Chapitre 6
Carl tournait en rond. Depuis l’appel de Mafia à Naeliya, il n’avait de cesse de vouloir les accompagner pour savoir si la petite allait bien. Mais Noah lui avait interdit de quitter le QG tant que Kim et Tarik n’étaient pas rentrés.
Un message arriva d’ailleurs sur le portable de l’Oni en chef.
— Tu peux souffler, ils ne vont pas rentrer avant au moins 22 h, dit-il.
— Pourquoi ?! s’exclama l’espagnol.
— Naeliya veut inviter Mademoiselle Langlee à dîner. Taeliya vient de me prévenir qu’elle partait pour les rejoindre. Ils vont au restaurant de Gérard et Laly.
— Oh, arrête-toi là, mon ami, s’amusa Charles alors que Carl s’apprêtait à dire quelque chose. Laisse les femmes entre elles. La petite vient à peine de sortir d’un centre psy et d’un épisode traumatisant, autant que la compagne de Kim.
Bien sûr qu’il le savait, mais il ne pouvait s’empêcher d’avoir envie de savoir si elle allait bien et si elle n’était pas dans un état pire que quand elle était partie.
— Oui, mon ange ? dit Noah au téléphone. D’accord. Non, du tout. Je viendrais te chercher. Oui, les garçons sont avec Aliya. Elle a pris un congé pour le pont. Oui, bien sûr, je lui dirai. Amusez-vous bien.
Quand Noah raccrocha, un sourire énigmatique et moqueur fleurit sur sa bouche dure.
— Qu’est-ce qu’il y a, chef ? Demanda Tristan.
— Il y a qu’une certaine Mafia Langlee a demandé après notre Don Juan préféré.
Le groupe éclata de rire face à un Carl figé qui ne sut quoi faire ni quoi dire. Mafia avait demandé après lui ? N’avait-elle donc pas peur de ce qu’il était ou le voyait-elle comme son protecteur ? Peu importait la définition, il se sentit heureux, durant un bref instant. Barbaros toussa.
Eh bien, mon ami ! Voilà qui est amusant et rassurant !
Oh, la ferme, Barbatruc, pesta Carl.
Le démon éclata de rire, lui donnant mal au crâne.
— Viens avec moi ce soir, dit Noah. J’irai chercher ma femme. Tarik a fait signer un contrat de location pour un an.
— Un an ? Si peu ? s’étonna Martin.
— C’est ce que Naeliya a dit à Taeliya, dit Noah. Je ne suis qu’un simple messager, mon frère. De nous tous, c’est le seul qui possède ce genre de bâtiment dans le coin. Et puis… Tarik possède un système ultra sophistiqué de surveillance.
— Remercions Kim pour ça, dit Dorian.
— Amen ! s’exclamèrent-ils à sa suite avant de rire à gorges déployées.
De l’autre côté de la ville, pendant que les Oni s’amusaient tels des gosses, Mafia avait enfin pu poser ses affaires. Elles avaient été rejoint par Taeliya qui avait prit la jeune femme dans ses bras, lui exprimant à quel point elle avait été inquiète pour elle.
Toutes les trois avaient fait de leur mieux pour aménager le logement et avec l’aide des deux Oni avec elles, ils avaient pu proposer à Mafia un cocon tranquille, sécurisé et confortable dans lequel elle se sentirait bien mieux. Puis ils avaient repris la route direction le petit restaurant du village où habitaient les Oni pour un dîner au calme.
Dans la grande salle, le vieux couple n’avait que peu de monde, malgré le fait que les affaires marchaient bien. À l’arrivée du petit groupe, qui fit sensation dans le restaurant, Laly et Gérard les accueillit avec chaleur.
— Mais en voilà une belle surprise ! Que faites-vous ici, mes enfants ? Lança la vieille femme en baisant les joues de Taeliya et Naeliya.
— Nous aidons une amie à emménager, sourit la princesse du clan en montrant Mafia.
— Oh, mais ! Mon dieu ! s’exclama Laly. Elle est si fine ! Personne ne te nourris ? Viens donc, ma petite ! On va te remplumer un peu, tu risquerais de nous tomber dans les bras !
