J.E.R.E.M.I.A.H
Lundi 26 mai
12h06
Merde, merde, merde !
Je ne me suis pas présenté à mon nouveau travail!
Le temps m’a échappé ! Avec tout ce qui s’est passé ce matin avec Jack, Kai et Sacha je n’ai pas vu les heures passé.
Je ne me suis souvenu que trop tard qu’Hendrick m’attendait pour le nettoyage quotidiens des tuyaux!
Il doit être fou de rage!
Je n’ai commencé cet emploi que depuis peu et déjà, je lui pose un lapin…
Je me sens ridicule et si honteux. Hendrick me faisait confiance et moi… moi je suis qu’un incapable pas foutu d’honorer sa parole.
Poussé par l’urgence, je dévale les escaliers en ferraille. Le bruit de mes pas résonne autour de moi alors que je descends chaque marche comme un possédé en direction du quartier des travailleurs.
La boule au ventre et les mains moites, je redoute de devoir subir sa colère et ses réprimandes.
Arrivé sur la passerelle métallique qui surplombe la salle, je jette un regard en contrebas, espérant reconnaître Hendrick parmi la foule d’ouvriers. Mais dans cette vaste pièce en béton éclairée par la lueur maladive des néons, je ne distingue que des ombres assises sur des chaises et des tables rafistolées, le dos courbé et le visage gris de saleté.
Des hommes se disputent violemment, certains toussent dans des mouchoirs noirs imbibés de sang, d’autres sont assis au sol sur le carrelage brûlant fixant le vide, simplement vêtus de leur salopette. Au fond de la salle, les plus fatigués dorment sur des matelas crasseux éventrés. Une part de moi ne peut s’empêcher de penser qu’ils ressemblent déjà à des cadavres en tenu de travail. D’autres, moins épuisés jouent aux cartes, réunis autour d’une caisse retournée s’octroyant un moment de répit.
Leurs doigts sont sales et noirs de crasse, leurs manches retroussées. Réunis en petit groupes ils balancent des cartes en s’exclamant et riant de joie.
Je cherche désespérément mais ne vois Hendrick nulle part.
Les visages sont difficiles à distinguer à cause de la fumée stagnante du tabac et des tuyaux fumant qui envahissent la pièce.
La salle de pauses des travailleurs n’as rien de chaleureux.
C’est une vaste cave close où s’entasse les corps poussiéreux le temps d’un instant entre deux heures de labeur. Je déteste cet endroit. Au point que je n’y mets jamais les pieds préférant prendre ma pause partout ailleurs. Ici on respire le tabac bon marché froid, la transpiration de l’effort et aussi la grande léthargie des âmes fané depuis trop longtemps…
La sueur tombe à grosses gouttes sur mon visage, les mèches brunes de mes cheveux collent à mon front, tandis que je prends de grandes inspirations pour retrouver mon souffle. Je viens de traverser en courant tant d’étages que ma tête tourne et que j’entends mon cœur battre dans mes oreilles.
Il ne faut absolument pas que je perde cet emploi.
À cette heure-ci, Hendrick est en pause lui aussi. J’en suis certains
À mon plus grand bonheur, je finis par le voir au fond de la salle, sortant d’une porte exiguë à moitié cachée. Hendrick quitte les toilettes, les doigts pleins de pisse, refermant d’un geste lent sa braguette. Le vieillard, d’un pas toujours traînant, le dos voûté, traverse la salle emplie de fumée sans prêter attention à ceux qui l’entourent.
- Hendrick ! m’écriai-je en dévalant les marches métalliques, le cœur battant.
Ma voix survole le chahut de la salle, mais Hendrick ne m’entend pas et continue à avancer à travers la foule. Traversant la salle en courant, j’ignore les jurons de certains lorsque je les bousculent e et me précipite à sa rencontre.
Manquant presque de lui rentrer dedans, celui-ci ne s’arrête même pas lorsque j’arrive à sa hauteur. Sans me prêter un seul regard, il continue sa marche, le visage taciturne.
- Trop tard, petit. T’es viré.
