Chapitre 26 - C'est fini
Sami Haddad.
Son nom résonne dans la salle d’interrogatoire et vient me percuter en plein cœur. Le petit dealer arrêté la veille a craqué. Il était déjà à cran lors de son interpellation, les inspecteurs ont su trouver les mots pour qu’il balance un nom. Le nom de celui pour qui il travaille, de celui qui lui a fracturé les côtes parce qu’il n’avait pas payé.
Derrière la vitre sans tain, je ne bouge pas. Mes collègues s’agitent, ils murmurent : “c’est qui lui ?”, Fatou est déjà sur sa fiche. Elle s’aperçoit que je l’ai consultée il y a quelques mois.
- Karim, tu le connais ?
- Nan.
Je me défends un peu vite pour ne pas être suspect. Je dois me justifier.
- C’est lui qui nous a échappé lors d’une inter. Celle avec le vélo.
- Ah oui, il t’avait pas pété l’arcade ? rigole-t-elle.
- Merci du rappel, râlé-je.
Abdel est déjà sur le coup d’après, moi je suis fissuré. Une partie ici, l’autre avec Sami.
- Bon, les gars, le puzzle se complète. On avait le roi et la reine, maintenant on a…
- Abdel, c’est pas un puzzle ça, c’est les échecs ! le coupe Chris en se marrant.
- L’échec, c’est ce que le Maure ne va pas tarder à découvrir, sourit Abdel.
On ne perd pas plus de temps : l’intervention pour arrêter Sami sera demain matin. À l’aube, quand le quartier dort encore. Deux équipes seront mobilisées : il est considéré comme dangereux. Je me vois donner des conseils, connaissant bien le coin. Plus je m’implique, moins j’ai l’air coupable. Du moins, je crois.
À la pause clope, je sors mon téléphone, fébrile. Je tremble en écrivant ces mots qui peuvent signer la fin de ma carrière et le début des emmerdes.
“Descente chez toi demain”
Livide, je n’attends pas sa réponse pour rentrer. C’est Abdel qui me met à la porte vers 19 h 30, m’ordonnant d’aller me reposer. Je ne discute pas, crevé. À peine le pied dans mon appartement, mon téléphone sonne. Pas besoin de regarder l’écran, je sais que c’est lui. Il doit me suivre.
- Sam, putain… soufflé-je.
- J’ai pas beaucoup de temps, prends de quoi noter.
Il débite ensuite un tel flot d’informations que je peine à tout rédiger. Chaque détail est important et précis. Date, heure, lieu. Qui sera présent. Combien de kilos. Le fameux flagrant délit que nous attendons depuis des mois pour enfin coincer Nacer.
- Pourquoi tu me donnes ça ? ne puis-je m’empêcher de demander.
Il met un petit temps à répondre. Sa respiration est haletante.
- Tu vois Redouane ? Le tipeu avec les dreads qui traînait toujours en bas du bloc.
- Oui.
- Nacer, il l’a… Il l’a éclaté. Vraiment. Il est à l’hosto, là, on sait même pas s’il pourra remarcher. C’est pas bien ce qu’il a fait, Karim. C’est qu’un gosse.
La douleur que j’entends dans sa voix me terrasse.
- Mais pourquoi il a fait ça, cet enculé ?
- Tu sais pourquoi… il a su qu’on s’était vu, sur la plage. Il a des yeux partout. Il a voulu me le faire payer.
- Je suis désolé…
Je le suis vraiment. C’est moi qui avais insisté pour le voir, sans me douter des conséquences.
- Sami, tu es là. Monte.
- Je peux pas, t’as pas entendu ce que je viens de te raconter ? s’énerve-t-il.
Je laisse un silence s’installer.
- Nacer… il va savoir que ça vient de toi, l’info.
- Tant mieux, conclut-il.
- Mais… commencé-je, tremblant.
- Pas de mais. Je pars. T’inquiètes pas pour toi : je vais jeter la carte SIM, et tout ce qui peut éventuellement nous relier l’un à l’autre.
- Je…
- Je t’aime, Karim. Je t’ai toujours aimé, et je t’aimerai toujours.
Sur mes joues, des larmes coulent enfin. Toutes celles retenues ces dernières semaines arrivent en tsunami, inondant mon cœur blessé. Je lâche un “moi aussi”, d’une voix brisée par l’émotion.
Mais il a déjà raccroché.

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