Chapitre 12
Quand Kim s’était réveillé, toujours installé dans un fauteuil qu’il avait récupéré du salon, quelqu’un essayait de crocheter la serrure. Carl lui avait parlé de cette femme, qu’il avait croisé plus tôt dans le couloir, devant la porte de l’appartement de Mafia, qui avait déjà essayé, auparavant, de savoir qui vivait là sans raison apparente. Que cherchait-elle à savoir ? S’ils avaient fait de ce logement un de leurs repaires ? Autant être suicidaire… Jamais ils ne s’amuseraient à faire d’un lieu si public un endroit « sécurisé » pour eux et encore moins pour y performer leurs séances de tortures qu’ils affectionnaient tant. Cette femme devait être une détraquée ou alors…
— J’y suis presque, l’entendit-il dire, trifouillant avec ce qui devait lui sembler être des pinces ou au moins des ustensiles de beauté que sa fiancée utilisait de temps en temps pour ses cheveux. J’y suis ! Alors, voyons voir qui se cache là-dedans…
Quand la porte s’ouvrit, Darla ne se serait jamais attendue à se faire attraper violemment par la nuque et être traînée en plein milieu d’un salon minimaliste et bien rangé. Elle tenta de se débattre, mais la poigne qui lui enserrait le coup était si féroce qu’elle sentit une vertèbre craquer douloureusement.
— Chéri, entendirent-ils.
— J’ai trouvé la souris qui cherchait à se faufiler dans l’appartement, gronda-t-il, le regard sombre et terrifiant.
— Vous êtes qui, bordel ?! s’exclama Darla, fixant la femme.
— Ceux avec qui il ne faut pas jouer, lui répondit la femme. Ils ne vont pas tarder.
— Tarik va être très heureux d’apprendre ce que font ses locataires quand il a le dos tourné, souffla le coréen, plaquant sa prise face contre terre, les bras dans le dos.
— Je pense qu’il va surtout avoir une envie de la faire voler, fit la femme que Darla avait déjà vu sans savoir qui elle était.
Sa jalousie lui fit voir rouge, pourtant, la douleur l’empêcha d’expulser le moindre son de sa gorge.
— Mon ange, tu veux bien récupérer dans ton sac, ma sacoche ?
— Oh ? Tu veux faire ça ici ? S’étonna la femme, laissant Darla totalement perplexe.
De quoi parlaient-ils ? Qu’est-ce qu’il y avait dans cette sacoche et pourquoi ils en parlaient comme s’il y avait un truc qu’ils ne devraient pas avoir avec eux ? Elle se mit à gigoter, mais la douleur s’intensifia.
— Au cas où Tarik en ait besoin avant moi, répondit simplement l’homme au-dessus d’elle.
— Du moment que tu ne la transformes pas en écureuil volant, comme tu as fait avec mon agresseur, dit la femme, se dirigeant vers un sac à main, posé sur le comptoir de la cuisine.
— Non, ça je le lui ai exclusivement réservé, gronda férocement l’homme, visiblement encore très en colère ou affecté par ce que l’agresseur avait pu faire à la femme qui revint vers eux avec une sacoche.
— Ils sont là, dit-elle alors, tournant la tête vers la chambre.
« Ils » ? Qui était ce « ils » et pourquoi au pluriel ? Qui vivait vraiment là et pourquoi l’Oni qui ui servait de bailleur prenait-il autant de soin à protéger l’identité du locataire ? Darla était jalouse depuis le premier jour où elle avait rencontré le dénommé Tarik. Un Oni terrifiant, mais incroyablement beau. Darla en était tombée amoureuse très vite et avait cherché à se défaire de la concurrence.
— Naeliya ! Retentit la voix du bailleur depuis la porte d’entrée.
— Tarik, fit la femme, se tournant vers lui comme si elle accueillait un ami ou une personne de sa famille.
