Chapitre 8

11 minutes de lecture

Mafia avait très peu et très mal dormit cette nuit-là.

Après lui avoir confié quelque chose de terriblement secret et terrorisant pour elle, à son amie, voir cette dernière exploser de colère et lui promettre de s’occuper du directeur l’avait angoissé et le fait que Carl cherche à savoir ce qu’elle lui avait dit, n’arrangeait rien. L’Oni était curieux, mais surtout inquiet pour elle et Mafia le savait, car elle le voyait bien dans son attitude et dans le regard qu’il posait sur elle.

Dans la cuisine, le silence régnait en maître. Carl était parti tôt, mais avait prit le temps de préparer un truc rapide pour la jeune femme et posé une note écrite vite fait, lui disant qu’il avait dû partir, car une mission demandait sa présence. À son réveil, Mafia savait qu’il n’était plus dans le salon. Mais jamais elle ne se serait attendu à découvrir un petit déjeuner prêt sur la table de son salon. Un petit sourire avait étiré sa bouche fine et timide. Sur le bout de papier, elle y découvrit l’écriture de l’Oni qui était à son image. Brute avec quelques arrondit sur certaines lettres.

« Désolé, petite fée. Je pouvais pas rester jusqu’à ce que Madame Clark et Laly débarquent. On a reçu une mission et ils ont besoin de moi sur place. Je sais pas si tu vas aimer ce que j’ai préparé. Je te contacterais. »

Mais Mafia savait qu’un Oni en mission contactait rarement les siens. Ses deux amies lui avaient déjà raconté comment cela se passait et elle s’attendait à des jours, voire des semaines de silence. On toqua à sa porte, à peine deux heures plus tard, alors qu’elle terminait de faire le ménage complet de son nouveau logement qui sentait l’odeur de l’homme qui avait dormit sur le canapé.

Figée, elle hésita à s’approcher, jusqu’à ce qu’une voix familière ne dise à travers la porte :

— Ma petite, c’est moi. Laly.

Naeliya l’avait prévenu que la vieille femme du restaurant et sa propre mère allaient venir pour rester avec elle toute la journée, ou du moins une grande partie, afin qu’elle ne soit pas seule et qu’elle ne se sente pas en panique et sans soutien. Taeliya étant à son atelier et Naeliya travaillant pour Stein Carlington, elle ne pouvait compter sur ses amies et encore moins sur Aliya qui devait être dans son salon de coiffure, vu l’heure qu’il était.

Doucement, Mafia s’approcha de la porte, vérifia bien de qui il s’agissait jusqu’à ce qu’elle reconnaisse le visage de la vieille femme. Elle glissa la clé dans la serrure et déverrouilla la porte pour s’effacer et laisser passer les deux femmes.

— Bonjour, ma petite, lui sourit Laly en entrant dans le logement.

— Bon… Bonjour, bredouilla Mafia, saluant les deux femmes.

— C’est joli comme tout, ici ! lança l’autre femme qui se trouvait être Louisa Clark, la mère de Naeliya.

Une enseignante qui avait survécu avec sa famille à un terrible accident, des années plus tôt.

— J’ai, comme qui dirait, l’impression que les filles se sont amusées ici, gloussa Laly, repérant quelques éléments de décorations qui ne pouvaient provenir que de Taeliya ou Naeliya.

— Elles… Elles ont fait une décoration rapide, hi… hier, répondit Mafia. Vous… Voulez boire quel-quelque chose ?

— Oh, volontiers ! Louisa ?

— Si vous le proposez, jeune fille, je ne serai pas contre une tasse. Peu importe le breuvage, répondit Louisa, un sourire chaleureux sur les lèvres.

Mafia crue qu’elle allait pleurer. Combien de fois avait-elle rêvé d’avoir un sourire de sa mère ou même un regard de son père ? Ne serait-ce qu’une attention de leur part. Elle se tourna rapidement pour se diriger vers la cuisine ouverte qui donnait sur le grand espace de la pièce principale et entreprit de préparer quelques tasses de ce qu’elle trouva dans les placards qu’elle n’avait pas encore remplis.

