Chapitre 5
— Bonjour, Mademoiselle Langlee ! S’exclama une femme, ouvrant la porte d’une chambre blanche. Comment s’est passée votre première nuit parmi nous ?
Mafia la regarda, un peu perdue, mais eut la force de hocher la tête, comme pour lui dire que ça s’était bien passée. L’infirmière lui sourit gentiment, s’approcha d’elle pour lui donner un traitement et un verre d’eau. La jeune femme se releva dans son lit, prit le gobelet et le verre, ingurgita le tout. Après être rentrée chez elle, Mafia avait décidé de quitter ses parents et sa maison, pour se rendre dans un centre psychiatrique. Elle savait que si elle restait une minute de plus dans cet enfer, elle n’allait pas en resortir. Elle avait donc fait ses bagages et avait réussi à commander un taxis pour se rendre dans un des centres qu’elle connaissait et que sa propre psy lui avait conseillé. Après un examen complet, ils avaient accepté qu’elle reste avec eux, pour une durée indéterminée. Il était assez loin du centre-ville, mais restait dans une zone encore fréquentée, ce qui rassurait Mafia. Ses parents n’avaient pas cherché à la joindre, que ce soit au moment de sa captivité, son agression ou même durant son séjour chez Stein Carlington. Alors pourquoi le ferait-il quand elle se trouvait en hôpital psy ? De toute façon, elle savait très bien qu’en dehors du fait de l’exploiter pour garder une maison à peu près propre et entretenue, ainsi qu’avoir un minimum de revenue supplémentaire pour aller faire la fête, tromper à tout va et se droguer, Mafia ne leur servait définitivement pas à grand-chose. Elle avait prévenu son travail de ce qu’il lui était arrivé et son employeur s’était empressé de faire une déclaration à la police, mais quand le nom des Oni est ressorti, ces derniers ont préféré classer l’affaire, ne voulant aucunement se retrouver mêlé à ces hommes dangereux (et encore moins se mettre Stein Carlington à dos).
— Ce matin vous avez un atelier avec un groupe de quatre personne et deux infirmières, expliqua la femme. Et cette après-midi, vous avez du travail envoyé par votre employeur. Ça ira pour vous, Mademoiselle Langlee ?
— Ou… Oui. M… Merci, bredouilla la jeune femme.
La dame sourit et quitta la chambre pour revenir avec le petit-déjeuner qu’elle posa sur un petit bureau.
— Et voilà pour vous. Est-ce que ça ira pour la douche ?
Mafia secoua la tête, refusant que quiconque ne la voit nue et la prenne en pitié en découvrant l’état de son corps.
— Bien. Bon appétit. Ah, j’oubliais. Les déjeuners et dîners sont servit au self. Mais si vous ne vous sentez pas de vous y rendre, on pourra vous servir ici.
— D… D’accord… Merci, Madame…
La femme sortit et referma la porte de chambre derrière elle. De nouveau seule dans une chambre dépourvue de chaleur, Mafia s’y sentit étouffée, mais elle savait que c’était la meilleure décision qu’elle ait pu prendre de toute sa vie. Cette première nuit, Mafia l’avait vécu avec crainte. Est-ce qu’elle ferait des cauchemars de son enlèvement ? De la torture qu’avait subit Naeliya ? De l’Oni espagnol ? Mais finalement, rien de tout ça. Non, elle s’était juste retrouvée dans le vide, sans rien voir ni entendre, simplement un néant complet et agréable. Sa déception est de ne pas avoir put voir la chose qui la surveillait chaque nuit. Le décor dans lequel elle se trouvait à chaque fois lui manquait aussi.
Assise sur son petit bureau, dégustant un petit pain avec du beurre et de la confiture, Mafia se fit le constat qu’elle n’avait pas rêvé de cette chose, ni de la grotte et du bateau à moitié en ruine, pendant son séjour à l’hôpital et au manoir de Stein.
— Étrange, dit-elle tout en mordant dans son pain.
Après avoir avalé son petit-déjeuner, elle alla se laver dans la salle de bain de sa chambre et se changea, prête pour l’activité du matin qui l’angoissait déjà. Quand on vint la chercher, l’infirmière lui expliqua qu’ils allaient faire un exercice d’improvisation. Dans la salle, une table ronde autour de laquelle étaient installés quelques personnes.
— Bonjour ! l‘accueillit une infirmière. Prenez place ! Bien, je crois que nous sommes tous là. Je me présente, je suis Marie, l’infirmière en charge de cette activité. Je m’occupe aussi de la section des adolescents au 3e étage.