Darla les regarda s’embrasser les joues avec un peu trop de familiarité, ce qui la fit vriller. Elle se mit à hurler à plein poumons, mais aucun d’eux ne semblait impressionné, voire même sacrément agacé.
— Où il est ?
— Dans la chambre, il se réveille, répondit le coréen.
— Je ne veux aucune goûte de sang dans le salon, les avertit la femme qui tenait Tarik par le biceps.
— Le touche pas, sale garce ! cracha Darla.
Le trio la dévisagea, visiblement surpris par ses mots.
— Garce ? C’est trop gentil, mais savez-vous à qui vous vous adressez, ma chère ? demanda
Tarik, s’accroupissant devant elle.
— À une aguicheuse ! Elle essaye de vous attirer, vous et cet homme !
Tarik éclata de rire, faisant sortir Carl de la chambre qui ferma la porte derrière lui.
— Depuis quand ta femme est une aguicheuse, Kim ?
— Je me le demande bien, répondit son ami, plaquant un regard brillant sur sa belle. Chérie, tu as quelque chose à me dire ?
— Je t’ai toi, c’est amplement suffisant, soupira sa compagne, bras croisés sur sa poitrine. Mais je crois comprendre ce qu’il se passe ici. Tarik, je peux ?
— Faites donc, ma chère.
Comme pour jouer, Naeliya posa ses doigts fins sur l’avant-bras de l’Oni et Darla se mit à cracher, l’insultant de tous les noms possible, malgré le poids au-dessus d’elle qui était sur le point de lui briser le corps.
— Oh, je vois, pouffa Tarik. La jalousie ne vous va pas du tout, Mademoiselle.
— Kim, lâche-la, s’il te plaît, ordonna la femme.
— Tu es sûre de toi ?
— Je pense que Tarik a quelques petites choses à voir avec cette détraquée. Je te la laisse.
— Avec plaisir ! Je commençais justement à m’ennuyer.
Elle lui tendit la sacoche de Kim et l’Oni disparu avec sa prise qui minaudait, tout en le suppliant de ne pas lui en vouloir.
Après que le calme soit revenu, l’espagnol s’attela à vérifier la porte et Kim se décida à lui prêter main forte afin d’y renforcer la sécurité. Pendant que les hommes bricolaient, Naeliya pénétra la chambre pour trouver Mafia, recroquevillée contre les coussins, la tête contre ses genoux.
— Tu es perdu ?
— Oui… Comment tu fais pour supporter tout… Tout ça ? Et Taeliya ? Jess ? Est-ce que tout le clan le sait ? Et Stein Carlington ?
Naeliya sourit.
Elle s’installa sur un bout du lit, laissant de l’espace à son amie et lui dit :
— Il y a beaucoup de choses auxquelles je ne peux pas t’apporter de réponses. Soit je ne peux pas soit je n’ai simplement pas la réponse. Pour ce qui est de Stein, Taeliya et son mari m’ont dit qu’il avait été l’Oni d’origine jusqu’à l’assassinat de sa femme après son accouchement.
— Mon dieu… murmura Mafia qui ne connaissait pas toute l’histoire de la fille de Stein. Comment Taeliya…
— Nous avons une amie courageuse et qui n’a pas lâché la vie qu’elle voulait mener, répondit simplement la compagne de Kim.
— Naeliya.
— Hm ?
— Comment tu as réagi, la première fois ?
— J’étais aveugle quand j’ai rencontré les Oni et Tael’.
Naeliya lui raconta l’histoire, fascinant Mafia autant que ça l’horrifiait. Découvrant que ses deux amies avaient plus ou moins vécu comme elle une vie de blessures et d’humiliations, elle se sentit encore plus proche d’elles. Pourtant, elle savait que sa propre vie n’était pas aussi douloureuse que celles de ses deux amies. Mais elle comprenait mieux leur relation et ce qui l’attirait à elles. Mafia redressa son corps et dévisagea la femme qui lui faisait face.
