K.A.I
Lundi 26 mai
11h15
Cette conne de Sacha.
Elle croit quoi ? Qu’elle va supporter ça ? Les mains des hommes sur elle, leurs regards, leur haleine, leurs doigts qui se permettent tout parce qu’ils ont payé ? Elle croit qu’elle va fermer les yeux deux minutes, serrer les dents, et pouvoir ressortir de là comme si de rien n’était ?
Pauvre idiote.
Elle ne sait pas.
Moi, je sais.
Je sais ce que ça fait de laisser quelqu’un vous toucher.
La prostitutions oui, je connais. C'est dégueulasse.
Mais moi contrairement a cette conne, je les fais pour survivre.
Pas pour me foutre encore plus bas. Pas pour une dose. Pas pour courir derrière un sachet de merde vendu par Plancton comme... une chienne derrière un os.
Si encore elle le faisait pour de l’argent…
Si encore elle avait un plan, une raison, quelque chose. Mais non. Cette garce méprisante fonce droit dans la gueule du loup avec son petit air insolente, persuadée qu’elle pourra ressortir entière.
Spoiler, elle n'en ressortira pas entière.
Et le pire, c’est qu’elle me déteste parce que je le sais et que je suis le seul qui ai les couilles de lui metre le nez dans sa merde.
Et puis cette foutu Aline…
Déjà, lorsque nous étions enfants et que Sacha avait commencé à traîner avec elle, je la regardais d’un mauvais œil.
Sa mère était une droguée. Elle et morte une seringue plantée dans le bras pendant que sa fille dormait juste à côté d’elle.
J’ai toujours su qu’Aline finirait comme elle.
Je ne sais pas ce que Sacha lui a trouvé, mais très vite, elle s’est mise à la suivre partout.
Et pour couronner le tout comme ci le fait que sa mère soit une droguée suffise pas , Aline fait partie des pires passagers du Cyanea.
Ceux qui restent cloîtrés dans les bas-fonds, dans l’obscurité, à se piquer, à sniffer, à attendre que le monde les oublie une bonne fois pour toutes.
Les Défoyés.
Leur territoire est si bas qu’aucun souffle d’air ne traverse les couloirs.
Là-bas, les étages sentent la pisse, la sueur et la mort. Les murs suintent comme des plaies ouvertes. Les gens dorment à même le sol, les bras troués, les yeux vides, la bouche entrouverte comme des poissons crevés.
C’était ça qui fait rêver Sacha ?
Ça ?
Cette vie de rat malade dans les entrailles du navire ?
Je serre les poings en avançant dans le couloir. Ma joue brûle encore à cause de la gifle. Putain… elle n’y est pas allée doucement, cette salope. Je passe ma langue contre l’intérieur de ma joue et je sens un goût de sang.
Elle m’a frappé.
Elle m’a vraiment frappé.
Pour Aline.
Oh non ca n'étais pas parce que je l’avais insultée elle! Sacha pouvait encaisser quand il s’agissait d’elle-même. Elle pouvait faire la forte, cracher au visage du monde, sourire avec ses dents sales et prétendre que rien ne l’atteignait.
Mais dès qu’on touchait à la pauvre petite Aline, madame devenait une héroïne.
Pathétique.
Qu’elle aille se faire foutre.
Je lui ai dit la vérité. Ce n’est pas ma faute si la vérité a une sale gueule. Ce n’est pas ma faute si personne, dans leur petit trou rempli de guirlandes et de couvertures puantes, n’a les couilles de la regarder en face.
Et puis Jeremiah…
Ce lâche.
Je n’aurais pas dû espérer une autre réaction de sa part.
Je le connais pourtant. Jeremiah a toujours été comme ça. Toujours la comme un pantin à regarder les choses comme si elles allaient lui révéler le sens de l’univers.
Toujours à penser, à faire celui qui comprend tout et continuer de souffrir en silence.
Mais dès qu’il faut ouvrir sa gueule, dès qu’il faut prendre parti, il baisse les yeux.
Il m’a regardé comme si j’étais le fou.
Moi.
Après tout ce que j’ai fait pour lui!?
Qui lui a apporté à bouffer quand il crevait dans son lit ? Qui a nettoyé ses plaies puantes quand personne ne voulait même approcher son cadavre vivant ?
Moi!
Et lui, tout ce qu’il trouve à me dire, c’est que j’en ai trop dit.
Je ricane tout seul.
Trop dit.
Bien sûr. Enfoirée.
Il aurait préféré quoi ? Que je ferme ma gueule pendant que Sacha continue de ramper jusqu’au lit de Plancton ?
Non.
Pas moi.
Je ne suis pas Jeremiah. Je ne caresse pas les gens pendant qu’ils crèvent. Je ne leur tiens pas la main en leur disant que tout ira bien.
Bande d’idiots.
Tous les deux.
Je traine dans le couloir en pensant a cette idiote, traînant les pieds sur les tapis épais.
Les murs, ornés de tableaux dorés, emprisonne la grandeur passée du Cyanea et chaque porte décorée de chiffres en or, me rappelle à quel point ces gens-là se moquent de nous.
Je marche, sans savoir où aller. Le No Man’s Land est derrière moi.
Plus loin, des pas résonnent dans le couloir. Deux matelots passent sans me prêter attention. Je baisse les yeux, enfonce mes mains dans mes poches et sens le collier de perles contre mes doigts.
Boire.
Oui.
Voilà une bonne idée.
