Chapitre 13
— Bonjour, Mademoiselle Langlee, installez-vous, fit une dame en s’avançant dans une salle relativement cosy. Comment vous vous sentez depuis votre sortie du centre ?
— Je… J’avoue que je me sens un peu étrange, dit Mafia, s’installant dans un fauteuil très confortable.
Trop peut-être pour son propre bien. Depuis la veille, elle n’avait de cesse de se poser des questions sur tout, mais principalement sur les secrets qu’on lui avait confié et le rêve qu’elle avait intégré. Comment ça fonctionnait ? Arriverait-elle à faire pareil que ses amies et à se réveiller normalement ou resterait-elle piégée ?
— Étrange ? C’est-à-dire ? Vous êtes retournée chez vos parents ? Demanda la femme, prenant des notes dans son carnet.
— Non ! S’exclama rapidement Mafia. Je… Des amis m’ont aidé à ma sortie du centre pour trouver un logement et j’y suis depuis quelques jours…
— Des amis ? En voilà une bonne nouvelle ! S’écria la femme, un franc sourire sur les lèvres. Qui sont ces fameux amis ?
— Je…
Avait-elle simplement le droit de le lui dire ? Il était vrai que l’identité de ses amis ne la dérangeait absolument pas, bien au contraire, mais pouvait-elle vraiment dire à sa psychiatre qu’elle fricotait avec la fille Carlington et les Oni ainsi que leurs compagnons ? Soit on la prendrait pour plus folle qu’elle ne l’était, soit sa psy irait immédiatement appeler la police pour la placer sous protection, de peur qu’ils s’en prennent à elle.
— Des amis rencontrés il n’y a pas longtemps, pendant une ballade… après le travail, dit-elle.
Ce qui n’était pas entièrement faux ! Mafia avait effectivement fait leur rencontre… après son enlèvement pendant une de ses ballades après une journée passée chez l’éditeur pour une réunion en présentielle impossible à reporter.
— Oh, c’est super que vous vous soyez ouverte un peu au monde, Mademoiselle Langlee. Et donc, ces amis vous ont trouvé un logement aussi rapidement ?
— L’un d’entre eux est propriétaire d’un immeuble dans le centre-ville, expliqua Mafia, sans entrer dans les détails.
Mieux valait garder certaines informations pour elle et protéger le reste.
— C’est très généreux de la part de cette personne de vous avoir alouée un logement aussi vite. Et comment est-ce que vous vous y sentez ?
La question la fit réfléchir.
Comment se sentait-elle depuis qu’elle y vivait ? Perdue ? Chamboulée ? Heureuse d’avoir enfin franchit le pas qu’elle avait toujours trouvé impossible à faire pour quitter sa maison et sa famille toxique. Mais avec ses découverte sur les Oni et sur elle-même, ainsi que le lien qu’elle partageait avec son protecteur, Carl… Beaucoup d’émotions lui venaient à l’esprit, mais une seule put être prononcée :
— Perturbée.
— Pourquoi cela ?
— C’est tout nouveau pour moi et je ne sais pas si j’arriverai vraiment à m’y faire, murmura
Mafia.
La psychiatre chercha à lui poser d’autres questions, sur son logement, sa relation avec ses amis et surtout sa famille. Comment se sentait-elle vis-à-vis d’eux ? Avait-elle cherché à les contacter ou eux-mêmes avaient-ils essayé ? Mais la vraie question était plutôt : est-ce qu’ils savent qu’elle n’est plus à la maison ? Elle se souvint des visages des deux Oni qui l’avaient raccompagné là-bas avant qu’elle ne prenne la décision d’aller en centre psy pour quelques mois. Ça ne la quittait pas et elle avait l’impression qu’ils la catégorisaient comme une fille dégoûtante. Mais quand elle les avait revu dans ce rêve, la veille, ils l’avaient salué sans trace d’une quelconque émotion négative sur le visage. Bien au contraire. Ce qui était encore plus perturbant pour elle.