Les têtes timides se penchèrent pour effectuer un petit salut et quelques voix se firent entendre, mais à peine plus fortes qu’un souffle.
— On va faire un petit tour de table à l’écrit pour que nous puissions tous nous connaître. Je vais vous distribuer une feuille et un crayon et je voudrais que vous y écriviez votre nom, prénom, âge et quelque chose à propos de vous. Ça peut être ce que vous voulez. Votre passion, passe-temps, travail, etc.
Elle distribua une feuille et un crayon que personne ne toucha avant qu’elle ne les invite à écrire.
Pendant près de deux heures, ils furent mis dans des situations afin de voir comment s’habituer à trouver une solution pour interagir avec le commun des mortels tout en se protégeant. Si l’activité était bénéfique pour eux, Mafia l’avait vécu comme un moment de totale perte de confiance. Mais elle n’était là que depuis une nuit. Reprendre sa vie en main n’allait pas se faire en si peu de temps.
[…]
— Comment vous vous sentez, Mademoiselle Langlee ? demanda le médecin installé derrière son bureau, scrutant la jeune femme.
— Mieux, soupira cette dernière.
L’homme ouvrit un dossier et étudia les retours qu’il avait reçu des différentes infirmières, médecins sur les activités et avancées de la jeune femme.
— De ce qui est dit ici, continua-t-il. Vous avez fait beaucoup de progrès, mais il reste encore beaucoup à faire.
Après huit mois au centre, Mafia avait réussi à surmonter pas mal de ses angoisses et surtout à calmer ses cauchemars, même si certains étaient tenaces. Durant tout ce temps, elle n’avait contacté aucune des deux femmes. Ses parents n’avaient pas plus cherché à la joindre non plus. Ignorant si elle était en vie ou non. Cela prouvait encore une fois que son choix de partir était le bon, mais aujourd’hui était le jour décisif. Elle était passée devant un comité qui avait évalué son aptitude à vivre dans un logement, seule. Le verdict allait tomber avec ce médecin qui n’était autre que le directeur du centre.
— Après une lecture approfondie de votre dossier les échos que j’ai pu avoir de mes collègues, ainsi que de l’avis du comité, nous pensons que c’est une bonne idée, mais encore un peu tôt. Est-ce qu’il y a quelqu’un dehors qui pourrait vous aider et s’assurer à ce que vous soyez suivi et que vous ne vous retrouviez pas seule, Mademoiselle Langlee ?
Mafia voulue répondre, mais s’arrêta.
Ses parents n’allaient pas l’aider et elle ne connaissait personne de sa famille élargie. Puis les visages de Taeliya et Naeliya firent place dans son esprit. Oui, elle avait quelqu’un, mais est-ce qu’elle avait le droit de les contacter après tout ce temps ?
« Quand tu te sentiras prête » lui avait dit Taeliya en lui rendant son portable.
— Oui, murmura-t-elle alors, le rouge de honte aux joues, baissant la tête, les mains entre ses cuisses.
— Avez-vous la possibilité de les contacter ? Insista l’homme qui ne devait, probablement, pas la croire.
Mafia hocha la tête et sortie fébrilement son téléphone. Elle chercha le numéro d’une des deux femmes et lança l’appel.
— Mettez en haut parleur, s’il vous plaît.
Mafia n’aimait pas ça, mais se força à obéir.
— Allô ? Mafia ? entendirent-ils provenir du portable.
— N… Naeliya, murmura la jeune femme.
— Oh, mon dieu ! Où es-tu ? Est-ce que tu as besoin d’aide ? Kim ! Prépare la voiture !
Du bruit se fit en arrière fond, donnant des larmes à la jeune femme.
— Madame ? se lança le médecin, stoppant Naeliya dans sa précipitation.
Le ton changea et devint plus froid et suspicieux.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle. Est-ce que Mafia va bien ?
— Je suis le directeur Claude Favoran, du centre psychiatrique, se présenta l’homme. Votre amie s’est présentée à nous il y a huit mois pour un traitement. Nous essayons de la réhabiliter à la vie en société, mais avons besoin d’une certitude qu’elle ne sera pas seule dehors et qu’elle suivra ses séances.
Un moment de silence se fit, puis une voix d’homme reprit.
— Mademoiselle Langlee, c’est Kim.
— Mon… Monsieur… répondit la jeune femme terrorisée.
