Chapitre 1
— Non ! Laissez-moi ! Qu’est-ce que vous me voulez ?! Ne m’approchez-pas ! Ne me touchez-pas ! NON !
[…]
La vie n'est jamais forcément toute rose, noir ou blanc. Pour tout le monde, les couleurs sont très nuancées. Pour Naeliya, les couleurs n'existaient plus. Pour Taeliya, les couleurs de sa vie avaient souvent des teintes rouge sang ou noir, quoi qu’avec ses deux bébés, sa vie était bien plus colorée. Mais ce n’était pas forcément la même pour d’autres. Et certaines personnes utilisaient les couleurs pour peindre leurs émotions et les angoisses qui régissaient leur vie. Dans une vie que vous pensez normale, les couleurs sont très utiles pour certaines personnes. Que ce soit pour décrire ses émotions, voir où l’on va où encore pour connaître la musique. Oui, si vous n’avez pas l’oreille absolue*, vous pouvez toujours compter sur les arcs-en-ciel pour décrire une chanson.
Par exemple, le générique du début de la série de Mercredi (Wednesday). La musique est sombre comme un pourpre très prononcé ou encore un noir pailleté, voire avec un peu d’argent. Imaginez des ondulations sur un écran d'enregistrement et visualisez ce que ces couleurs peuvent faire au gré du tempo. Mais les couleurs ne sont pas forcément utilisées que pour des choses utiles artistiquement.
Pour certaines personnes, victimes de violences, physique est psychologique, timides ou atteintes de maladies (psychologiques ou lourdes physiques) dessiner ou parler en couleur aident aussi à se sauver de situations dangereuses et angoissantes et surtout, de s’exprimer sur des besoins spécifiques.
Tout comme la musique, imaginez une couleur et associez-y l’émotion qu’elle vous transmet. Dans cet exercice, à quelle émotion associerez-vous le rouge ? Ou encore le vert sombre et le noir profond ? Pour Mafia Langlee, les couleurs étaient son seul moyen de communication, mais également son travail.
Mafia est née dans une famille, disons… déséquilibrée. Un père trop jeune, fêtard et dont le sous-vêtement devait avoir connu plus fraîche odeur. Puis une mère dans la même tranche d’âge qui ne pouvait plus supporter les infidélités de son époux, passait le plus clair de son temps ailleurs que dans cette baraque.
La petite Mafia naquit donc dans cette famille déséquilibrée avec une absence totale de soutien familiale sain et personne pour venir l’aider. En grandissant, elle apprit à rester dans son coin, ne parlant presque pas ou alors très peu. C’était sa façon à elle de se protéger de l'ambiance qui l’entourait et surtout c’était plus facile pour ne pas avoir à se confronter aux engueulades et violences gratuites ou encore aux remarques désobligeantes. C’est avec l’âge de 13 ans, qu’elle découvrit les émotions par couleurs, durant un exercice imposé par la maîtresse de leur classe. Ce jour-là, l’enseignante leur avait imprimé une page avec diverses émotions et leur avait demandé à quoi celles-ci pouvaient leur faire penser.
Immédiatement, Mafia avait vu la colère et l'avait associé au rouge le plus vif et l’amour au plus clair et lumineux. Bien qu’elle ne sache pas ce qu’était l’amour, elle pouvait le voir chez les autres et à force d'observation, elle avait réussi à y poser une couleur douce et apaisante.
Depuis l’or, elle se réfugia dans ce monde empli d’étincelles de couleurs pour communiquer avec le monde extérieur.
Bien entendu, ses parents n'en eurent rien à faire et l’intérêt même de parler avec elle leur était complètement étranger.
Avec le temps, la petite fille devenue adolescente, elle s'était intéressée aux dessins, puis à force de grandir, l’illustration devint son hobby préféré jusqu’à en devenir sa spécialisation en étude supérieure. Pendant tout ce temps, Mafia s’était plongée dans un travail qui lui convenait où elle n’avait pas besoin de beaucoup parler. Entre correction de manuscrits et dessin, elle avait trouvé le parfait équilibre pour son mental et sa vie.
