Chapitre 24 - Loin de toi
Nous ne nous sommes pas offert le luxe d’une rupture. Elles sont réservées aux couples légitimes, et nous, qu’étions-nous ? Deux fantômes dans la nuit.
- Je dois te protéger.
Ce sont les derniers mots de Sami. Pourtant, c’est moi le flic. C’est à moi de le protéger. À quel moment ai-je pu autant me mettre de côté ?
Nous savions tous les deux que ce ne serait jamais simple, mais à ce point, nous n’étions pas prêts. Marseille nous a avalés. La grande histoire qui s’y joue a englouti la nôtre. Sami me manque affreusement.
Je dois me contenter d’un message laconique de temps en temps. Plus d'appels, plus de rendez-vous. Finies les plages, finis les pizzas devant les matchs de l’OM. Sami se dilue. Sa disparition est imminente.
J’ai survécu une fois ; je peux le refaire.
Ou pas.
Et si ce second départ était celui de trop ?
Le premier avait été radical, violent.
Celui-ci est nettement plus doux. Nettement plus justifié.
Pourtant, il me broie.
Je bosse. Sans arrêt, du matin au soir. Évitant au maximum mon appartement tristement vide. Le commissariat est ma seconde maison ; ici je ne suis jamais seul. Fatou est une oreille attentive. Je finis par lui annoncer mon homosexualité. Dans la foulée, je raconte avoir été largué par mon mec. Elle m’engueule de n’avoir rien dit plus tôt, avant de m’enlacer. On se prendra une grosse cuite dans la foulée.
Chris, lui, est heureux d’avoir un camarade toujours disponible pour aller à la salle. Il me présente à son pote Yohan qui devient également le mien. On ne partage pas grand-chose d’autre qu’un peu de sueur et quelques anecdotes d’arrestations foireuses. Mais ça me suffit. Dans mon état actuel, je suis incapable de m’impliquer émotionnellement.
Le Maure prend de plus en plus de place dans les quartiers nord marseillais. Personne ne sait, personne ne voit : les arrestations s’enchaînent, mais c’est toujours le même discours. Pourtant, certains gars sont parfois retrouvés dans de drôles d’états. Défigurés. Côtes cassées. Mais jamais ils n’osent parler.
Je repense aux mots de Sami : “il m’envoie faire le sale boulot”. Difficile d’occulter qu’il a frappé son ex jusqu’à le laisser pour mort. Le lien entre lui et ces pauvres types qu’on relâche après une garde à vue décevante est vite fait dans mon esprit. Heureusement, pas dans celui de mes collègues.
Son nom n’apparaît nulle part. Pour l’instant. Je veille au grain. Comme je viens tôt et que je finis tard, j’ai un coup d’avance. Je veux être celui qui prendra Nacer Belkacem en flagrant délit et qui lui passera les menottes aux poignets.
Je veux être celui qui libérera Sami de son emprise.

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