Ma respiration se coupe. Viré. Non, impossible. IMPOSSIBLE
Je le suit comme un chiot le suppliant, débitant aussi vite que ma respiration me le permet :
- Non, attends, je t’en prie. Je peux tout t’expliquer, Hendrick ! Je n’ai pas voulu te mettre dans un mauvais plan. J’ai eu un problème à la cafét ce matin, ma blessure c’est…
Il me coupe, continuant son chemin en m’ignorant :
- Je t’ai laissé une chance, tu l’as loupée. C’est de ta faute, gamin.
Hendrick a laissé le haut de sa salopette détaché, dévoilant sa peau ridée et tachée. Son dos me donne un léger haut-le-cœur : le vieillard a des avarices et des plaies qu’il n’a même pas pris le temps de soigner. Il marche lentement, le son de ses pas sur le sol de béton lui donne l’allure d’une vieille carcasse rouillée et grinçante.
- Je te jure que ça ne se reproduira plus. Je serai à l’heure, même en avance si tu veux… Mes mots se serrent dans ma gorge, ma voix se fait encore plus fébrile, mais je t’en prie, Hendrick, ne me vire pas.
Le vieillard s’arrête et se tourne vers moi. Un instant, il me juge du regard. Je le regarde d’un œil suppliant, cherchant désespérément quelque chose à dire, quelque chose qui pourrait jouer en ma faveur. Mais je me doute bien que cette vieille machine taciturne, qui a donné sa vie au travail, n’est pas facile à amadouer.
Il a le visage d’un homme qui a accepté sa condition depuis longtemps. Ses yeux gris délavés plein de cernes sont éteints. Je me demande si un jour il fut vraiment possible qu’il soit un enfant. Ses pommettes saillantes et creusées, sa barbe courte mal rasée, sont le signe d’un homme qui ne prête plus intérêt à son apparence depuis des décennies.
La vie n’a pas été facile avec lui, et je le sais : il ne sera pas tendre avec moi. Dans sa tête, je dois n’avoir l’air que d’un adolescent têtu et irresponsable.
- Déja, à la base, je voulais pas de toi. Tranche t’il le regard lourd. J’ai accepter car j’ai eu pitié de toi. De ton état après ton agression. Et parce que je connaissais ta mère. La Liora… Elle aurais voulu que quelqu’un te prenne sous son ailes.
En entendant le surnom et le doux souvenir de ma mère une immense peine m’envahit, mais ne voulant rien laisser paraître je ne le quitte pas des yeux.
Il m’est impossible de perdre cet emploi. J’ai besoin de m’en sortir, je veux m’en sortir.
Je l’ai promis à ma mère.
- Hendrick.. je bredouille dans un souffle.
- Désolé Jeremiah. Mais tu n’es pas assez fiable. Je ne peux pas me permettre de travailler avec quelqu’un sur qui je ne peux pas compter.
Je me jette à ses pied. À genoux je le supplie de ne pas me viré, de me laisser une dernière chance que je ne le décevrais pas. Je lui assure même de faire des heures supplémentaires pour le décharger du travaille. Je prétend même accepter de lui passer la moitié de mon salaire. En vérité, je ne suis pas certain de cette dernière promesse, mais peut importe. Je dois tout tenter pour empêcher Hendrick de me viré. Mon état et trop critique, mon alitement m’a trop affaiblis et j’ai besoin de travailler car je n’ai plus que la peau sur les os. Je sais que je ne peux pas rester plus longtemps sans manger, mon corps n’a plus aucun nutriment à puiser dans ses forces!
Mais Hendrick m’ignore et d’un geste il se défais de mon emprise « Bonne chance » me lance t’il une dernière fois avant de s’éloigner, me laissant seul à genoux sur le béton chaud.
Bonne chance? C’est tout ce qu’il as à me dire? Sérieusement?
Statufier, sous le choc, mon corps se raidit et je le regarde partir.
De la chance, oui je vais en avoir besoin car le viellard vient de signer mon arrêt de mort. Je le sais.
Quelques travailleurs ont assisté à la scène. Ils me regardent avec une curiosité malsaine. Je ne sais pas si dans leur yeux je peux y lire de la pitié ou bien de la moquerie, mais cela ne m’importe que peux. De toute manière ils ont raison. Dans cette salle sombre qui sent la sueur et le métal rouillé, à genoux dans mes vêtements crasseux, la loque que je suis dois être un spectacle divertissant à voir..
Mes pensées s’emballent, s’entrechoquent, filent trop vite pour que je puisse les saisir.
Me voilà de nouveau sans emploi.
