Chapitre 4 : Elle
Grand Palais, Paris – 25 novembre 2021
Le pavé humide glissait sous mes pieds à mesure que de lourdes nappes d’eau glaciale s’abattaient au sol. J’accélérai le pas, modérément protégée par un parapluie vacillant. Mon salut ne tint qu’à l’apparition du Grand Palais au milieu de la nuit parisienne. Véritable arche de pierre et de verre, il embarquait à la hâte des passagers pressés d’échapper à la pluie pour assister à la soirée de remise du prix de la fondation Schueller dédiée à la recherche fondamentale. Je m’y engouffrai bien volontiers moi aussi.
L’intérieur, avec ses colonnades de fer forgé et son immense voûte d’acier et de verre, dégageait quiétude et sérénité, tranchant avec les éléments déchaînés au-delà de la grande verrière. En-deçà, la masse grouillante des invités se pressait autour des amuse-bouche et des coupes de champagne. Une bourgeoisie éteinte, engourdie dans le confort de sa propre insignifiance, parfaitement hostile à toute forme de prise de risque et engraissée par la monotonie, voilà qui composait l’aréopage de courtisans venu flatter son idole. J’en faisais partie sans le savoir. Du moins jusqu’à l’irruption du tumulte, de l’éclipse qui occulte le soleil un jour d’été, du feu qui ravage des fondations centenaires, de la vie qui prospère au milieu du désert.
Le pas agile et la démarche assurée, il habitait son costume comme le guerrier habite le champ de bataille. Mais il n’était pas un conquérant ce soir-là, il était la guerre elle-même. Celle qui abat les hautes murailles, qui fait sonner le tocsin et se consumer les villes. Pour qu’à nouveau tout renaisse. Il fendit la foule des morts-vivants comme Orphée aux Enfers à la poursuite de son Eurydice :
— Bonsoir, Chloé.
— Bonsoir, Nathan.
— Les années passent mais tu es toujours aussi rayonnante, me glissa-t-il en attrapant deux coupes de champagne qui passaient sur un plateau à proximité.
— Je ne m’attendais pas à ce que tu viennes seul ce soir, avouai-je en saisissant la coupe qu’il me tendait.
— Il n’y a pourtant personne dans ma vie actuellement, si telle était ton insinuation.
— Tout ça pour ça, soupirai-je en buvant une gorgée.
— Ne m’accable pas d’avoir essayé. Elle et moi avons passé de bons moments, même s’il s’est avéré que nous n’avions pas la même vision de la vie.
— Et quelle est ta vision de la vie ?
— La même que la tienne, répondit-il tout à trac en reposant son verre déjà vide. Le goût de l’imprévu et des bravades.
— C’est du passé tout ça. J’aspire à plus de tranquillité désormais.
Une ombre s’allongea sur la foule alors que l’éclairage se faisait plus tamisé.
— Ça va bientôt commencer, fis-je en me tournant vers la scène.
L’organisateur, dans son discours d’introduction, remercia les convives de leur présence, rappela les missions de sa fondation et ajouta quelques banalités sans intérêt avant d’en venir au sujet qui nous préoccupait tous : la remise du prestigieux prix Schueller.
— Je vous demande donc d’accueillir comme il se doit celui qui a identifié les endovirus de classe IV et qui est en passe de révolutionner la recherche sur le traitement des maladies auto-immunes, annonça finalement avec emphase l’organisateur dans son micro.
— Ah, voilà enfin la star de la soirée, s’amusa avec désinvolture celui qui se tenait près de moi.
Le professeur Trigana fit son entrée sur scène sous un tonnerre d’applaudissements. Il entama son discours d’une voix monocorde et dont, à vrai dire, je ne me souviens plus tellement.
— Il y a un peu de toi dans ce prix, me souffla Nathan pendant que nous faisions mine d’écouter le discours sur scène.
— Pas uniquement, nous étions cinq dans cette équipe et Gianni en était le chef d’orchestre.
— Gianni ? Tu l’appelles par son prénom, maintenant ?
— Ça rapproche de travailler ensemble pendant trois ans, douze heures par jour, six jours sur sept. Mais pour le savoir, il aurait fallu que tu viennes avec nous.
— Que veux-tu, je ne jauge la vie qu’au regard des risques que l’on prend pour elle. Et sans risque de se tromper ou de commettre des erreurs, la vie ne vaut pas la peine d’être vécue.
— C’est peu dire que tu t’es bien planté, lâchai-je d’une voix dure aux accents blessés.
— Mais je suis là ce soir. Et toi aussi.
— À croire que nos chemins se croisent et se décroisent sans jamais complètement s’éloigner.