[…]

Et pendant que le trio féminin se découvrait autour d’une tasse fumante, tout en cherchant à en apprendre plus sur la situation de Mafia, Carl, de son côté, s’apprêtait à tirer sur sa cible.

— C’est chiant, se plaignit Dorian.

— Tu veux retourner au manoir ? proposa Martin tout en ajustant son fusil contre son épaule.

— Bah, au moins avec les gosses y a plus d’action !

— Fermez-la ! grommela Carl qui tira la seconde suivante, atteignant sa cible en pleine tête. Cible abattue.

— On passe à la suite, déclara Noah qui se levait déjà pour s’approcher du convoi qu’ils devaient mettre à feu avant de changer de zone d’attaque.

Leur mission était, sur le papier, très simple. Ils devaient éliminer tout un convoi de ravitaillement d’armes et tout faire flamber ou ramener ce qui pouvait être utilisé par le clan (ou bien être revendu à des clients de Carlington). Mais bien sûr, ça ne pouvait pas être aussi facile et ils savaient très bien que des complications allaient très vite arriver, comme à chacune de leurs missions.

Mais dans l’esprit de Carl, tout était en bordel. Il avait eu envie d’aller réveiller Mafia, ce matin, pour lui dire au revoir, mais en l’entendant pleurer dans son lit, il avait préféré ne pas s’y introduire pour briser ce cocon de sûreté qu’elle devait se faire dans son nouveau logement. Pourtant, l’entendre lui avait donné envie de forcer la porte et de s’engouffrer dans son lit pour la prendre dans ses bras.

Mais qu’est-ce qui lui arrivait, bon sang ! Il ne se reconnaissait plus depuis qu’il avait croisé son regard, pour la première fois, dans cette salle froide qui empestait le sang et la connerie ! Il avait simplement voulu rendre service à la compagne de son ami en s’occupant d’une victime collatérale et maintenant ?! Et maintenant, elle ne lui sort plus de la tête. C’était comme si elle se refusait à le lâcher, comme si elle lui disait qu’il lui appartenait et qu’elle avait la laisse qui le retenait à elle alors qu’elle était pétrifiée du moindre bruit !

Non, rien n’allait et il ne savait plus quoi faire. La seule chose qui l’empêchait de vraiment approfondir une quelconque relation avec cette petite femme, était qu’elle n’avait jamais mis un pied dans ses rêves. Mais même ça, il n’en était plus si sûr. Cette sensation de l’avoir déjà vu quelque part lui collait à la peau, comme une combinaison trop moulante et trempée. Pourtant, il n’avait aucun moyen de savoir si cette sensation était née de leur rencontre dans la salle de torture ou si vraiment, par le passé, ils s’étaient déjà croisés.

Il devait en parler à Taeliya et Naeliya. L’ancienne aveugle était celle qui avait découvert le lien qui unissaient les Oni, leurs démons avec leurs compagnes (ajoutons Jess dans le lot des compagnes). Si quelqu’un avait l’aptitude nécessaire pour découvrir ce qui le reliait à Mafia, c’était bien elle.

Mais avant ça, il devait d’abord finir cette fichue mission et rentrer au plus vite. Le groupe se mit à bouger, tels des professionnels du silence et de la discrétion.

Toutefois, ce qui devait être une mission classique, se transforma en bain de sang.

— Putain ! pesta Orlan.

— C’est pas toi qui voulais de l’action ? s’exclama Kim, poignardant un assaillant qui cherchait à le viser d’un peu trop près.

— Oh, ça va ! Et puis, d’abord, c’était Dorian qui se plaignait, pas moi !

— Mais lâchez-moi avec ça ! leur répondit le concerné, égorgeant un homme qui ne devait pas être plus vieux que Tristan.

— Je veux rentrer, voir ma femme, donc abrégez ! gronda Kim.

— Oui, maman ! crièrent les Oni en chœur, même Noah s’y mettait, faisant pousser un énorme soupir au coréen.