Sur le Cyanea, ne pas travailler revient à signer son arrêt de mort. Cela indique devoir être capable de vivre quelques jours à dépérir dans une cabine étroite, à compter les heures le ventre vide. Les rations auxquelles nous avons droit sont dérisoires, calculées pour nous maintenir au minimum. Alors,nous nous épuisons aux travails dans l’espoir d’améliorer notre sort. Notre matiens en vie se limite souvent à parvenir à grappiller quelques vivres supplémentaires, acheter dans la Fourmilière, le marché du navires ou tous nous nous agglutinons comme des insectes autour de miettes.
D’autre encore compte sur leurs familles proches pour subvenir à leur besoin
Moi… moi, je n’ai rien. Plus maintenant. Il y a quelque mois j’avais encore Jack. Nous nous soutenons ensembles, et son salaire en rejoignant les Nettoyeurs en ajoutant le miens avant mon agression nous suffisait à tous les deux. Mais malheureusement depuis son départ je n’ai plus personne, plus rien. La seul chose qui me tenais encore en vie, étais ce pitoyable travail que je venais à peine d’obtenir…
Déja, je m’imagine seul, enfermé dans ma cabine, attendant que la faim m’achève. J’ai la hantise d’imaginer mon corps pourrir plusieurs mois entre les quatres murs de ma cabine. Je me rassure en me disant qu’il finira bien par gonfler, par puer à cause de la chaleur et alerter plus au moins vites les gardiens. J’imagine qu’ils feront alors, ce qu’ils font chaque soir : traîner ma dépouille jusqu’au barrières du Cyanea et l’abandonner à l’eau, parmi les autres cadavres anonymes du jour.
Je souffle lentement. Résigné.
Enfin je décide à me relever les mains moites. Que faire dorénavant? Mon ventre crie famine et ma cicatrice me fais encore mal. Je crois n’avoir jamais été dans un état plus proche de la mort..
Pourquoi ? Pourquoi ne suis-je pas foutu de m’en sortir comme tout le monde? Qu’est ce qui cloche avec moi?
Je m’apprête à retourner vers ma cabine, décidé à quitter cet endroit avec la dignité qu’il me reste, c’est-à-dire aucune. L’idée que je crèverais de faims si je ne trouve pas un job d’ici trois jours m’angoisse. Pitié, je ne veux pas me terrer dans ma chambre pour y sécher comme un rat !
Alors que je me dirige vers la sortie d’un pas lent, mon attention est attiré près d’une table où quelques hommes jouent aux cartes, leurs mots me parviennent et n’échappe pas à mes oreilles, attentifs.
- Attends… tu jure que tu l’as vu de tes yeux?
- Te lo juro, compa. Moi, je mens pas. Je l’ai vu avec mes yeux.
- Blessé comment ? Une égratignure ou vraiment blessé ?
Trois hommes discutent, chacun portant dans sa voix un morceau du pays d’où il vient. Le Français parle sec, les mots coupés net entre ses dents. Le Mexicain, lui, les roule dans sa bouche avec des éclats d’espagnol, tandis que l’homme venu d’Afrique donne à ses phrases une cadence plus chaude, presque chantante.
Le Mexicain secoue la tête.
- Non, hombre. Pas petite égratignure . Le bras… pff… tout mort, presque. Dans le plâtre, tout là, jusqu’ici.
Il montre son épaule, puis descend jusqu’à son poignet.
L’homme a la peau noir se redresse un sourire hésitant au lèvre.
- Attend quoi, Yokio? t’es sérieux ?
À ce nom, mon pas se bloque.
Yokio.
Je garde le dos tourné, mais toute mon attention est sur eux et leurs étrange conversation. La fumée passe devant mon visage. Je fais semblant de chercher quelque chose dans ma poche pour avoir une raison de rester.
Le Mexicain garde ses cartes contre sa poitrine. Il regarde les deux autres, vexé qu’on puisse douter de lui.
- Te lo juro, compa. l'ai comme
Le Français laisse tomber sa carte sur la caisse.
- Putain…
L’homme venu d’Afrique secoue encore la tête, les yeux plissés.
- Non. Pas lui. Un homme comme Yokio, ça revient pas cassé comme ça.
- Moi aussi, je vois et me dis pas possible, reprend le premier.
Un silence tombe autour de leur table.