Boire jusqu’à ce que la marque de sa main disparaisse de ma joue. Jusqu’à ce que j’oublie son regard et l'humiliation.
Déterminés Je fonce donc vers le Celeste.
À peine entré, je tombe sur Will, ce garde-chiourme en costume bleu impeccable, la caricature vivante du type qui se croit supérieur parce qu’il porte un uniforme ridicule. Il me scrute comme s’il venait de repérer une énorme merde sur le sol.
- Nom et prénom ?
Son ton est aussi glacé qu’un coup de pied dans l’entrejambe.
Je soupire.
- Arrête tes conneries, Will. Tu sais très bien qui je suis.
Son sourire suffisant me donne presque envie de rire.
- Kai Bates. Un habitué, ouais. Mais un habitué que je préférerais voir dégager. Les rats comme toi, j’aime pas les voir ici. Va savoir où tu t’es traîné cette fois.
- Ouvre cette foutue porte, Will, je réplique, ma patience s’effilochant.
Il me scrute encore, cherchant sans doute à m’intimider, mais je reste planté là, indifférent. Finalement, avec un soupir résigné, il ouvre la porte du bar.
- Très bien, entre, grogne-t-il, dégoûté.
Je lui lance un dernier regard en coin, un sourire sarcastique aux lèvres.
- Et pour savoir où j’ai traîné hier soir ? Peut-être dans le lit de ta mère ou de ta fille. Franchement, je ne m’en souviens même plus.
Je lui tapote l’épaule en passant, savourant la façon dont il frissonne. Il s’essuie immédiatement, comme s’il venait de toucher quelque chose de contaminé.
Je sens la porte claquer derrière moi. À l’intérieur du Celeste, l’air est un peu moins brulant que dans les couloir et. Le barman, un visage familier, me salue avec un sourire que je connais trop bien.
- Encore là, Kai ? Il n'est que 11h du matin tu sais...
Sa voix est chaleureuse. Je ne réponds pas. Je m’affale sur mon tabouret habituel, épuisé. Sans un mot, il me sert mon whisky. C’est tout ce dont j’ai besoin. La salle est pratiquement vide a cette heure la. Je scrute les autres clients, élégants dans leurs tenues de luxe. Ils me regardent de travers, et je m’en fiche éperdument. Avec mon jean usé, ma chemise de lin rapiécée, et mes boucles blondes en bataille, je fais tache dans ce décor. Mais je m’en fiche.
Je bois une gorgée, sentant l’alcool me brûler la gorge. C’est la seule chaleur que je ressens.
L’alcool, je l’ai toujours détesté, mais c’est devenu une distraction, une habitude pour tuer le temps. Rien de plus. Sacha et une droguée, Jeremiah un lache mais moi je ne suis pas alcoolique.
Je sors le collier de perles de ma poche, le faisant tourner entre mes doigts. Les perles brillent sous les néons bleutés comme des étoiles sur ma rétine.
- Beau bijou, balance le barman, sans lever les yeux de son verre qu’il astique.
Je hausse les épaules.
- Ouais, si tu veux. Ce truc vaut plus que tout ce que tu trouveras dans les cabines du bas. Je l'ai chourer hier soir à une client. J’hésite un instant, puis je lâche, avec un sourire en coin :
- Je pourrais probablement faire assassiner quelqu’un avec ça, si je le voulais.
Il hausse à peine un sourcil.
- Sans aucun doute, dit-il, n’importe quel rat des bas-fonds étoufferais sa propre mère pour un collier comme ça.
Il rit, comme si c’était drôle. Moi, je reste silencieux. Les perles brillent encore dans ma main, comme une blague cruelle. Un tas de perles, capable d’acheter des vies.
Je range le collier dans ma poche avec un dégoût palpable. Peut-être que ça me servira plus tard, qui sait. Sur ce bateau, tout est matière à transaction. Et moi, j’suis pas du genre à cracher sur une opportunité, même si elle pue.
Je suis un survivant.
Sans que je ne le veuille ms pensée retourne à cette bouffonne de Sacha.
Elle croit que je la méprise.
Elle se trompe.
Enfin… non.
Peut-être que je la méprise.
Je devrais être en colère contre elle.
Je le suis.
Je suis même fou de rage.
Mais il y a autre chose, sous la rage. Quelque chose de plus sale. De plus profond. Un truc qui me gratte derrière les côtes et que je refuse de nommer.
Je ne veux pas qu’elle crève.
Je ne veux pas la retrouver un jour dans un coin des bas-fonds, les yeux ouverts, la bouche bleue, une seringue plantée dans le bras. Reconnaître son corps sous une couverture sale pendant que les autres détourneront le regard. La peur d’entendre quelqu’un dire :
“C’était qu’une camée de plus.”
Une camée de plus.
Voilà ce qu’ils dirons.
Je finit d'une traite mon verre et appelle le barman. D'un signe de main je lui fais comprendre de me réserver un verre de whisky.
Pourquoi est ce que je me prend autant la tête?
Ils ne me comprennent pas...
Tous des ingrats de toute façon.
Qu’ils aillent tous se faire foutre.
Sacha la première.
Qu’ils jouent à la petite famille dans leur piscine pourrie. Qu’Aline prépare ses doses. Que Sacha suce qui elle veut. Que Jeremiah les regarde toutes les deux se détruire avec ses beaux principes et sa gorge serrée.
Et si un jour je la retrouve morte dans un couloir, je jure devant dieux que je ne pleurerai pas.
Je ne pleurerai pas.
Je ne pleurerai pas.
Je ne pleurerai pas

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