Le téléphone de Mafia sonna vers la fin de la séance.
— Excusez-moi, dit-elle, décrochant. Allô ? Oui. Non, je viens de finir. Pourquoi ? Oh, d’accord. C’est ton jour off ? Oh, vraiment ? D’accord, je vais pas tarder à sortir, alors. Merci, Nael’.
Une fois raccrochée, elle s’excusa encore, mais le visage souriant et confiant de la femme la mis sur ses gardes.
— Je vois que vous arrivez à parler un peu plus naturellement. Est-ce que c’est un de vos amis ?
— Une et oui. Elle attend sur le parking du cabinet.
— Eh bien, prenons un autre rendez-vous et je vous libère !
Quelques instants plus tard, Mafia trottinait pour rejoindre son amie qui l’attendait, avec sa mère, comme elle l’avait dit, sur le parking. Le SUV familial soufflait. Elles n’avaient pas coupé le moteur, pensant pouvoir la récupérer et partir rapidement, mais sa psy sortie à ce moment-là pour tenter de rencontrer les fameux amis de sa patiente.
— Coucou, ma grande ! Lança Naeliya, quittant le véhicule pour s’approcher de son amie qui marcha un peu plus vite vers elle. Bonjour, Madame.
— Bonjour ! Fit la psy. Vous êtes une des amies de Mademoiselle Langlee ?
— Effectivement. Je m’appelle Naeliya Clark, se présenta-t-elle, mais la psy ne sembla pas reconnaître le prénom et encore moins le nom de famille qui pourtant avaient fait les gros titres il y a peu. Nous sommes attendu, donc on va vous laisser.
— Très bien. Je suis enchantée d’avoir fait votre connaissance.
— Moi de même, Madame Ford. Bonne journée à vous. Allez, grimpe, ma grande. On doit se dépêcher où j’ai un monstre qui va me retourner la maison.
— Tu es partie sans le prévenir ?
— J’ai surtout pas dormit à la maison cette nuit, je suis retournée chez mes parents, on avait un dîner, expliqua Naeliya, aidant la jeune femme à se hisser dans la voiture.
Une fois installées, Louisa la salua et actionna la voiture pour quitter les lieux. Une petite discussion, encore un peu hésitante, se fit entre elles trois jusqu’à ce qu’elles arrivent au QG des Oni. Kim était posté sur le perron de sa maison, les bras croisés et le regard sévère.
— Maman, tu veux bien conduire Mafia chez Taeliya, je crois que je vais me faire engueuler, l’implora sa fille.
— Pas de souci, pouffa Louisa. Vérifie qu’il n’ait rien cassé.
— Je pense pas que je toucherais le sol ! S’exclama sa fille en sortant. À plus, Mafia !
La portière claqua et elles purent voir l’ancienne non-voyante courir vers son compagnon qui lui dévora la bouche avec férocité, faisant rougir la pauvre jeune femme qui n’avait jamais rien connu de tout ça, hormis les scènes de baisers dans les films pour ados qu’elle affectionnait depuis toujours. Voir ces deux-là se dévorer comme si le monde ne les intéressait plus et qu’eux seuls comptaient, donnait le vertige à Mafia qui ressentit une pointe de jalousie. Est-ce qu’un jour, elle aussi aura le droit d’aimer quelqu’un autant que ces deux-là ou que Taeliya, Jess et leurs partenaires ? Elle l’espérait.
Louisa fit faire demi-tour à son véhicule et alla se garer devant une maison assez champêtre qui respirait la joie de vivre et représentait un calme dans cette mer de noirceur entourée de bois. Elles quittèrent le SUV pour venir toquer à la porte. Mais avant même d’atteindre le haut du perron, celle-ci s’ouvrit sur un petit garçon très joyeux.
— Maman !! Mamie Louisa est là ! s’exclama-t-il avant de venir se jeter dans les bras de la femme qui le souleva pour lui baiser les joues.
— Bonjour, petit Prince, dit-elle.
