Chapitre 1 : Lui

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Soirée de plein air entre élèves pour célébrer l’obtention du brevet des collèges – 9 juillet 2010

 C’est jeune 15 ans pour décider du reste de sa vie. C’est un âge où l’on préfère s’abandonner aux plaisirs fiévreux de l’instant, aux enthousiasmes naïfs d’un jour ou aux passions tristes d’une saison. Pas un âge pour sceller le destin d’une vie entière.

 — Te voilà enfin, je te cherchais partout, m’interpela une voix enjouée.

 Je levai les yeux. Celle que je connaissais depuis l’enfance se tenait là, devant moi, au milieu du terrain que nous occupions, élégamment vêtue d’une longue robe évasée noire dont l’encolure blanche finement drapée découvrait les épaules. Ses yeux riaient et son sourire étincelait.

 — Tu es ravissante ce soir. Quoiqu’à peine trop monochrome à mon goût.

 À sa mine déçue, je fis quelques pas pour attraper un bouquet de fleurs posé sur une table non loin. J’en détachai un lys rose et le glissai derrière l’une de ses oreilles.

 — Voilà qui est mieux. Tu es parfaite ainsi.

 — Grand merci. Me ferais-tu maintenant l’honneur de m’accompagner pour aller danser ?

 — Déjà ? Il n’y a encore personne sur la piste, la soirée ne fait que commencer.

 — Tu crois vraiment que mes escarpins me laisseront suffisamment de répit pour me déhancher encore dans deux heures ? Non, c’est maintenant ou jamais. Allez, viens ! me pressa-t-elle en m’emportant dans la nuit légère.

 Nous fîmes alors ce que nous savions faire de mieux : valser. C’était sa marotte, son péché mignon, quand bien même le style musical ne s’y prêtait pas. Nous valsions l’un contre l’autre, le monde virevoltant autour de nous dans un tourbillon insaisissable d’ombres et de lumières. Pendant ce bref instant suspendu, plus rien n’existait, il n’y avait plus qu’elle. Et moi.

 Puis vint la fin du morceau de musique et nos mains se séparèrent. Alors le monde, et tout ce qu’il charrie d’adversité, de malheurs et de coups du sort, reprit aussitôt vie autour de nous.

 — Qu’est-ce qu’il y a, Nathan ?

 — Rien. Rien de très important.

 — Si. Je le vois dans tes yeux. Quelque chose te tracasse.

 Mon regard se détourna pour se porter vers la pénombre.

 — Plus tard. Je ne voudrais pas t’embêter avec ça. Pas ce soir.

 — Je croyais qu’on se disait tout. Alors crache le morceau maintenant, qu’on n’en parle plus.

 Elle disait vrai et je lui devais la franchise.

 — Je n’entrerai pas au lycée de Salins l’an prochain, je viens d’être accepté en internat à Henri IV, lâchai-je enfin.

 La lueur dans ses yeux s’éteignit aussitôt, laissant place à un voile humide.

 — À Paris ? demanda-t-elle d’une voix blanche et sans plus aucun timbre.

 J’acquiescai.

 — Et tu as déjà accepté ?

 — Oui.

 — Sans même m’en parler avant ?

 Il y eut un instant de silence pesant. Silence que je dus me résigner à briser :

 — C’est une chance inespérée pour moi. Tu n’imagines pas quelle fierté ont ressentie mes parents lorsqu’ils ont appris la nouvelle. Jamais personne dans ma famille n’a eu l’occasion de faire de grandes études. Alors d’être pris dans le meilleur lycée de France, je ne pouvais pas laisser passer l’occasion.

 — Et moi ? Tu as pensé à moi ? m’implora-t-elle d’un regard blessé.

 — Pourquoi crois-tu que je ne voulais pas t’en parler ce soir ?

 — Putain, Nathan ! s’emporta-t-elle. Pourquoi tu me fais ça ? On s’était promis de poursuivre nos études ensemble. On devait aller au lycée ensemble, puis à Besançon. On en a parlé combien de fois ? La fac de bio, les diplômes, la carrière aux États-Unis. On avait tout planifié !

 Ses yeux ne cillaient plus, ne brillaient plus, ne me regardaient même plus.

 — Je sais. Mais tu ne peux pas comprendre tout ce que ça représente pour mes parents.

 — Je ne peux pas comprendre parce que je suis née dans une famille aisée, c’est ça ? Mes parents n’ont pas galéré pour m’élever alors je ne peux pas me mettre à ta place ? C’est ça que tu es en train de m’expliquer ?

 — Je ne t’en veux pas, Chloé, mais c’est la vérité : tu ne pourras jamais comprendre la soif qui anime ceux qui ont connu le manque. Ça n’a été facile ni pour eux, ni pour moi. Ils ne comprendraient pas que je puisse gâcher pareille opportunité pour une fille.

 — Une fille ?

 Elle fulminait désormais tout à fait :

 — C’est tout ce que je suis pour toi, une fille ?! Mais bon sang, Nathan, on est amis depuis qu’on a cinq ans. On est peut-être jeunes, on ne connaît peut-être encore rien à la vie, mais le peu qu’on en connaît, on l’a vécu ensemble.

 — Justement, les amis, ça reste en contact, même loin l’un de l’autre.

 — Parce que tu crois que j’attends de toi que tu me passes quelques coups de fil occasionnels ? Mais tu te moques de moi ! Tu connais tout de moi. Je t’ai confié mes espérances les plus grandes et mes angoisses les plus secrètes. Je me suis mise à nu devant toi. Et tu penses vraiment que j’aurais fait tout ça si tu n’étais qu’un simple ami ? Tu n’es vraiment qu’un idiot, Nathan Verneuil. Un idiot qui me laisse tomber.

 Le voile humide de ses yeux s’était rompu et un afflux de larmes dévastait à présent des joues naguère colorées.

 — Ne dis pas ça, Chloé. Tu sais bien à quel point tu comptes pour moi.

 — Visiblement pas assez.

 Et elle ôta la fleur de lys de ses cheveux avant de la laisser tomber au sol. Alors je vis sa robe noire s’éloigner, puis l’ombre de la nuit dérober à ma vue sa délicate silhouette.

 C’est décidément trop jeune, 15 ans, pour décider du reste de sa vie.

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