— Préparez vos affaires, nous serons là dans une trentaine de minutes.
La communication se coupa, laissant Mafia et le médecin dans un silence pesant à se regarder comme s’il venait d’entendre que le Père Noël faisait du break dance dans un sex shop pour arrondir ses fins de mois.
— Eh bien, il me semble que nous avons quelqu’un qui pourra effectivement se porter garant pour vous, Mademoiselle Langlee, soupira l’homme dans un demi sourire.
Était-il déçu ?
Mais Mafia s’en fichait, elle allait revoir Naeliya, sa sauveuse. Sa joie de revoir la femme qui lui avait sauvé la vie lui fit battre le coeur si vite qu’elle en eut le souffle coupé.
— Je peux retourner dans ma chambre ? Demanda-t-elle.
— Veuillez attendre dans le couloir, s’il vous plaît, lui dit l’homme.
Mafia se doutait bien qu’il n’appréciait pas qu’une patiente lui échappe, mais dans un coin de son esprit, elle jubilait de se dire qu’il n’était pas prêt pour ce qui allait arriver dans moins de trente minutes.
Et quand la demi-heure passa, alors qu’elle était sur un siège peu confortable, elle entendit la voix colérique de la jeune femme retentir dans tout le complexe.
— Je peux savoir pourquoi elle est pas dans sa chambre ?! S’exclama Naeliya, marchant rapidement vers le bureau du directeur, plusieurs personnes à sa suite, essayant de l’arrêter tout en se tenant à distance de l’Oni qui l’accompagnait.
Puis, elle la vit et se figea.
Mafia lui paraissait plus petite que dans son souvenir et bien plus fragile.
— Mafia !
La jeune femme se leva de son siège et couru pour se jeter dans ses bras.
— Salut, ma grande, sourit-elle, caressant ses cheveux. Tu te cachais ?
Mafia fit non de la tête, frottant contre la poitrine de Naeliya, se figea, se rappelant qu’elle avait été blessé proche de cet endroit et recula son visage baigné de larmes qu’elle avait trop retenu. Naeliya, touchée, lui essuya les joues et souris à son amie.
— Où est son bureau ? Demanda Kim.
Mafia tendit son bras pour pointer la porte fermée.
Sans attendre qu’on l’invite, Kim ouvrit la porte et força l’entrée.
— Excusez-moi, qui-
Le directeur se figea en découvrant qui venait de faire irruption dans son bureau.
— Un… Un Oni…
Dans le couloir, il put voir Mafia accrochée à une jeune femme qui le détaillait étrangement du regard.
— Chérie, lança l’Oni à la femme dans le couloir. Va avec ton amie dans sa chambre et ramassez ses affaires. Ce monsieur et moi avons quelques mots à nous dire.
— Le fracasse pas, ordonna la belle.
— Je ne peux rien te promettre.
Le directeur entendit la femme soupirer puis embarquer Mafia avec elle.
Kim ferma la porte et prit place dans un fauteuil, laissant sa compagne et sa nouvelle amie s’occuper des affaires de cette dernière.
[…]
— Tu n’as vraiment pas grand-chose, dit Naeliya, alors qu’elles avaient quasiment tout réuni dans une grosse valise et un sac de sport.
— Je… n’ai pas grand-chose de base, lui répondit Mafia.
— Est-ce que tu sais où tu veux aller après ?
— Pas loin du travail. C’est à deux pas de l’hôtel Carlington, expliqua la jeune femme.
— Hm… Il me semble que Tarik possède un des bâtiments du quartier, je peux lui demander s’il peut te louer un de ses appartements. Attends, je l’appelle.
Mais alors que Mafia voulait refuser, Naeliya composa le numéro de l’Oni qui décrocha rapidement.
— Allô, Naeliya ?
— Monsieur Tarik, sourti-elle, sachant pertinemment qu’ils appréciaient tous quand elle mettait un honorifique à leurs prénoms, idem pour leurs démons.
— Que puis-je pour toi ?
— Je suis avec Mafia. La jeune femme que vous avez sauvée… ce jour-là. Nous sommes au centre psychiatrique Oxford, dit-elle. Nous la sortons de là, mais elle n’a plus aucun endroit où vivre et chercherait un logement du côté de l’hôtel. Je sais que tu possèdes un immeuble dans ce quartier.
— Tu es bien renseignée, sourit l’homme à l’autre bout du fil. Est-ce que ton amie veut un logement ?
