Chapitre 12 - Vivons cachés

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Notre histoire prend un tournant à partir de ce soir-là. En fait, on ne se quitte plus. C’est lui qui drive nos soirées, soit il m’attend devant chez moi, soit il commande un Uber qui vient me chercher au poste et qui me dépose derrière son bâtiment.

Chez moi, nous sommes absolument libres. Et bien plus détendus. Ma voisine est une ombre. Nous nous adonnons à nos désirs sans nous soucier d’être entendus ou dérangés. Mais il ne peut jamais rester tard, toujours soucieux de ne pas pouvoir aider ses gars en cas de besoin. Inquiet de ne pas pouvoir justifier son absence, également.

Chez lui, c’est tout l’inverse. Déjà, je dois toujours faire profil bas en entrant dans l’immeuble pour ne pas me faire remarquer. Ensuite, nous sommes constamment dérangés par un défilé de bras cassés. Je dois donc me cacher en permanence dans sa chambre, et ne jamais oublier de camoufler mes baskets. Mais au moins, nous pouvons dormir ensemble.

Chacun a mis de l’eau dans son vin. À sa manière. Il m’achète de la bière pour les soirs de match, je prends de la viande halal pour lui préparer à dîner. J’ai droit à du café le matin, et lui à son thé dans mon placard. Il accepte que je ne sois pas aussi maniaque que lui, je fais tout de même des efforts sur le rangement. Il m’a donné un numéro de téléphone sur lequel lui écrire, je n’ose pas lui envoyer de grandes déclarations. Tout ce qui est écrit peut se retourner contre nous, restons discrets. On ne sait pas qui pourrait tomber sur nos discussions.

Mes deux proches collègues, Fatou et Chris, ont bien sûr remarqué mon changement de comportement. Je ne sors plus avec le groupe, je pars du bureau à des heures plus raisonnables, je suis bien plus souriant qu’avant. Loin de m’affaiblir, notre liaison me fait pousser des ailes. Je me sens plus confiant, plus efficace. Ça ne les empêche pas de me taquiner, d’essayer d’en savoir plus. Plusieurs fois, j’ai eu envie de me confier. Mais, au fond, je crois que j’aime bien que notre relation soit secrète. Juste lui et moi.

Lui aussi tient à ce que personne ne sache. Il me dit parfois qu’il m’a choisi pour ça, parce que j’ai autant à perdre que lui. Je n’en suis pas si sûr : moi, je pourrais perdre mon emploi. Lui, il pourrait bien perdre la vie. Un flic et un voyou. Le mauvais mélange.

Le plan cul qui se transforme trop vite en romance, malgré nous. On n’a rien vu venir. Les semaines, les mois défilent, et sous la chaleur accablante de Marseille l’été, nous nous aimons sans arrêt. Trempant nos fronts et nos draps.

Sur beaucoup de points, c’est comme si nous ne nous étions jamais quittés. Nos passions sont restées les mêmes : la mer, le sport, le foot. Nous nous entraînons peu en extérieur, ne voulant pas nous montrer tous les deux, mais je ne peux que constater que ses heures à la salle paient. Nous prenons plaisir à réaliser quelques exercices ensemble, calfeutrés dans nos salons. J’aime sa souplesse combinée à la solidité de son corps. Je me souviens des difficultés que j’avais eues en essayant de le suivre lors de notre course poursuite d’il y a plusieurs mois.

Nous regardons systématiquement les matchs de l’OM ensemble, maillots sur le dos et pizzas dans la main. Une sorte de routine s’est installée, instable mais rassurante. Nous nous accrochons à elle, à ces moments volés au quartier.

Ce qui me rend le plus nerveux, ce sont les perpétuelles interruptions dans nos soirées. À force, je reconnais les voix des uns et des autres. Ce sont souvent les mêmes, et pas les plus malins. Ils viennent autant pour demander des soins que des conseils. Sami est patient, il écoute, panse les plaies. Il dit ne pas vouloir faire ça éternellement, qu’il aimerait avoir un plus grand rôle. Je lui réponds que je serais obligé de l’arrêter s’il commence à trop déconner, mais son regard évocateur à la mention des menottes fait souvent taire nos débats.

Nous ne parlons jamais la prison. Je ne suis même pas censé être au courant. Si je n’avais pas fouillé dans son dossier, je n’en saurais rien. Pourtant, je meurs d’envie de lui poser la question de pourquoi il a frappé ce gars, si ça a un rapport avec le Maure, s’il n’a pas été trop maltraité derrière les barreaux.

Au travail, le Maure nous demande une énergie considérable. Il gagne du terrain, élimine petit à petit les petits trafiquants du coin. Mais il reste introuvable. Un fantôme. Il nous fait tourner en rond, rendant fous tous ceux qui se penchent sur le dossier. Dans un désir de venger notre collègue, certains se plongent corps et âme dans l’affaire et se noient dedans. L’ambiance est morose, je dois dénoter.

Pour vivre heureux, vivons cachés.

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