a une machette couverte de taches rouges... Mon sang ne fait qu’un tour, imaginant ce que Karlson a bien pu faire pour obtenir une telle trouvaille...

« Installez-vous, prenez place parmi la foule impatiente ! Voyez ces gens qui, à travers le monde, viennent vivre ce voyage unique ! »

Nous ne cillons pas, immobiles dans l’ombre. Hypnotisés par le téléviseur comme des insectes face aux néons.

« Ils tiennent en leurs mains cette promesse solennelle ! Celle d’une aventure enivrante en direction de mon Eden. Voyez comme ils sont tous curieux de croquer dans la délicieuse pomme sucrée aux mille saveurs : le Cyanea ! »

Karlson recrache sa fumée en marmonnant. La colère étire son visage alors qu’il ne quitte pas l’écran des yeux.

« Chers amis, montez à bord de ce nouveau monde. Quittez avec moi le plancher des vaches pour vivre cette expérience fabuleuse qui, à jamais, changera votre perception du monde ! »

Hendrick hausse les épaules et saisit son chariot. Agacé et sans dire un mot, il se détourne de la cabine et s’éloigne, disparaissant dans l’obscurité avec cette lenteur propre aux personnes âgées.

Moi, je ne bouge pas.

Je fixe, immobile, cet homme en costard à la mine joviale qui semble vouloir sortir de l’écran. Debout devant un quai, il hurle dans son micro. Je reconnais derrière lui le Cyanea accosté au quai, rempli de monde. Je vois là des femmes, des enfants, des familles entières, les bras remplis de valises, dans un air de vacances. Ils s’apprêtent à monter sur le monstre des mers.

Bientôt, ils ne le savent pas, mais il les avalera.

« Montez, chers voyageurs, car le Cyanea va bientôt lever les voiles pour démarrer sa remarquable traversée. Il ne reste plus que quelques places pour grimper parmi nous ! Un voyage légendaire vous attend !

Votre humble et dévoué commandant, Hentz Octavia ! »

Le silence retombe de nouveau. L’écran grésille un instant puis s’éteint totalement.

Dans la petite cabine, Karlson reste un moment sans bouger. Il fixe l’écran noir. Puis il finit par se pencher en avant. Poussant un long soupir, il appuie sur le téléviseur, sort la cassette, rembobine la bande à l’aide d’un crayon et la réinsère dans le téléviseur.

Il est si occupé qu’il ne se rend toujours pas compte de ma présence. Karlson tire sur sa clope et, sans émotion, relance le film.

« Bienvenue à bord, chers voyageurs ! »

Hendrick m’appelle du fond du couloir et un rat passe entre mes jambes, manquant de me faire tomber sur le sol crasseux du navire.

Je lève les yeux une dernière fois sur Karlson.

Je peux vous parier qu’il compte passer la journée à regarder cette cassette en boucle, sans en tirer pourtant aucun plaisir...

Pauvre et pitoyable Karlson...

Pourquoi s’infliger tant de douleur ?

Je hausse les épaules et m’éloigne, le laissant à son étrange occupation. Derrière moi, je l’entends de nouveau sortir la cassette, suivi du rembobinage, du grésillement et enfin de cette de voix immense...

« Bienvenue à bord, chers voyageurs !
Installez-vous, prenez place parmi la foule impatiente ! »

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