Mafia se raidit quand la vieille femme s’approcha. Mais pas le temps de répliquer ni de reculer qu’elle se faisait déjà embarquer vers la table des Oni et du clan quand ils venaient y manger. Laly l’installa et disparue avec son mari dans les cuisines. Les deux femmes pouffèrent, prenant place à leur tour.
— Je…
— Laisse, lui sourit Taeliya. Laly est toujours comme ça. D’aussi loin que je me souvienne, elle a toujours été expressive et du genre mamie gâteau. Mes fils l’adorent pour ça.
— Vrai ! pouffa Naeliya. Elios passe son temps à lui courir après pour un cookie sorti du four ou pour lécher la cuillère.
— Ne m’en parle pas, soupira la mère, un sourire nostalgique sur les lèvres.
— Chérie, tu devrais prévenir tes parents pour ce soir.
— J’ai déjà envoyé un texto à maman pour lui dire qu’on viendrait demain soir, répondit Naeliya à son fiancé qui lui baisa la tempe.
Mafia étudiait l’ambiance. Elle observait le couple, puis Taeliya et Tarik ainsi que la grande salle. Tout était nouveau pour elle et il lui faudrait un moment pour s’y faire, elle le savait. Mais la question était… y arriverait-elle ?
Laly et Gérard revinrent les bras chargés de victuailles qu’ils déposèrent sur la grande table et les deux Oni se jetèrent dessus comme des affamés privés de nourriture depuis des mois. Terrorisée, Mafia n’osa pas toucher à son assiette. Naeliya soupira et proposa à la jeune femme de changer de place pour laisser les deux ogres déguster avec faim et délectation leur repas, pour se mettre à un autre bout de la table et lui laisser le temps de picorer la sienne. Kim regarda sa compagne faire, non sans gronder, car il n’appréciait pas qu’elle s’éloigne de lui, mais n’esquissa pas le moindre geste pour la retenir. Il se rappelait de la frayeur qu’elle avait eut quand les deux femmes s’étaient rencontrées, puis quand les Oni avaient débarqués dans la maison du chef alors qu’elle était aveugle. Il comprenait que Mafia avait besoin de temps et que, vu son lien avec les deux femmes, il préférait ne rien dire, simplement montrer son mécontentement.
Durant tout le dîner, Laly n’eut de cesse de poser des questions, bien qu’elle essayât de ne pas faire peur à la nouvelle venue qui semblait être constamment sur le point de s’évanouir. Tristan lui avait raconté ce qu’il s’était passé pour cette pauvresse et la vieille femme avait horrifié. Savoir que Taeliya et Naeliya la prenait sous leurs ailes était un soulagement et une preuve, s’il en fallait encore une, de leurs grands coeurs. Qui a dit que les compagnes d’Oni devenaient insensibles à leur contact ? Elles étaient, tout comme Jess, l’exemple même de la bravoure et de la gentillesse. Mafia avait de la chance d’être tombée sur Naeliya.
[…]
Comme convenu, Noah débarqua dans le restaurant, accompagné de Carl, Tristan et Jess, vers 22 h. Quand le quatuor entra, il n’y avait déjà presque plus personne dans l’établissement, en dehors du petit groupe, toujours à table, papotant avec les propriétaires.
— Mémé ! s’exclama Tristan, faisant un signe de la main à sa grand-mère.
— Je pue le pâté ? lança Gérard, non sans sourire à son petit-fils.
— Coucou, pépé ! pouffa le jeune homme, s’approchant de ses grands-parents pour les prendre dans ses bras et leur baiser les joues.
— Laly, Gérard, fit Noah d’un signe de tête et un sourire amical.
— Bonsoir, mon grand, lui répondit Gérard. Vous venez récupérer notre petit prodige ?
— C’est ça, sourit Noah, s’approchant de la chaise de sa femme, lui baisant le sommet de la tête. Les enfants sont couchés et Orlan les surveille.
— Il est déjà l’heure ? s’étonna la jeune mère en avisant l’heure sur sa montre. Oh, mince ! Je n’ai pas vu le temps passer.
— C’est dingue comment le temps passe vite, quand on s’amuse, pouffa Naeliya.
— Tu te moques de moi ou je rêve ? Lui lança son amie.
L’ancienne non-voyante leva les mains.
— Moi ? Jamais, voyons ! Ce n’est pas mon genre.