— Bonjour, mamie Louisa, sourit le garçon. Où est Naeliya ?
— Ma fille est avec son chéri, pouffa la femme, faisant rire le garçon. J’ai ramené une amie. Tu lui dit bonjour, petit cœur ?
— Bonjour, Madame, dit-il un peu plus timidement.
Des bruits de pas précipités se firent entendre, puis Taeliya apparu, portant son deuxième fils contre sa hanche.
— Louisa, Mafia ! Bonjour ! Naeliya est avec vous ?
— Non, maman ! Elle est avec tonton Kim ! répondit le garçon, non sans pouffer dans ses mains.
— Oh, je vois. Une nuit de sevrage n’a pas dû lui plaire, sourit Taeliya. Entrez, entrez.
Mafia découvrit, pour la première fois, l’intérieur de la maison qui respirait la famille, la joie et un bien être intimiste. Cependant, elle pouvait ressentir la présence du père, même s’il n’était pas physiquement présent. C’était comme si sa noirceur et sa dangerosité régnait dans l’habitation tel un voile de protection.
Les trois femmes préparèrent un déjeuner pour plusieurs personnes, car quelques hommes étaient encore dans leurs maisons, alors que d’autres étaient avec leur chef, au manoir Carlington. Elles furent rejointes par Naeliya, qui s’était visiblement changée.
— Naeliya ! S’écria Elios qui couru vers elle, suivit de son petit frère.
— Hello, sourit la jeune femme, attrapant les deux garçons pour les prendre dans ses bras.
— Chérie, vas-y doucement, gronda Kim, entrant à son tour dans la maison. Princesse. Louisa.
— Bonjour, Kim, le salua la femme, embrassant les joues de son futur gendre.
— Mademoiselle Langlee.
— Bon… Bonjour, Mon… Monsieur, bredouilla la pauvresse en panique, se courbant.
— Naeliya ! Fit Elios. T’as encore mal ?
— Un peu, mais je suis bien soignée. Pourquoi ? Tu penses que je ne suis pas capable de vous porter tous les deux ? Pouffa-t-elle.
Le visage légèrement inquiet et triste du garçon lui brisa le cœur, mais elle le trouvait adorable. Thomas lui attrapa une mèche et tira dessus.
— Thomas ! s’exclama sa mère, mais Naeliya l’arrêta, pouffant, jouant avec les deux garçons.
— Laisse, ne t’en fait pas, la rassura la jeune femme. Et si on allait jouer un peu, pendant que maman et les autres préparent un super déjeuner ?
Les deux garçons, surexcités, crièrent de joie. Elle les fit descendre et ils se mirent à galoper vers la chambre qu’ils partageaient, pour lui montrer ce qu’ils avaient reçu pour Noël, bien que certains des cadeaux viennent de sa famille. Et pendant que des cris de joie retentirent dans la chambre, le groupe souriait.
— J’ai hâte de voir à quoi va bien pouvoir ressembler à tes enfants, Kim, dit Taeliya, coupant les légumes qu’épluchait Mafia.
— Ils risquent d’être encore plus terribles que les petits princes, soupira-t-il.
— Connaissant la génétique de notre famille, rétorqua Louisa, occupée à remuer la casserole. C’est fort probable.
Le rire fut général, même Mafia se mit à sourire, tentant d’imaginer la progéniture de sa protectrice et de cet homme effrayant.
— Qu’est-ce que tu en penses, Mafia ? demanda Taeliya.
— Ils seront… beaux… bredouilla-t-elle.
— Ils seront de ma femme, donc forcément qu’ils seront beaux ! répondit Kim, bombant le torse, tel un coq fier, les faisant toutes les trois glousser comme des adolescentes.
— Je ne sais pas ce que ça donnera, mais j’espère vraiment que tout se passera bien, réussi à dire Mafia, d’une traite, les surprenant tous.
Kim sourit, pour la première fois.
