Chapitre 15 - Secret défense
Nous discutons de tout et de rien en veillant sur le blessé. Honnêtement, je crains qu’il ne passe pas la nuit. Mais “craindre” est un bien grand mot tant mes pensées envers lui sont mauvaises. S’il meurt, ce ne serait que justice. Le problème serait d'expliquer comment son corps est arrivé là et pourquoi je suis aussi présent.
- Comment tu connais tous ces trucs médicaux ? je demande, curieux.
- Je t’ai pas dit ? J’ai fait l’école d’infirmière.
- D’infirmières ? je ris.
- Tout le monde l’appelait comme ça, répond-il en haussant les épaules.
- Et tu as ton diplôme ?
- Non, j’ai foiré…
Il me raconte ses études, peu brillantes, mais avec des notes suffisantes pour arriver jusqu’en troisième année. En parallèle, il continuait les petits trafics dans le quartier pour payer toutes ses dépenses. Mais les gars pour qui il bossait ont fini par apprendre qu’il faisait son stage à l’hôpital. Pour eux, il a commencé à sortir pas mal de choses : médicaments, matériel…
- Et je me suis fait choper, comme un con. Par mon médecin référent… Il a vite compris.
- Chaud… T’as eu des ennuis ?
- Pas vraiment… Il m’a dit que ce serait mieux si je quittais discrètement l’établissement et que je ne revenais pas. C’est ce que j’ai fait.
- Il t’a évité le scandale, quoi.
- Ouais… C’était un gars sympa.
Il chuchote :
- Je crois qu’il était gay, lui aussi.
Et je me rends compte que c’est la première fois qu’il me le dit. Ouvertement. Jusqu’ici, j’ignorais complètement s’il était vraiment homo, ou si ce n’était que moi, s’il avait aussi des petites amies ou non. Je murmure, également :
- Dis, à part moi, tu as eu d’autres euh… relations ?
Il rougit et se tourne vers Nacer pour s’assurer qu’il n’est pas réveillé. Il semble loin de l’être.
- Jamais… jamais de femmes. Je peux pas.
Il semble gêné, comme s’il me confessait quelque chose que je savais depuis toujours.
- Mais j’ai eu un… un copain.
Il se prend la tête entre les mains, je l’encourage à continuer, intrigué.
- Je l’ai rencontré sur Paris. J’y allais pour un mois, en opé. Et un soir, je… je me sentais mal, tu vois. T’avais été le seul et après, plus rien… Je suis allé dans le Marais, mais j’étais trop mal à l’aise. J’allais partir et il est venu vers moi. On s’est vu plusieurs fois, chez lui… C’était cool, pas de prises de tête… Jusqu’à ce que je rentre à Marseille.
- Et… ? Ça s'est terminé comme ça, vous deux ?
- J’aurais aimé…
Il se relève et va éponger le visage de Nacer, silencieusement. Il lui remet un nouveau gant frais sur la nuque et sur le front avant de revenir s'asseoir autour de la table. Il boit un verre d’eau.
- Il n’a pas trop supporté que je parte, alors il est venu jusqu’ici. Il a commencé à me chercher, c’est remonté jusque dans mes oreilles. J’ai flippé qu’on découvre mon secret.
- Alors tu l’as frappé ? je présume, me souvenant qu’il avait été en prison pour ce motif.
- Ouais… J’ai merdé, tellement. J’ai cru que je l’avais tué. C’était horrible.
Je crois apercevoir une larme couler sur sa joue. Lui qui passe son temps à réparer des gars, personne n’est vraiment là pour le réparer lui.
- Même au tribunal, j’ai dû faire genre je ne le connaissais pas. Je m’en veux tellement. Et en même temps, je suis coincé, tu vois. C’est notre secret, Karim, personne ne doit le connaître.

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