Les deux femmes éclatèrent de rire, faisant même sourire Mafia qui se tenait à côté de son ange gardien. Mais quand l’aura de Carl se fit sentir, elle releva la tête rapidement pour croiser son regard et sentit à cet instant une sorte de calme étrange l’envelopper. Il avait été, durant son sauvetage et séjour chez Stein Carlington, son protecteur et celui sur qui elle avait su compter. Il ne l’avait pas lâché et elle avait espéré qu’il soit encore présent dans sa vie. Le revoir, après huit mois était comme si elle venait de réaliser qu’une parenthèse venait de se refermer. Le géant s’approcha d’elle, s’accroupit à côté de sa chaise et plongea son regard dans le sien. Ils avaient bien des choses à se dire, mais aucun son ne put sortir de leurs bouches. Barbaros étudiait la jeune femme et sentit cette étrange atmosphère autour d’elle, comme s’il la connaissait déjà, depuis longtemps.
— T’es sûr qu’elle sera en sécurité, là bas ? Demanda Noah à Tarik.
— T’en fais pas, chef, répondit ce dernier. Mon immeuble est le plus sécurisé de la ville. Kim a tout mis en place et je n’ai jamais rien eu dedans. Mademoiselle Langlee m’a déjà listé les personnes qu’elle ne souhaitait pas voir venir et je les ai envoyés au logiciel de surveillance du futur gendre du Colonel Clark.
Tarik lança un regard amusé au coréen qui avait passé un bras derrière le dossier de la chaise de sa fiancée. Ce dernier arborait un air suffisant et confiant. Il était fier de l’intitulé, ce qui fit pouffer sa compagne.
— Mon système te préviendra si qui que ce soit tente un truc, déclara Kim.
Carl les écoutait, mi-rassuré, mi-inquiet. Était-elle vraiment en sécurité dans cet immeuble ? Devait-il patrouiller pour s’en assurer ? Mais qu’avait-il à la fin ?! Ce n’était pas comme si elle lui était destinée ! Elle était bien trop jeune pour lui et puis… Et puis… Et puis quoi ? Rien. Il ne savait pas quel argument se donner ni quelle excuse utiliser encore. Il se sentait attiré par elle, mais quelque chose lui disait qu’elle n’était pas pour lui. Les rêves. Selon Naeliya, si quelqu’un intégrait le rêve d’un Oni et voyait son démon, cette personne leur était déstiné. Or, Mafia n’y avait jamais mis un pied. Alors, pourquoi avait-il cette sensation qu’ils se connaissaient, qu’ils étaient quelque chose, sans pouvoir mettre de mot dessus ? Le plus frustrant était sans doute que lui ET son démon avaient envie de cette fille fragile et cassée !
Mafia leur offrit un léger sourire, comme si elle cherchait à dire qu’elle allait bien, mais ni l’Oni ni le monstre n’étaient dupes, car ils savaient très bien que ce n’était pas le cas. Mais allaient-ils argumenter avec elle, dans son état actuel ? Non.
Carl se releva alors et déclara qu’il allait ramener la jeune femme dans son nouveau logement. C’était surtout un prétexte pour vérifier que tout était sécurisé et s’assurer qu’elle ne risquait rien. Naeliya et la princesse retirent un rire de justesse et Taeliya congédia l’Oni. Mafia les salua timidement, stressée à l’idée de se retrouver seule avec l’homme féroce et impressionnant.
— Bonne nuit, Mafia, dit Naeliya. Si ça ne va pas, appelle-moi et je viendrais te chercher. La chambre d’amis est libre et prête pour toi.
Kim ne serait sans doute pas heureux d’avoir quelqu’un chez lui, mais Naeliya avait cette façon de rassurer Mafia que c’était ce qui l’avait poussée à l’appeler plus tôt dans la journée.
— M… Merci, Naeliya, sourit la jeune femme avant de se lever, dire au revoir et de rejoindre Carl qui l’attendait déjà à la porte du restaurant.
— Carl ! S’exclama Noah, récupérant les clés de Tristan pour les lancer à travers le restaurant vers son ami qui les attrapa.
— Comment vous allez rentrer ?
— Tarik et Kim peuvent nous raccompagner, répondit Taeliya en souriant.
Carl hocha la tête, ouvrit la porte et sorti.
***

Annotations
Versions