Chapitre 2 - Les vieilles braises
Le Maure, c'est notre cible du moment. À la tête d'un grand réseau de trafic de stupéfiants, il nous balade depuis des mois. Je n'en reviens pas que Sami fasse partie du lot, et en même temps, ça ne devrait pas m'étonner. Je n'ai pas entendu parler de lui depuis dix ans. Par curiosité, je tape son nom dans nos fichiers. Haddad. Il a été arrêté trois fois, deux fois pour deal et une fois pour avoir tabassé un gars, ce qui lui avait valu dix mois de taule aux Baumettes.
En lisant cela, je sens que nos chemins vont se recroiser. Cependant, je ne m'attendais pas à ce que ce soit si rapide. Une bonne semaine après l'arrestation ratée, alors que je sortais bien trop tard du commissariat, il se tenait de l'autre côté de la rue. Je ne l'ai pas vu de suite, occupé à allumer une cigarette. Ce n'est qu'en relevant la tête que je le reconnais, adossé à une BMW grise métallisée. Je traverse.
- T'es pas chié de venir ici, je lui fais remarquer.
- On va faire un tour ? propose-t-il en ouvrant la portière passager.
J'hésite. Une demi seconde. Je suis curieux, mais est-ce une bonne idée? Sûrement pas. Une petite voix dans ma tête me crie de l'arrêter, de l'embarquer au poste. Une autre me dit de grimper. Il ne se passe jamais rien de vraiment palpitant dans ma vie perso, ce qui justifie la décision de monter dedans. Il s'installe sur le siège conducteur, attrape ma clope et la jette par la fenêtre :
- Pas de ça dans ma caisse.
Je le trouve un peu gonflé mais ne proteste pas. Je me demande où il veut m'emmener, mais bizarrement je ne suis pas plus inquiet que ça. Au fond, je le connais. On ne parle pas. De temps en temps, je jette un coup d'œil en sa direction. Il faut admettre que les cheveux longs lui vont bien, rabattus en un chignon simple. Sa barbe est rasée de près, je devine qu'il prend soin de son apparence - ce qui n'était pas forcément le cas avant, lorsque nous traînions dans les blocs. Porter une chemise et un pantalon cintré non plus, ce n'était pas dans ses habitudes.
- T'as fini de me mater ? dit-il en souriant, sans détourner son attention de la route.
- Je te mate pas ! je réplique, un peu trop rapidement pour être crédible.
Il hausse les épaules l'air de dire "mais bien sûr" et monte le son de l'autoradio, mettant fin au silence qui planait dans la voiture. Du rap, bien sûr. Sami n'écoutait déjà que ça à l'époque. Il chantonne. Je ne sais pas s'il est réellement détendu ou s'il veut m'en donner l'impression. Cette confiance m'irrite légèrement, comme s'il pensait que je serais incapable de l'arrêter. Il a gagné la première manche et a visiblement pris l'avantage.
- T'as faim ? demande-t-il.
- Non, j'ai mangé au poste.
Il hoche la tête, et quelques minutes plus tard, nous nous garons. Ce n'est pas ce que j'appellerais un parking, mais plutôt un emplacement légèrement excentré de la route, à flanc de falaise. Disons que, s'il voulait me buter, là tout de suite, ce serait l'emplacement parfait. Je suis un peu tendu, d'un coup. Et si c'était un guet-apens ?
- Qu'est-ce qu'on fout là ?
- Détends-toi, regarde la vue !
Il sort de la BMW et va s'asseoir sur le capot. Bon, je ne vais pas rester dedans, autant le rejoindre. Il a raison, d'ici nous avons une vue plongeante sur Marseille illuminée. Magnifique. J'adore cette ville, j'y ai toujours vécu. Elle est ancrée en moi, et je fais ce métier pour la rendre plus belle encore.
- Tu n'as pas répondu à ma question, m'impatientais-je.
- Désolé Monsieur le flic, tu dois être trop habitué aux interrogatoires.
Je lève les yeux au ciel. Il reprend :
- Je cherchais un endroit tranquille pour qu'on discute un peu, toi et moi.

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