Le Français tire sur sa cigarette. La braise rougit un instant entre ses doigts sales.
- Et t’es sûr que c’était pas un autre ? Dans la fumée, avec les pansements, les manteaux…
Le Mexicain se penche vers lui.
- No manches. Je sais reconnaître Yokio. Tout le monde sait reconnaître Yokio. C’était lui.
L’homme venu d’Afrique pose lentement ses cartes.
- Il avait mal ? demande t’il convaincu
Le Mexicain souffle par le nez.
- Bien sûr il avait mal. Mais il fait comme s’il a pas. Tu vois ? Il marche droit, il regarde personne, mais son bras, il pend comme chose morte. Et son visage, compa… son visage, il est fermé, mais pas comme avant. Avant, c’est visage de chef. Là, c’est visage d’homme qui a la haine.
- La haine? Répète l’africain curieux.
- Oui, la haine. Il avais l’air d’un démon. Repris le Mexicain. Tout sourcil froncé et visage rouge de colère. Moi surpris de le croiser, lui passer devant moi sans même s’arrêter avec regard fou. Jamais vu tel colère sur visage avant.
- Et les autres ? demande le Français. Les autres de son groupe, ils étaient comment ?
L’homme hausse les épaules.
- Moi, tous les autres, j’ai pas vu. Je sais pas. Mais je connais un gars qui était avec eux. Lui rejoindre les Nettoyeurs juste avant l’expédition. Pached. L’Égyptien.
- Pached ? répète un autre.
- Sí. C’est le neveu de ma belle-fille. Enfin… le neveu du côté de son mari, tu vois. Famille loin, mais famille quand même.
Il avale sa salive. Son visage devient plus sombre.
- Lui… lui, c’est pire.
Les deux autres se taisent.
Même moi, je cesse presque de respirer.
- Pire que Yokio ? souffle le Français.
L’homme hoche lentement la tête.
- Pire. Yokio, il revient blessé. Pached, lui… il revient plus homme.
Même le bruit de la salle semble s’éloigner autour de moi. Les rires deviennent sourds, les quintes de toux plus lointaines. Il n’y a plus que cette table, ces trois hommes, et les mots qui s’échappent d’eux
- Comment ça, plus homme ? Demande l’Africain
- Son visage tout bandé. Tout. On voit rien. Juste un bout d’œil. Un œil fou compa ! Ma belle-fille, s’occupe de lui matin et soir. Elle change linges, elle donne l’eau, elle nettoie le sang quand ça coule. Lui, il reste couché. Il mange pas. Il marmonne des mots en arabe, après en français, après plus rien.
Le Français ne plaisante plus. Il garde sa cigarette éteinte entre ses doigts, sans penser à la rallumer.
- Putain… marmonne t’il
Je sens mon cœur cogner contre mes côtes.
Donc c’est vrai. Yokio est revenu blessé, comme me l’as dis Sacha ce matin.
Mon sang se glace. Yokio ne revenais jamais blessé de ses expéditions. Ni lui, ni aucun de ses hommes…
Pourtant ce Patched… le Mexicain semble prétendre que cet homme et revenu en loquet et presque fou de l’expédition.
En comprenant ce que cela veut dire ma respiration ce bloque, je sens mes jambes à deux doigts de me lâcher.
Jack
Jack était partit avec eux.
Mon cœur accélère, mais ce n’est plus seulement à cause d’Hendrick. Ni à cause de mon travail perdu, ni de la honte qui me brûle encore les genoux, ni de la douleur sourde qui pulse dans les côtes.
Jack.
La pensée me frappe si fort que j’en oublie de respirer.
Il étais là-haut avec Yukio, avec Pached, avec tous ces hommes… alors peut-être que lui aussi…
Non.
Je refuse de laisser cette penser me dominer.
Les hommes reprennent leur discussion à voix plus basse. Je les observe. Je ne les connais pas. Ils n’ont aucune raison de me répondre. Peut être même ils pourraient me tuer pour mon indiscrétion.
Pourtant, mes jambes avancent sans me demander mon avis.
Je m’approche d’eux.
Ils lèvent les yeux presque en même temps. Le silence tombe net lorsque qu’ils remarquent ma présence.
Le Français garde une carte immobile entre deux doigts. L’homme venu d’Afrique se redresse à peine, les sourcils froncés. Le Mexicain, lui, ne bouge pas. Il me détaille lentement de mes cheveux à mes bottes.