Mais avec cette famille, impossible de vraiment se trouver et d’évoluer, même en tant qu’adulte. Quand on est forcé de vivre depuis l’enfance dans un système toxique à travers lequel tout le monde vous ignore et préfère ne pas vous tendre la main, l’esprit devient fragile et le reste suit. Mafia a plusieurs fois voulu s’enfuir de chez elle pour vivre sa propre vie, faire ses choix et vivre ses propres déceptions, que ce soit amoureux ou en amitié. Mais à chaque fois, on la menaçait. De lui couper l'accès à l'éducation, à internet pour son travail, etc. Était ce vraiment saint pour elle de continuer comme ça ? Non, bien sûr que non. Mais elle n’avait pas la force nécessaire pour s’affirmer. Et ils le savaient. C’est pourtant en deuxième année d’études, après une énième sortie de boite et crise de colère de ses parents que la jeune femme fut recrutée par une agence qui avait apprécié son CV et sa façon de travailler. Mafia avait, au départ, postulé pour être illustratrice chez l’éditeur qui avait apprécié sa plume et avait donc ajouté le rôle de correctrice sur son contrat de travail. Ce fut la chose la plus libératrice pour Mafia qui découvrit un tout autre univers. Celui de la littérature et de l’imaginaire. Tout ce qui venait de l’esprit humain avait le pouvoir de la transporter dans un univers où les couleurs se mélangeaient et elle en découvrait de nouvelles qui lui donnait parfois le tournis.
Depuis, sa vie se concentrait sur son travail chez l’éditeur, ses dessins, ses cours et ses séances chez sa psychiatre. Mais Mafia se savait incapable de vivre seule. Elle en rêvait pourtant ! Mais ses parents s’en étaient moqués critiquant son choix, lui crachant le fait que jamais elle n’arriverait à vivre sans eux. Même si c’était dégradant, elle savait qu’ils avaient raison, car jamais elle n’arriverait à dormir tranquillement et le moindre bruit déclencherait en elle une crise d’angoisse incontrôlable. Elle restait, non pas parce qu’elle ne payait pas grand-chose, mais bien parce qu’au moins, malgré les insultes et les embrouilles constantes, elle était en terrain connu. Subir pour mieux vivre était ce qui lui permettait de tenir.
Mafia n’avait pas vraiment d’amis et encore moins de crush secret ou de petit-ami connu. En réalité, elle n’avait rien de tout ça et ce, depuis toujours. Non pas qu’elle n’en voulait pas, bien au contraire !! Elle rêvait d’avoir des amis à qui se confier, ou au moins une amie. L’amour ? Elle s’était toujours dit qu’elle ne le méritait pas, donc elle n’aspirait clairement pas à la romance. Et puis, avec l’exemple de ses parents, avait-elle vraiment besoin d’amour ou de quelqu’un pour compléter sa vie ? Franchement, non. Elle le savait bien que les sentiments étaient surfaits et qu’ils lui seraient parfaitement inutile dans la vie de tous les jours. Quand on l’envoyait faire une course, tout ce qu’elle voyait était le noir et la peur. Alors très sincèrement, compter sur quelqu’un qui, de toute façon vous poignardera dès la première occasion, clairement c’était pas ce que voulait Mafia et elle s’en passait très bien. Du moins le croyait-elle !
Qui arriverait vraiment à se défaire de cette situation toxique et de croire encore à l’amour ou du moins d’essayer d’y croire ? Mafia n’avait jamais espéré, alors autant faire une croix dessus. Elle aimait travailler avec l’éditeur pour qui elle faisait les illustrations et corrections. Elle adorait ses études, même si elle allait bientôt les terminer. Parler à sa psy l’angoissait toujours autant, mais elle avait appris à vivre avec cette peur constante de l’être humain.
Bien sûr ! Il lui arrivait, parfois, de rêver de rencontrer quelqu’un qui lui ferait vivre des sensations totalement nouvelles. Ces dans ces mêmes rêves qu’elle se voyait être une jeune femme tout à fait normale, n’ayant peur de rien, hormis des cafards et qui avait des amis ainsi que le rire facile.
Elle participait de temps en temps aux réunions physiques et aux repas d’entreprises chez l’éditeur, mais ne restait jamais très longtemps, souvent trop mal à l’aise ou alors intimidée par ceux qui l’entourraient. Elle avait tenté, à plusieurs reprises, de sympathiser avec quelques collègues, mais à chaque fois, elle sentait les regards sur elle et finissait par se braquer, se fermer complètement et fuir. Pourquoi est-ce qu’ils la gardaient ? Parce que malgré ses difficultés en société, elle possédait une qualité de travail irréprochable. On pouvait se targuer d’être les meilleurs en communication et actions sociales, mais le travail ne suit pas forcément. Pour Mafia Langlee, c’était tout l’inverse. Le monde était effrayant pour elle, la rejetait la plus grosse partie du temps, mais personne ne pouvait réfuter le fait qu’elle travaillait bien mieux que la plupart des correcteurs ou illustratrices engagées avec elle. Certains la jalousaient pour ça, tandis que d’autres cherchaient à l’approcher pour tenter une interaction, mais rien n’y faisait.
Vers la fin de ses études, qui ne lui avaient pas pris beaucoup d’années, elle avait déjà un poste dans la société et avait un salaire décent qui lui permettait de vivre, même dans l’enfer qu’était sa famille. Elle mettait de côté pour le jour où elle arriverait enfin à se séparer de cette vie et commencer la sienne.