— En as-tu un de libre ?
— Il se pourrait bien, oui. Où est Kim ?
— Il s’occupe de la paperasse pour la faire sortir, répondit-elle en insistant bien sur le mot « paperasse » qui fit rire l’Oni.
— D’accord, d’accord. Je vais me rendre là-bas. Rejoignez-moi quand vous aurez fini.
— Merci infiniment Monsieur Tarik ! s’exclama Naeliya, écoutant l’Oni pouffer avant de raccrocher.
Fière d’elle, Naeliya reporta son attention sur Mafia qui la dévisageait incrédule.
— Co… Comment tu fais ça ? demanda-t-elle.
— Comment je fais quoi ?
— Parler avec eux sans avoir peur…
— Souviens-toi, j’étais aveugle jusqu’à très récemment.
Comment l’oublier ? Bien que retrouver l’usage de ses yeux par la torture n’était pas vraiment le miracle qu’elle aurait espéré, Naeliya avait été aveugle durant une grande partie de sa vie d’ado et de jeune adulte.
— J’étais terrifiée la première fois où je les ai rencontré, mais Taeliya était avec moi. Et quand Kim est arrivé dans ma vie, je n’ai pas vraiment eu peur de lui. C’était comme s’il avait été fait pour que je n’en ai pas peur.
— Peut-être que c’était le cas, entendirent-elles provenir de la porte de la chambre.
Il était là, bras croisés sur sa large poitrine à regarder sa fiancée avec un désir luisant qu’il ne cachait pas.
— Tu as fini ?
— Oui. J’ai son dossier aussi, répondit-il sans entrer.
— On a rendez-vous avec Tarik, lui apprit-elle.
— Il m’a envoyé un message, confirma-t-il. C’est tout ce que vous avez ?
Mafia se rapprocha de Naeliya, effrayée par l’homme et hocha timidement la tête, comme une enfant apeurée.
Pour dissiper le malaise, Naeliya poussa la valise vers son compagnon qui récupéra le tout et ouvrit la marche. Le trio se dirigea vers le SUV du coréen qui mit tout dans le grand coffre et laissa les deux femmes grimper à l’arrière. Il s’installa derrière le volant, remis le contact et quitta l’endroit pour se rendre dans le quartier proche de l’hôtel. L’endroit était vivant, bien protégé et surtout, l’immeuble que possédait Tarik était truffé de caméra pour que ses locataires s’y sentent plus rassurés. L’Oni marocain était un homme qui aimait que tout soit sous contrôle. S’il ne pouvait garantir la sécurité d’une personne, alors celle d’une dizaine n’était pas à espérer. Mais avec son côté maniaque il avait pu éviter bon nombre de problèmes, ce qui lui avait valu le surnom de superman par ses nombreux locataires qui avaient changé depuis des années. Il avait acheté cet immeuble quand il était encore jeune et en avait fait un bâtiment d’habitation le plus sûr du coin ! Alors savoir qu’il allait devoir héberger une victime qu’ils avaient sauvée d’une mort certaine et qui se trouvait être le dommage collatéral d’un plan sordide pour s’en prendre à la femme d’un Oni, Tarik ne s’était pas tenté à refuser. De plus, la demande venait directement de Naeliya. C’était comme si la princesse, elle-même, lui demandait d’héberger la jeune femme.
Depuis que la compagne de l’Oni coréen était chez eux, une sorte de hiérarchie s’était faite entre elles. Naeliya était devenue, tout comme Kim avec Noah, le bras droit de la jeune femme. Quelle place aurait Mafia ? Tarik avait rapidement compris que Carl y était attaché, tout comme les deux femmes, mais était-elle celle qui lui était destinée ? L’Oni avait un doute. Pourtant…
Un SUV s’arrêta devant le bâtiment et il vit descendre Kim et Naeliya.
— Bienvenue, fit l’Oni en saluant son frère d’armes.
Naeliya aida Mafia a descendre.
— Mafia, voici Tarik, un des Oni, dit-elle. Merci encore pour ton aide.
— Aucun problème, sourit l’homme menaçant qui étudia la jeune femme d’un œil critique.
Rapidement apeurée, elle se recula vers Naeliya.
— Allons-y. Je vais vous faire visiter et vous me direz s’il vous convient, dit Tarik en prenant la tête du groupe.
Mafia espérait vraiment qu’ici commencerait sa nouvelle vie.
Sincèrement, elle le souhaitait de tout son cœur.
***

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