— Je ne sais pas si je suis prête pour tout ça, lui avoua-t-elle. Mais ce lien dont vous parliez, que j’ai avec Carl et…
— Barbaros, compléta Naeliya.
— Et… Barbaros, c’est quelque chose qui me rassure autant que ça me paraît étrange. Je ne sais pas comment le décrire, mais…
— Tu as l’impression que, malgré la terreur et l’horreur qu’ils représentent, tu es en sécurité avec eux. Ils sont ta protection quoi que tu puisses en penser et tu les vois comme la seule chose qui ne te fait pas peur.
— Co… Oui, c’est ça !
— J’ai eu ça avec Kim et Samsarra, sourit Naeliya, une pointe de nostalgie dans le regard. Quand je ne voyais rien, ils ont été mon repaire et ma lumière. Ils le sont toujours, mais maintenant que je vois, je peux pleinement profiter de choses avec eux que je ne pouvais faire avant.
— Comme quoi ?
— Voir mon fiancé, sourit Naeliya. Le voir changer quand il est en colère, sourire et entendre son démon dans sa voix quand il est sur le point d’entrer en action. Il y a bien d’autres choses, mais je vais les garder pour moi.
Mafia rougit, comprenant ce qu’elle insinuait.
Quelqu’un toqua à la porte.
— Nael’ ?
— On arrive ! Allez, va te doucher, j’ai un Oni et un démon à calmer, pouffa la jeune femme, quittant le lit. Si tu as besoin de poser des questions, je peux répondre à certaines, mais sache une chose… Je ne suis pas Taeliya. C’est elle qui guide les Oni et les dirige. Je lui suis loyale, parce qu’elle est ma sauveuse et c’est la première à m’avoir tendu la main.
— C’est toi ma sauveuse… lui confia Mafia.
— Et je serais toujours là pour m’occuper de toi, sourit son amie. Mais je n’ai pas tous les droits. En tant que compagne d’Oni, je me dois de suivre leur mode de fonctionnement. Ce qui n’inclut pas de me rendre en mission suicide. Je vis ma vie en travaillant comme interprète pour Stein
Carlington.
— Tu… Tu travailles pour lui ?!
— Hmhm. Je n’ai pas à me battre, mais étant fille de militaire, je sais me défendre. N’hésite pas à m’appeler si tu as besoin.
Naeliya lui embrassa le front et quitta la chambre, la laissant avec encore plus de questions que de réponses, mais surtout avec un respect pour elle qui grandissait encore plus.
Si Naeliya travaillait pour le mafieux le plus connu et sanguinaire, qu’est-ce qu’elle pourrait apporter à ce clan ou même à ce groupe, voire à Taeliya ? Si elle avait comprit quelque chose, c’était que Naeliya s’était pliée à la hiérarchie déjà établie. Elle se laissait dominer par la frêle Taeliya, bien que celle-ci soit très courageuse et ait affronté la mort plus d’une fois. Naeliya avait un fort caractère et une présence bien plus féroce que celle de la fille Carlington. Et pourtant, elle n’avait pas cherché à l’évincer. Non. Bien au contraire. Elle avait accepté son rôle avec plaisir et s’y pliait. Gérer cette bande de monstres ne devait pas être de tout repos et Mafia refusait catégoriquement d’en être à la tête. De plus, elle ne voulait, en aucun cas, se mettre à la place de son amie.
« Les couleurs » avait dit Naeliya. « Elle parle avec les couleurs ! ». Où voulait-elle en venir ? En quoi… Oh…
« Je suis fille de militaire » lui avait-elle confié. « Avec de l’entraînement, elle serait capable de nous aider à protéger les nôtres et la Princesse. » C’était ça ? Naeliya voulait qu’elle joue les guardes ! Faire la sentinelle pour les prévenir du danger et leur permettre de mettre un plan en marche en cas d’embrouilles !
D’accord, Nael’, pensa-t-elle. Si c’est ce que tu veux que je fasse, je vais le faire.
***

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