Chapitre 2 : Elle
Festival végétal de la villa Palladienne – 27 juillet 2013
La valse des fleurs, le vertige de leurs parfums, l’explosion de couleurs vives et le calme d’un jardin d’été, voilà qui m’apaisait un peu. Mais l’harmonie est fugace, et la survenue du chaos, toujours inéluctable :
— Bonjour, Chloé.
Il se tenait là, devant moi. Il n’avait que peu changé, les traits du visage toujours aussi angéliques, même si gagnés à présent par des contours plus matures.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? m’enquis-je aussitôt alors que le ciel, encore bleu jusqu’à peu, commençait à se charger de nuages.
— La même chose que toi, je flâne au milieu des bosquets et des massifs fleuris.
— Et en vérité ? m’impatientai-je tout en continuant de déambuler dans le parc, ne prêtant que peu d’attention à sa présence à mes côtés.
— Je savais que tu serais là et que tu ne raterais ce festival pour rien au monde, expliqua-t-il en pressant le pas pour tenter de rester à ma hauteur.
— Eh bien voilà, tu m’as vue. Et maintenant au revoir, bonne journée.
Je m’éloignai rapidement en détournant le regard, sans vraiment trop y croire.
— Je compte m’inscrire à la fac de Besançon, m’interpella-t-il.
Le crissement de mes pas sur le gravier s’évanouit aussitôt. Je me retournai.
— Pardon ?!
— Je quitte Paris, je reviens vivre ici, m’annonça-t-il alors que les dahlias alentours dardaient leurs fins pétales roses vers un ciel de plus en plus sombre.
— Et pour quelle raison ? m’enquis-je faussement.
— La même raison qui m’a poussé à venir ici aujourd’hui.
— Non mais j’hallucine. C’est vraiment la meilleure. Tu te fous de moi ! Tu m’as abandonné il y a trois ans et maintenant tu reviens comme si de rien n’était ? Est-ce que tu sais seulement ce par quoi je suis passée ces trois dernières années ? Tu étais où à ce moment-là ?
Visiblement embarrassé, il déporta son regard vers un buisson de roses alanguies.
— Je suis vraiment désolé pour ce qui est arrivé à ton frère.
Un roulement lointain venu du ciel se fit sentir.
— Et c’est seulement maintenant que tu viens me présenter tes condoléances ? Mon frère est mort il y a deux ans, Nathan, deux ans ! Tu étais où pendant tout ce temps ?
Nos yeux s’embuèrent de larmes couleur gris du ciel. Des larmes et des questions que je retenais depuis trop de temps :
— Tu étais où quand j’ai eu besoin de toi ? Tu étais où quand le proviseur est venu me chercher en classe pour me l’annoncer ? Tu étais où quand je me suis effondrée en arrivant à l’hôpital ? Tu étais où quand le médecin nous a annoncé qu’il n’y avait plus rien à faire ? Tu étais où quand je marchais seule derrière son cercueil ? Tu étais où quand ils l’ont recouvert de terre ? Tu étais où ?
Assailli de toute part, son regard défait se mit à errer dans le lointain, comme si le parfum évocateur de lys qui flottait dans l’air en cet instant l’avait renvoyé à quelque mélancolie sourde et profonde. Plusieurs secondes s’écoulèrent ainsi avant que ma présence et mes questions laissées en suspens ne se rappellent enfin à lui :
— Il n’y a pas une seconde qui passe sans que je ne regrette ma décision. J’aurais dû rester, j’aurais dû tenir tête à mes parents, j’aurais dû me tenir près de toi.
— Et quand bien même, quand tu as appris la nouvelle, je n’ai pas souvenir que tu te sois précipité pour venir me voir. Tu es resté bien tranquillement dans ton quartier latin, à profiter de la vie parisienne. Tout ce que j’ai reçu, c’est une carte, une carte signée de tes parents et toi : « Toutes nos condoléances dans cette épreuve difficile ». Je ne pense pas qu’on puisse faire plus froid et impersonnel comme message.
Il serra la mâchoire et me regarda fixement, mais ne dit rien. Le dieu du ciel, lui, gronda une première fois, poussant les visiteurs à déserter les allées.
— J’ai perdu mon frère, Nathan. J’ai perdu ce que j’avais de plus cher, et tu m’as laissé seule avec mon chagrin.
— Je… n’ai aucune excuse. Rien que d’infinis regrets.
Nous étions désormais seuls dans le parc, encerclés par les lys et les agapanthes, les cosmos et les zinnias, les lauriers et les clématites, les impatiences et les calibrachoas. Sous l’effet d’un ciel chaque seconde plus menaçant, leurs couleurs se faisaient plus vives, leur danse au vent plus intense et leurs effluves plus âpres jusqu’à changer complètement la saveur de l’air que nous respirions :
— Tu sais le pire dans toute cette histoire ?
— Non…
— J’ai passé des semaines à rêver que tu sonnais à la porte pour venir me serrer dans tes bras. Mais chaque fois je me réveillais en nage et il n’y avait personne. Que ma solitude et ma douleur. Tu m’as brisé le cœur une seconde fois, Nathan. Alors je t’en conjure, ne reviens pas, ne t’inscris pas dans ma fac, retourne vivre ton rêve parisien et oublie-moi définitivement.
— Je t’en prie, Chloé, ne fais pas ça. Je peux me rattraper, je peux recoller les morceaux, donne-moi juste une chance de bien faire les choses cette fois-ci.
— Tu l’as eu ta chance, Nathan. Tu l’as eu et tu l’as gâchée. Je ne vais pas te laisser jouer une nouvelle fois avec mes sentiments.
Et le ciel gronda une seconde fois.

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