Quant à Carl… Son passé de mercenaire lui servait très bien, car il pouvait à peine se souvenir du visage de ceux qu’il était en train de tuer, tant il y en avait et qu’il était concentré sur le désir de rentrer, lui aussi, pour retrouver Mafia et comprendre enfin ce qui les liait.

Mais la mission allait leur prendre au moins une bonne grosse semaine à terminer avant de pouvoir rentrer.

[…]

Durant cette première journée dans son nouveau logement, Mafia avait pu sympathiser avec Laly et Louisa Clark. Les deux femmes lui avaient même proposé de l’accompagner faire quelques courses pour remplir ses placards vides et son frigo. D’abord peu à l’aise, elle s’était finalement laissé convaincre, car elle n’allait pas pouvoir le faire seule, elle le savait très bien.

L’expérience avait été catastrophique pour elle. Sursautant à la moindre personne qu’elle croisait ou quand l’une des deux femmes qui l’accompagnaient esquissait le moindre geste envers elle. Tout avait été compliqué et même à la caisse. L’homme derrière son comptoir lui avait adressé des regards qu’elle avait préféré éviter. Louisa, consciente que la jeune femme vivait à travers des traumatismes qui ne la lâchaient pas, avait pris les devants pour lui faciliter la vie.

Après ce premier jour sportif en émotions, Mafia s’était très vite replongée dans le travail. Tarik, lui avait précisé qu’internet était activé, mais ce n’était pas un réseau qu’elle pourrait utiliser longtemps. Elle avait donc profité de cette première journée pour faire toutes les démarches possibles, secondée par Laly et Louisa qui s’étaient mises à faire les appels de certains fournisseurs pour que son logement soit aux normes. Le colonel Clark, le père de Naeliya, était venu en fin de journée, lui installer une box internet et faire le câblage pour qu’elle ne se retrouve pas dans la mouise pour son travail. Naeliya était venue dîner avec eux dans l’appartement.

Mafia avait pu souffler un peu avec elle à ses côtés, mais quand elle voulu lui demandé sur ce qu’elle avait bien pu faire au directeur du centre psychiatrique, la jeune femme lui avait caressé la tête et offert un sourire tendre, sans rien lui dire. Ce qui l’avait rendu nerveuse.

Mais le reste de cette semaine sans voir beaucoup de monde l’avait rendu morose. Elle devait se rendre à son premier rendez-vous de contrôle, mais seule c’était compliqué pour elle. Pourtant, elle y était préparée. Regardant l’itinéraire le plus rapide et le plus simple pour aller jusqu’au cabinet de sa psy qui se trouvait légèrement plus loin du centre où elle vivait maintenant. Elle aurait pu demander à faire une visioconférence, mais elle avait reçu pour consigne de ne le faire qu’en cas d’extrême urgence et de devoir se déplacer le plus possible en personne pour ses rendez-vous là-bas. Et sans personne pour l’accompagner, elle commençait à stresser.

Avec la reprise du travail, elle avait pu se concentrer sur autre chose que sa solitude ou les innombrables questions qu’elle avait sur « comment vivre toute seule ? » Elle avait encore l’espoir infime que ses parents soient à sa recherche. Qu’ils soient inquiets pour elle, qu’ils se rendent enfin compte qu’ils tiennent à elle. C’était une partie utopique qui ne la lâchait pas et elle savait que tôt ou tard, elle devrait y faire face et décider d’enfin lâcher prise. Mais c’était quelque chose de trop compliqué pour l’instant.

Alors que la semaine se terminait et que samedi se faisait plus sombre avec son couché de soleil, loin derrière les grattes-ciels de la ville, réveillant les nocturnes et l’ambiance électrique du centre-ville, Mafia s’était emmitouflée dans un gros plaid chaud, regardant la télé, un bol de céréales dans les mains, installée dans le canapé. Elle regardait la télé, sans grand intérêt, mais ça avait le don d’occuper l’espace et de lui donner la sensation que le silence autour d’elle n’existait plus. Jusqu’à ce que des coups hésitant se fassent entendre contre sa porte. En panique, elle sursauta. Mafia attrapa la télécommande pour couper le son de la télé, cherchant à faire le plus grand silence possible. Elle n’attendait personne. Qui cela pouvait bien être ?