— Vous avez raison, Mademoiselle Langlee. Mais ma femme est une guerrière intrépide et imprévisible. Mais ce n’est pas pour tout de suite. Sa santé d’abord, la famille ensuite.
— Je suis d’accord, confirma Louisa, portant toujours sur elle une trace des angoisses qu’elle avait ressenti avec la vie de sa fille et toutes les choses qui lui étaient arrivées.
Mafia aurait aimé que sa mère ou son père soit comme cette femme. Mais à quoi bon espérer.
[…]
Les jours avançaient, mais ne se ressemblaient plus autant qu’avant. Dans son logement, après trois mois passés, la jeune femme avait réussi à se construire une nouvelle vie pour une nouvelle elle. Ses amies venaient très régulièrement lui rendre visite et Carl passait la plus part de son temps à dormir chez elle quand il en avait l’occasion. Mais Mafia ne s’était pas encore montré dans ses rêves. Elle-même ne les avait pas revu dans les siens. Est-ce que quelque chose bloquait ? Ou était-elle encore trop timide et effrayée pour s’ouvrir et les laisser venir ?
Carl se rendit au manoir, trouver la compagne de son frère d’armes afin de lui poser des questions. Avec le temps, la fiancée de Kim avait pu faire des recherches sur ce qui faisait d’eux des Oni et ce qui pouvait les lier à d’autres êtres humains. Taeliya et Naeliya en apprenaient à chaque fois un peu plus, bien que certaines théories entraient surtout dans la partie loufoque de l’occulte. Mais c’était surtout intéressant parce que malgré ce côté étrange et abusé, certains écrits restaient très rapprochés de leur situation réelle.
Quand il arriva dans la grande cour du manoir, les enfants jouaient au ballon avec quelques mafieux sous les regards de leurs parents, installés autour d’une table de jardin en fer forgé peinte en blanc, sous un large parasol.
— Maman ! Tonton Carl est là ! S’écria Elios, avant même que l’Oni ne quitte son véhicule.
Taeliya tourna la tête vers un de ses hommes et lui adressa un léger sourire.
— Papa, je vais devoir utiliser ton bureau. Nous avons quelques choses à voir avec Naeliya et Carl, dit-elle en se levant.
— Il est tout à toi, ma fille, répondit Stein, buvant son café.
Elle lui embrassa le front et quitta le petit espace, confiant la garde de ses fils à son père et rentra, ses deux acolytes sur ses talons.
Dans le bureau, Taeliya prit place sur le canapé et prononça :
— Nous avons peut-être trouvé pourquoi Mafia n’est pas venu.
— Pourquoi ? Demanda Carl, un semblant d’espoir lui compressant le coeur.
— Elle est fermée, annonça Naeliya.
— Fermée ? Comment ça ?
— Carl. Ce que dit Naeliya, c’est que l’état mental de Mafia la bloque de venir dans les rêves. Elle n’est pas encore décidé à agir, confia Taeliya avec sérieux. Il faut qu’on la confie à Joe et le Colonel.
— Vous pensez que ça va l’aider alors qu’elle est pétrifiée du moindre homme qui l’approche ?! S’exclama Carl.
— Oni, le rappela à l’ordre sa maîtresse. Mafia est certes traumatisée, tout comme nous l’avons été toutes les deux. Mais elle ne sera pas seule. Tu seras là et nous aussi. Mais l’aide du Colonel Clark et de Joe, en tant que médecin de confiance, vont nous permettre d’établir une ligne directive pour l’aider à s’ouvrir à vous deux.
Naeliya se leva pour s’approcher de l’espagnol qui la dévisagea d’un regard suppliant.
— Mafia est ta compagne, Carl, dit-elle avec douceur. Kim me tuerait si je n’essaye pas de vous aider.
— Il en serait incapable, grommela Carl.
— Probablement, soupira la jeune femme, posant une main sur son avant-bras. Mais si on ne fait rien…
— Carl, si on ne vous aide pas, tu ne survivras pas au contraire d’elle.
***

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