Chapitre 13 - Première rencontre
Vendredi soir, je sors du commissariat vers 19 h 30, prêt à profiter de mon week-end chômé. Je préviens Sami sur le chemin de la pizzeria, et il commande un Uber pour venir me chercher. L’odeur sortant des cartons envahit l’habitacle, je me sens bien. Traverser le hall du bâtiment ne me semble plus si difficile, la passion me donne des ailes. Je toque doucement sur sa porte d’entrée qu’il ouvre, on ne peut pas s’empêcher de sourire. Une fois fermée, nous nous embrassons comme si nous nous étions quittés depuis longtemps.
Barbie me reconnaît et me fait systématiquement la fête. Je n’en ai plus du tout peur, malgré son apparence de chien d’attaque. Elle imite le comportement de son maître, détendu en ma présence.
Nous avons conscience qu’il faut que nous profitions au maximum. Comme si notre relation ne pouvait pas durer. Les moments passés ensemble peuvent être les derniers. Rien ne dit que nos oppositions ne vont pas nous séparer dès le lendemain, de gré ou de force. Il ne nous reste plus qu’à nous aimer, chaque soir. Jusqu’à la nuit suivante.
J’aimerais que nous puissions partir en vacances, ou en week-end, mais comme Sami le dit souvent en rigolant : le Maure n’accorde pas de RTT. Nos appartements sont les témoins privilégiés de nos rires et de nos ébats.
La première mi-temps ne se passe pas comme prévu : l’OM perd 2-0 pour sa reprise. Nous refaisons le match pendant la pause. Nous nous emballons tellement sur les actions passées que nous n’entendons presque pas le talkie-walkie de Sami. Ce sont les guetteurs de l’entrée qui l’appellent :
- Y’a Nacer !
Mon ami pâlit instantanément. Il les fait répéter, mais nous n’avons pas le temps de réagir que ça toque à la porte de manière virulente. Comme à mon habitude, je fonce me cacher dans la chambre, juste avant d’entendre des espèces de cris paniqués mélangés aux aboiements de la chienne.
- Il s’est pris une balle !
- Ça va, je te dis.
Les deux nouveaux arrivants ne semblent pas s’accorder sur la gravité de la situation. L’un est complètement déboussolé, l’autre semble plus calme. Le fameux Nacer. Ce prénom… Ça ne peut pas être un hasard. C’est forcément lui. Son évocation me donne des sueurs froides.
Nacer Belkacem. L’un des hommes de main du Maure, un type dangereux, suspecté de plusieurs meurtres et jamais inculpé. Par réflexe, je porte ma main sur l’arrière de mon jean : évidemment, mon revolver n’est pas là, abandonné dans mon casier plusieurs heures plus tôt. Je regarde discrètement dans le tiroir de la table de chevet de Sami : gagné. Je m’en empare, au cas où.
Dans le salon, ça semble être le chaos. Le gamin qui est venu avec Nacer s’avère être son petit frère et il ne fait qu’hurler, complètement affolé. Pendant qu’il perd son sang froid, son aîné, lui, perd son sang tout court. Sami essaie de calmer le gamin, tout en expliquant à Nacer qu’il ferait mieux d’aller à l’hôpital, parce que c’est trop grave et en dehors de ses compétences. Personne ne l’écoute vraiment, tout le monde parle en même temps, jusqu’à ce qu’un bruit sourd vienne ramener le silence.
Nacer vient de tomber dans les pommes.
Son petit frère hurle, Sami hurle plus fort et lui demande de dégager. Barbie grogne. À en entendre les bruits, il semble le conduire vers la sortie de la manière forte. La porte claque.
- Karim ! Karim, viens m’aider s’te plaît !
Il ne manquait plus que ça…
Je sors de ma planque de mauvaise grâce, oubliant complètement que je tiens dans ma main le flingue de Sami. Les yeux de Nacer croisent les miens pour la première fois. Je l’ai vu en photo sous plusieurs angles au poste, il est encore plus terrifiant en vrai. Il a repris connaissance et, en me voyant débarquer, il sort sa propre arme et la pointe vers moi.
- Wesh t’es qui toi ! aboie-il en l’agitant.
- Hé, tu menaces personne chez moi, ok ? rétorque Sami en lui arrachant des mains. Et toi, tu branles quoi avec ça ? demande-t-il en me regardant.
Ne sachant que répondre, je marmonne dans ma barbe et pose l’engin sur la table. Après ce moment de flottement, mon ami prend les choses en main et me donne des ordres très précis : aider Nacer à s’allonger sur le canapé, me laver les mains, appuyer sur la plaie avec une serviette pour limiter l'hémorragie. Pendant ce temps, je le vois préparer tout un tas d'objets et de produits sur la table basse, la même sur laquelle nous avions nos pizzas quelques minutes plus tôt.
Le type me jette des regards noirs mais se laisse faire, la force vient à lui manquer. Personnellement, ça ne me dérangerait pas qu’il y reste. Mais, dans l’immédiat, je continue d’obéir. Pour Sami.
Tout ce sang perdu me donne la nausée, je me demande comment il peut encore être en vie.
- Je vais te faire respirer un produit pour t’endormir, tu auras moins mal…, commence Sami, un torchon imbibé à la main.
- Hors de question ! J’ai pas confiance en lui ! gueule Nacer en me désignant.
- Tant pis pour toi.
Sami soulève avec précaution le tee-shirt du blessé et verse alors ce que je devine être de l’alcool sur le trou que la balle a créé. La victime me vrille les tympans et m’arrache à moitié le bras. Je le déteste, ce fils de pute, j’attrape le torchon et lui colle de force sous le nez. Il met un peu de temps avant de se calmer, mais au moins nous sommes tranquilles.

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