Vous allez me demander son lien avec les Oni ? Oui, il y en a bien un, mais ni elle ni eux ne le connaissent. Lequel et pourquoi ? La bonne question est surtout celle-ci. Qui ou plutôt Quoi ? Car depuis toujours, Mafia voit, dans ses rêves, quelque chose qui semble tapis dans l’ombre, un regard rougeoyant comme une flamme qui ne cesse de la fixer, fumant ce qui lui apparaît être un cigare, expulsant une fumée qu’elle ne peut sentir, en dehors de cette aura impressionnante qui lui donne l’impression d’être dans un monde étrange. Jamais cette chose, ou quoi que cela puisse être, n’a tenté de communiquer avec elle, en dehors de la regarder. Le décor de son rêve reste toujours le même, une sorte de cabine de bateau ancien, naufragé dans une grotte humide où l’eau reflétait les couleurs d’une lune majestueuse. Elle ne voyait jamais la chose en dehors de son regard et du cigare qui s’allumait quand on inspirait le tabac ainsi que la fumée qu’on expirait. Pourquoi faisait-elle ce rêve depuis sa tendre enfance ? Elle n’en avait aucune idée.
Je vois que vous commencez à comprendre le principe des Oni et de leurs démons. Il faudrait que Mafia ait connu la mort d’un peu trop près pour avoir un certain lien avec un des Oni. Mais tout vous dire maintenant serait trop facile, n’est-ce pas ?
Pourtant, croyez bien que ce rêve a de son importance pour ce qui sera la vie future de la jeune femme qui s’apprête à connaître le plus grand traumatisme de sa vie.
Car un jour où elle sortait de l’immeuble de l’éditeur, après une réunion particulièrement éprouvante, elle s’était autorisée une petite escapade vers l’un des squares qui se trouvait non loin du grand hôtel Carlington, celui du centre-ville qu’elle admirait à chaque fois qu’elle passait devant. Non pas parce qu’il était luxueux, mais parce que les couleurs qui en sortaient étaient toutes éblouissantes. Et en fonction du moment où elle y passait, certaines devenaient bien plus sombres, au point de lui faire faire demi-tour, mais parfois, quelques touches douces atténuaient l’horreur du noir qu’elle pouvait voir. Elle connaissait Stein Carlington pour ce qu’on disait sur lui dans les médias. Les Oni ? Bien-sûr qu’elle connaissait ce nom ! Qui n’en avait jamais entendu parler ? Mais en avait-elle déjà croisé un ? Sûrement que non. Ou en tout cas, elle n’avait pas le souvenir d’avoir, un jour, croisé un de ces hommes dangereux qui faisaient fuir le moindre être vivant qui pourrait se trouver sur leur chemin.
Sur le chemin qu’elle avait prit pour se rendre au square, elle put admirer, encore une fois, le grand hôtel et son camaïeu de couleurs qui l’enchantaient à chaque passage. Aujourd’hui, elles étaient paisibles, signes qu’ils n’étaient pas présents. Mafia s’était surprise à être légèrement déçue. Pourquoi ? Si elle le savait elle aurait sans doute rougi et aurait fait demi-tour jusqu’à chez elle pour aller s’y cacher et pouffer comme une gamine des films pour ado. Mais ce jour-là, la jeune femme ne s’arrêta pas devant l’hôtel pour tenter de percevoir les couleurs sombres et impressionnantes des Oni qui lui faisaient peur ou encore celle qu’elle pouvait voir dans ses rêves. C’était un vert émeraude assez spécial. Comme un joyau très précieux et pourtant brut. Souvent, quand elle se réveillait de ce rêve, elle avait un goût étrange sur la langue et une sensation bizarre de protection. Comme si… Comme si elle savait que cette chose qui l’observait depuis toujours ne lui voulait pas de mal, mais cherchait simplement à la protéger. En se rendant au square, elle y repensait avec une intensité qui ne lui était jamais arrivée jusqu’à présent, lui faisant totalement oublier ce qui se trouvait autour d’elle. Cette pensée de couleur et de la chose de ses nuits lui fit baisser sa garde et permit à un homme à l’allure étrange et visiblement très perturbé de lui plaquer la main sur la bouche. Mafia sentit la crise arriver et chercha à se débattre jusqu’à ce qu’une douleur lui arrive au niveau de la nuque et que le trou noir l’engloutisse pour lui faire abandonner toutes réalités.
Qui s’était et que lui voulait-il ? Elle n’avait rien à donner et ne coûtait rien non plus ! Alors pourquoi s’en prenait-il à elle ? Mafia ne pouvait comprendre ce que cet homme cherchait à faire avec elle. Tout comme elle ne pouvait se douter qu’elle n’était qu’un test pour la réelle victime qui n’allait pas tarder à croiser son chemin et devenir son ange gardien.
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