Ma gorge se serre.
Je pense, qu’à ma vu, les trois homme on un relent de dégoût et d’effrois. Ma posture trop raide, mon corps trop maigre à travers mes vêtements, mes cernes et mon teint livide comme un malade semble les intriguer autant qu’elle les écœures
- Excusez-moi, dis-je, d’une voix plus faible que je ne l’aurais voulu. J’ai entendu votre conversation.
Personne ne répond.
Evidemment, ils n’aiment pas ma curiosité malsaine et m’observent un moment qui m’a l’air une éternité. Je me sens extrêmement ridicule, juger par ses hommes qui évaluent ma valeur…
Puis le Mexicain , celui qui parlait de Pached ,me détaille de haut en bas avant de prendre enfin la parole.
- Et alors ? Dit il méfiant
Sa voix est sèche.
Je déglutis.
- Je voulais savoir… Est-ce que vous savez si Jack Welch était avec eux ?
À ce nom, aucun ne cille.
Leurs regards restent simplement posés sur moi.
- Jack Welch ? répète le Français.
Le Mexicain échange un coup d’œil avec les deux autres. Puis il secoue lentement la tête.
- Moi, je connais pas de Jack. Non.
Mon cœur se serre.
- Vous êtes sûrs ? C’est un Nettoyeur…
Le Français hausse les épaules et me coupe
- Et alors? On a des gueules de Nettoyeurs nous pour le connaître ton Jack ?
Le Mexicain m’observe plus attentivement. Il voit sans doute ma faiblesse, mes poings crispés et l’effort que je fais pour rester immobile et digne.
- Pourquoi tu demandes ça, muchacho ?
Autour de nous, les bruits de la salle me retombent dessus d’un coup : les rires sec, les ronflement, le grondement du Cyanea sous nos pieds.
- C’est mon frère.
Ils se taisent.
Je relève la tête.
- Il est parti avec eux. Avec l’escouade.
Quelque chose change dans le visage du Mexicain. Je sens alors comme une fêlure dans sa méfiance.
- Ah… chingado, murmure-t-il.
Il baisse les yeux vers ses cartes.
- Je suis… désolé pour toi.
Je serre les mâchoires.
- Vous ne savez vraiment pas s’il était avec eux ? insisté-je. Grand, costaud, blond, cheveux courts.
Il secoue la tête.
- Non. Je vois Yukio. Je connais Pached. Mais tous les noms… non. Peut-être il était là. Peut-être pas. Je peux pas te dire.
Son honnêteté me fait plus mal que l’honnêteté d’Hendrick encore. Qu’est ce qui m’a pris de leur demander ? Le français as raison, ils n’ont pas la gueule de Nettoyeurs. Avec leurs visages sales et leurs vêtements de travail ils ne sont, comme Hendrick, que des simple… prolétaires. Comment ai je pu croire un instant qu’ils connaissaient Jack.
Mais le Mexicain ajoute avec pitié:
- Je peux demander à Pached pour toi. S’il parle un peu… si sa tête revient…
A ces mots, quelque chose se crispe en moi.
L’image de Jack surgit. J’entends sa voix, chaleureuse et rassurante. Jack a toujours été le premier à se démener pour moi, ne comptant jamais son engagement ni son temps. À chaque moment difficile, il me souriait avec bienveillance, prétextant que tout allait bien, même lorsque que je n’y croyais plus. Sa force, c’est de ne jamais attendre que les autres agissent à sa place.
Jamais il n’aurait laissé quelqu’un aller demander ou intervenir pour moi. Impossible. Non, Jack y serait allé lui-même, sans hésiter, fidèle à sa nature.
Alors moi non plus je m’y refuse. Je ne peux pas attendre. Je ne peux pas laisser un autre poser la seule question qui compte pour moi.
- Non... Non. Je préfère lui demander moi-même.
Les hommes échangent un regard.
L’Africain laisse échapper un rire bref, nerveux, sans joie.
Le Français ajoute arrogant,
- Mais c’est qu’il est déterminé dis donc.
Je les ignore. Je garde les yeux sur le Mexicain.
Le Mexicain me scrute longuement. J’attends sa réponse sans bouger.
