S.A.C.H.A
Lundi 26 mai
01:10
- T’es sûre que c’est ce que tu veux ? Je veux dire… tu en as déjà pris deux…
Allongée sur le matelas, je fixe la tache brune au plafond. Mon esprit est loin… trop loin. La tache s’étend de jour en jour. Je le sais, car je la connais par cœur. Je pourrais dessiner chacun de ses contours les yeux fermés.
- Sacha, eh, dis !? Tu m’écoutes !?
Cette tache brune grossit, et un jour elle m’avalera, j’en suis certaine. Et quand je serai dans son ventre, à flotter paisiblement ou à me faire dissoudre par les sucs gastriques de son estomac, je me dirai : « Eh bien ! Pourquoi n’as-tu pas bougé, pauvre conne !? Tu savais que cela arriverait un jour ! Tu savais qu’elle te boufferait ! Alors pourquoi diable n’as-tu pas bougé !? »
- La vache, Sacha ! Eh !
La tache disparaît et je vois maintenant, au-dessus de moi, la bonne vieille tête d’Aline. Elle me cache la vue. Ses yeux sont rouges comme les miens, mais en voyant la manière dont elle me dévisage, je devine que je dois visiblement être plus défoncée qu’elle.
Ses longues mèches blondes me chatouillent le nez et, d’un geste de la main, je dégage son gros crâne de mon champ de vision.
Un sourire étire mes lèvres. La tache a encore grossi.
- Oui, passe-m’en encore, Aline. Tout va bien, je commence à m’envoler.
Le matelas sale posé au sol sur lequel je suis me semble si moelleux à présent. J’ai l’impression de dormir sur un nuage.
Aline me fixe, hésitante, un moment, puis, résignée, passe sa main sous le matelas. Elle récupère le petit sachet de plastique qu’elle vient de cacher. Aline ramasse la cuillère près du matelas et se rapproche de la bougie au sol, notre seule source de lumière dans les ténèbres qui nous entourent. À la lueur de la bougie, ses yeux sont ternes et cernés, sa peau si livide qu’elle a l’air d’un fantôme.
Les fantômes.
Je sais qu’il y en a plein d’autres autour de moi. Et qu’ils planent, eux aussi.
Mon amie, avec des gestes bien précis, place la cuillère au-dessus de la flamme et y verse les cristaux.
- Comme tu veux, me marmonne-t-elle.
Je ne lui réponds pas. Je fixe la tache au plafond.
C’est vrai, je connais chacun de ses contours et je ricane hors de moi…
Car je sais, oui je sais qu’un jour,
elle m’avalera.

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