— T’es sûr qu’il y a quelqu’un dans cet appartement ? Entendit-elle.

— Oui. J’ai vu du monde bouger à cet étage, répondit une autre voix féminine.

— Peut-être que le locataire n’est pas là ou dort ? Proposa la première voix qui ressemblait à celle d’un homme relativement jeune.

— Dormir à cette heure-là ? C’est un vioc qui a emménagé ou quoi ?! S’exclama la femme qui l’accompagnait.

— Qu’est-ce que j’en sais moi ? Et puis, pourquoi tu veux savoir qui habite ici ? Fous leur la paix, Darla.

— T’as pas de couilles toi ! Soupira la femme. On a pas eu de nouveaux locataires depuis un an ! Je veux savoir qui c’est.

— Et ça va t’avancer à quoi de le savoir ?

— Oui, retentit une voix que Mafia reconnu immédiatement. Je suis curieux de savoir aussi pourquoi ça vous intéresse autant de savoir qui vit là.

— Que…

— Oh, non… souffla le jeune homme.

Carl était de retour ! Mafia se précipita vers la porte et la déverrouilla, mais ne se montra pas.

L’Oni se posta devant l’embrasure, cachant aux yeux curieux de la femme et son compagnon, ce qui pouvait bien y avoir à l’intérieur de l’appartement silencieux. Les bras féroces de l’espagnol croisés contre sa poitrine, son regard féroce et colérique, les fit reculer le plus loin possible.

Carl entra dans l’appartement, ne leur laissant pas l’occasion de voir la petite qui s’était collée contre le mur de l’entrée, derrière la porte. Il la referma d’un claque sonore et définitif, mettant fin à l’investigation de la fameuse Darla qui tremblait comme une feuille face à l’Oni terrifiant.

À l’intérieur, Carl découvrit sa petite fée dans son gros plaid, la télé allumée mais silencieuse et un bol sur la table basse.

— Tu passais une bonne soirée, petite fée ? Demanda-t-il, un léger sourire sur sa bouche dure.

Sans comprendre pourquoi, Mafia s’approcha de lui et se colla à son corps chaud et brut. Carl se figea. C’était la première fois qu’elle agissait ainsi, de son propre chef. Délicatement, ayant peur de l’effrayer, il lui caressa délicatement l’arrière de la tête. Elle tremblait. Il le sentait.

— Mafia.

— Tu… Tu sens le sang…

Carl éclata de rire.

— Retourne sur le canapé, je vais me doucher, dit-il.

Elle hocha la tête et s’exécuta.

Il était rentré, mais les questions se bousculaient dans sa tête et Naeliya lui avait donné rendez-vous que le lendemain midi. Il pourrait enfin savoir, mais en avait-il vraiment envie ?

Ne redoutait-il pas de savoir et d’être probablement déçue par ses réponses ?

Si, mais il le voulait tout de même. Il lui était indispensable de savoir. Ainsi il pourrait avancer et déterminer quoi faire de la jeune femme.

Après une bonne douche et s’être changé avec ce qu’il avait apporté dans son sac de sport pour la nuit, il rejoignit Mafia qui avait sortie un deuxième bol et une cuillère qui n’attendaient plus que lui, sur la table basse du salon.

— Parfait pour terminer ma journée, sourit-il, se laissant tomber sur le canapé.

Mafia étira un pan de son plaid pour le poser sur les genoux de l’Oni et lui servit son bol qu’il dégusta comme un affamé. À mesure du temps qui passait, Mafia s’endormit contre son épaule.

Il la prit contre lui et alla l’allonger dans son lit, la recouvrant de sa couette.

— Dors, petite fée. Demain sera un autre jour.

Pour qui ?

Probablement plus pour moi que pour elle, répondit Carl à Barbaros.

Et si aucun de nous ne se souvient ? proposa le démon.

Naeliya est la seule à pouvoir nous aider…

Alors attendons demain, mon ami, souffla le démon, tirant sur son cigare.

***

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Samarra Okayo ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0