Chapitre 3 : Lui
Citadelle de Besançon – 30 juin 2018
J’attendais au point de rendez-vous sans savoir si elle viendrait. Je ne lui avais envoyé qu’un bref message : « Besoin de te parler. Rejoins-moi à la citadelle à 15 heures. »
15h10. Personne. La pointe sud du chemin de ronde demeurait déserte et seule une brise légère me tenait compagnie parmi le gris froid et minéral des remparts. J’observai le lointain, me perdant dans quelque agréable souvenir.
15h20. J’abandonnai les lieux, laissant le vent balayer mes souvenirs.
— Cinq ans, Nathan, cinq longues années sans avoir de tes nouvelles. Et tu n’as pas la patience d’attendre vingt minutes de plus ? m’interpela une voix familière.
Je me retournai et la vis plantée là, le sourire en coin, tranchant la grisaille des lieux de sa robe d’été aux vives couleurs.
— J’ai pensé que ces cinq années n’avaient pas suffi à alléger ta rancœur contre moi et que tu ne viendrais pas. À tort, visiblement.
— Il n’est rien que le temps ne sache effacer, Nathan. Alors, dis-moi, que me vaut ton bon souvenir ?
Je ne répondis pas immédiatement. Je l’observai. Et plus je l’observais, plus une onde de choc sourde, presque imperceptible, gagnait tous les replis de mon âme : cinq années avaient passé et le souvenir de mes songes disparates ne cadrait plus que très imparfaitement avec la femme qui me faisait face. Elle était la même mais différente. Ses traits juvéniles étaient ceux d’une femme désormais. Ses joues pleines de vie s’étaient affinées, sa bouche espiègle s’était faite sensuelle et ses yeux malicieux avaient gagné en dureté. Mon amie d’enfance n’était plus, une femme séduisante lui avait succédé.
— J’ai eu vent de ton mémoire sur les rétrovirus endogènes humains, répondis-je enfin.
— Et c’est pour me féliciter de mon cursus universitaire que tu réapparais au bout de cinq ans ?
— En partie.
— Et l’autre partie ?
— J’ai une offre à te faire qui pourra sans doute t’intéresser.
— Je t’écoute.
— Notre professeur de microbiologie à la Sorbonne part diriger à la rentrée prochaine un laboratoire à Yale. Il veut te rencontrer.
— Et pourquoi moi ?
— Parce que je lui ai parlé de toi et de ton rêve de poursuivre tes études aux États-Unis. Si c’est toujours d’actualité bien sûr.
Je lui tendis une carte.
— Voici son numéro. Professeur Trigana, un Italien. Brillant. Si cette expérience s’avère concluante, ta carrière sera définitivement lancée.
Ses doigts effleurèrent les miens lorsqu’elle prit la carte. Un frisson parcourut ma colonne vertébrale ; la dernière fois que j’avais senti la chaleur de ses mains, c’était dans le feu d’une valse exaltée et mélancolique. Il y a huit ans.
— Quand est-ce qu’on part ? me demanda-t-elle ingénument.
— Pardon ?
— Quand est-ce qu’on part ? Bien évidemment que je suis intéressée, renchérit-elle, les yeux emplis d’espoir.
Espoir aussitôt douché :
— J’ai dû mal me faire comprendre, je ne fais pas partie de l’équation. Je ne pars pas là-bas. Je reste à Paris.
Elle se passa les mains dans les cheveux et esquissa un rire nerveux :
— Putain, mais je suis vraiment trop conne. Moi qui pensais que tu venais enfin réparer ton péché originel. Non, une fois de plus tu te débarrasses de moi.
— Chloé…
— Non, tais-toi. J’ai juste une question, Nathan : je pensais que c’était ton rêve à toi aussi de partir là-bas. Alors qu’est-ce qui a changé ?
— Huit années ont passé. Tout a changé.
Elle se mit à jouer distraitement avec la fine bandoulière de son sac à main.
— Non. Non, non et non. Les choses passent, mais les gens ne changent pas. Il y a autre chose.
Je sentis alors son regard me traverser de part en part et venir sonder mon âme.
— Comment est-ce qu’elle s’appelle ?
Voyant ma mine interrogative, elle précisa :
— Ne joue pas à l’idiot avec moi. C’était ton rêve à toi aussi d’aller là-bas. Moi aussi j’ai lu ton mémoire et il est remarquable. Donc ton italien de prof a forcément dû te proposer de partir à Yale avec lui. Et si tu as refusé, c’est parce que tu t’es engagé auprès d’une autre personne. Pas auprès de tes parents qui seraient extrêmement fiers de t’y voir partir. Donc il y a quelqu’un d’autre dans l’équation, comme tu dis.
Elle avait visé juste.
— Elle est institutrice et débute tout juste sa carrière. Je ne me voyais donc pas lui demander de tout quitter pour moi.
— Tu l’aimes ?
— Je ne sais pas. Mais ce que je sais, c’est que je veux nous donner une chance.
— À nous tu ne nous en as pas laissé, me coupa-t-elle sèchement alors que le vent glissait sur ses jambes nues et faisait s’agiter le voile de sa robe.
— Et il n’y a pas un jour qui passe sans que je ne le regrette. Nous étions jeunes et je ne veux pas refaire avec elle la même erreur que j’ai faite avec toi.
— Donc tu penses réparer ton erreur en me sacrifiant une fois encore ?
— Ça fait huit ans, Chloé, huit ans que mes songes sont une pièce sans fenêtre intégralement tapissée de ton souvenir. Huit ans que je vois ton visage lorsque je croise une jolie brune dans la rue ; huit ans que je n’ai plus dansé ; huit ans que je me demande ce qu’il se serait passé si j’étais resté.
— Alors c’est ce que je suis devenue pour toi ? Une prison ?
— Plutôt une cage dorée.
Elle détourna le regard pour ne pas me donner à voir ses yeux emplis de chagrin. Le dieu du vent se mit alors à balayer ses jolies boucles brunes, dans une caresse que je savais ne pouvoir lui offrir.
— C’est une gentille fille, tu sais, repris-je. J’aimerais qu’elle et moi puissions nous créer de nouveaux souvenirs. Et que je puisse errer dans ces souvenirs à la nuit tombée, sans crainte d’être gagné par le remords et la mélancolie.
— Ne t’inquiète pas, si je te fais tant de mal, je ne t’imposerai plus ma présence. Tous mes vœux de bonheur à vous deux.
Elle tourna les talons et ses pas durs et légers s’éloignèrent sur le pavé, accompagnés par le terrible cortège de nos destins contraires. Ne resta bientôt plus que le sifflement sec de la bise d’été.

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