- Ma belle-fille garde la porte comme une chatte garde ses chatons. Elle pas vouloir qu’on vienne le regardez comme un monstre.
- Je ne compte pas le regarder comme un monstre.
Il me répond sans détour :
- Elle s’en fiche. Pached tout pour elle. Pas facile pour toi de la convaincre, muchacho.
Mon cœur se serre.
- Où est-ce que je peux le trouver ? J’insiste, la voix tendue.
Autour de la table, plus personne ne joue. Les cartes sont là, inutiles.
Le Mexicain se frotte la bouche, puis désigne le plafond.
- Dans sa cabine. Lui pas sortir.
Je m’accroche à ses paroles.
- Quelle cabine ?
Il hésite.
- 640F. Étage treize.
Le numéro s’imprime aussitôt dans mon esprit. 640F. Étage treize.
- Pas tache facile pour toi gamin, reprend le Mexicain le ton plus grave. Frappe, dis que tu cherches ton frère et peut-être ma Gaby aura pitié, ou elle te claquera la porte au nez. Je sais pas. Mais Pached… lui, plus difficile. Sa tête est partie. Elle est rester là-haut... . Les choses qu’il dit elles sortent faussent. Les noms, les visages, les souvenirs… tout mélangé. Toi peut être rien en tirer tu sais?
Je hoche la tête, même si je ne comprends qu’une chose.
Ce Pached peut parler.
Et ça suffit.
- Merci.
Je recule.
Le Français et l’Africain me regardent, mais ce n’est plus avec de la moquerie ni même du mépris. C’est un autre sentiment, une pitié gênante, qui me salie le corps. Peut-être ont-ils eux aussi perdu quelqu’un sur le navire, et comprennent-ils, à leur manière, la douleur qui m’habite.
Le Mexicain, lui, reste silencieux un instant de plus, son regard fixé sur moi. Puis, tout doucement, il murmure : « Buena suerte, muchacho. »
Je comprends ce que cela signifie : « Bonne chance. ». Je m’interroge sur les raisons qui le poussent à me dire cela. Cette fois ci, ce bonne chance m’as l’air plus sincère que celui d’Hendrick. Pourtant, je ne réponds rien.
Je me détourne de la table et laisse le groupe reprendre sa partie. Mes tourments d’avoir perdu mon emploi s’effacent peu à peu sous l’éclat de nouvelles perspectives : retrouver Pached, revoir mon frère. Un instant mon esprit et pris d’un nouveaux engouement. Enfin, même à l’article de la mort j’ai l’impression fragile de revivre à nouveaux
12h 40
Je me suis enchanter un peu trop vite tout à l’heure.
Me revoilà dans ma cabine à suffoquer de chaud, l’espoir m’ayant de nouveau quitter. Allonger au sol cherchant la fraicheur à fixer le vide je pense.
640F, étage 13
Ça veut dire 65 niveau au dessus du miens.
Ce qui implique des militaires à chaque entrés, mais aussi des gardiens de SOPMC comme Niwell et Karlson qui arpentent les dortoirs.
La SOPMC est le garde armé du bateau "Soldat de l'Ordre Policier Maritime de Cyanea".Chargé de faire régner l'ordre. Ils sont issus des marins qui à l’époque, lors des premières émeutes du bateaux, voulaient s'attirer les faveurs de hauts gradés. Une idée dangereuses qui c’était transformé en volonté puis en actes, pour enfin devenir la milice hargneuses de Cyanea.
Ils sont violents, moqueurs, sadiques, et impitoyables.
Les membre de la SOPMC peuvent être un ou plusieurs par étages.
Je n’ai aucune idée de combien je pourrais en croiser sur mon chemin.
Car je ne suis pas une exception comme Kai. Comme tout ordinaire, il m’est autorisé à descendre… mais interdit de monter les étages.
Je peux peut-être convaincre un militaire, soudoyer un gardien de la SOPMC et monter un niveau avec un peu de chances. Mais pour ce qui est du reste…
La chaleur m’étouffe. Le monde autour de moi semble fondre. Ma gorge est sèche, brûlante, et le sol dur sous mon corps squelettique accentue ma souffrance. Pourtant, cette douleur physique n’égale pas celle qui tourmente mon esprit.
65 niveaux.
C’est impossible.
Je reste immobile, fixant le plafond et réfléchissant. Si une solution existe, je dois la trouver, et vite.

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