— Possible… admit-il, songeur. En parlant de chemins qui se rapprochent, je ne crois pas savoir qu’il y ait de plan de table de prévu, que dirais-tu si nous dînions à côté l’un de l’autre ?
Je détournai les yeux en hâte, et il me semblait que mon cœur battait plus rapidement :
— Désolé mais je dîne à la table d’honneur, éludai-je précipitamment.
— Je comprends, fit-il un brin déçu, c’est normal de la part du professeur d’inviter ses anciens doctorants à sa table.
Il me sembla subitement que la comédie n’avait que trop duré et qu’il était temps de laisser place à la tragédie :
— Nathan… Si je suis invitée à sa table et que je l’appelle par son prénom, c’est parce que lui et moi sommes un peu plus que des collègues.
Je vis aussitôt se ternir son regard. Ce n’était décidément pas la paix qu’il était venu apporter, mais l’épée.
— C’est une plaisanterie ? s’indigna-t-il. Il doit avoir dans les quoi ? 20, 25 ans de plus que toi ?
— C’est à peu près ça, confirmai-je sans trop en rajouter.
Si l’on entendait toujours la voix du professeur débiter son discours insipide en arrière-fond, ni lui ni moi ne faisions encore semblant de l’écouter. Nathan renchérit sur un ton plus vindicatif encore :
— Non mais on parle bien de ton directeur de thèse, là ? Le type qui a eu autorité sur toi ces trois dernières années ? Le type qui a profité de cette autorité pour avoir une emprise sur toi ? C’est bien de ce type dont on parle ?
— Mais tu me prends pour qui ? Pour une petite chose fragile que l’on peut manipuler ? Je suis une adulte, Nathan, je fais mes choix en connaissance de cause. Il était là quand toi tu ne l’étais pas. Et puis nous avons les mêmes attentes, lui et moi : il n’entend pas avoir d’enfant et privilégie sa carrière avant tout. Je compte en faire de même et j’ai besoin de stabilité pour cela. Il représente cette stabilité. Regarde la vérité, Nathan, nous n’avons plus quinze ans, la fougue doit laisser place à la maturité.
— Ce que tu appelles maturité, je l’appelle mort. Tu t’es laissée entraînée dans tout ce qu’on a toujours exécré : la routine et la monotonie. Mais réveille-toi, bon sang !
Quelques belles âmes autour de nous commençaient à nous dévisager.
— Ne me parle pas comme si j’étais une pauvre petite fille manipulée. Je ne suis pas une pauvre demoiselle en détresse et tu n’es pas mon preux chevalier.
— Tu veux en voir, du chevalier ? Regarde-moi bien.
Il se dirigea alors d’un pas rapide vers la scène et j’eus toutes les peines du monde à le rattraper avec ma robe. Il fendait la foule, comme possédé par un dieu de la guerre bien décidé à semer le chaos. Heureusement, dans les derniers mètres qui le séparaient de la scène, un attroupement plus dense l’obligea à ralentir le pas. J’en profitai pour lui attraper le bras et le forcer à s’arrêter.
— Mais tu fais quoi, là, Nathan ?!
— Je fais en sorte qu’il ne se souvienne pas de cette soirée comme de celle où il a remporté un prix prestigieux, mais comme de celle où il s’est fait casser la gueule devant 500 personnes.
— Mais t’es complètement malade ! Je te jure, Nathan, je te jure que si tu fais ça, je ne t’adresserai plus jamais la parole.
— Votre histoire est malsaine, Chloé, complètement mals…
Ma main droite gifla violemment sa joue gauche. Les regards alentours se fixèrent aussitôt sur nous. Nathan passa sa main sur sa mâchoire avant de faire un geste d’apaisement en direction de l’assemblée des curieux.
— Tout va bien, les rassura-t-il.
Les regards se détournèrent légèrement.
— Je viens de sauver ta carrière, espèce d’idiot.
— C’est bien ça le problème, Chloé, tu réfléchis plan de carrière alors que je te parle de la vie, la vraie : cet aiguillon qui démolit nos certitudes, nous empêche de trouver le repos, nous retourne l’estomac et nous traque jusqu’au plus profond de la nuit. Pas la vie morne et insipide des cadavres ambulants qui nous entourent ce soir.
Il marqua une pause devant mon regard empli de colère et de compassion.
— Félicite le professeur pour moi et dis-lui que je regrette de ne pas avoir pu rester plus longtemps.
Ce soir-là il n’y eut pas de guerre. Le chevalier se retira sans combattre. Aujourd’hui je le regrette.

Annotations
Versions