Chapitre 14

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— Princesse, tu veux dire que…

— Que si on aide pas Mafia à se débloquer, ça vous mettra en danger et cette attirance et obsession que tu ressens pour elle risque de vous rendre fous, autant toi que Barbaros, compléta Naeliya. Parce que vous n’arriverez pas à vous compléter et elle sombrera dans une dépression pendant que vous seriez à l’agonie. Ce que j’ai pu trouver avec Tael’, c’est que dans certaines cultures occultes, les démons tombent amoureux, mais s’ils ne peuvent pas se lier c’est à leurs risques et périlles.

— Carl, tu te souviens de l’état de mon mari quand je suis partie ou même quand on m’a kidnappée.

— Comment l’oublier ?! J’ai cru qu’on allait tous y passer… soupira l’Oni. Vous voulez dire que si l’un de nous se retrouve dans cette situation, on va finir comme lui ?

— De ce qu’on a pu trouver, ce sera pire que ça, souffla Taeliya. Voire mourir de folie… Laisse-nous aider Mafia à s’ouvrir.

— Pas sans moi ! gronda l’Oni.

— C’est évident, sourit Naeliya. Le processus à besoin de quelqu’un de confiance et tu es cette personne pour elle.

— Pourtant elle a plus confiance en toi, répliqua bassement Carl.

— Non, sourit Taeliya. Tu es celui dont elle a besoin pour ça.

Carl se tut un instant, pesant le pour et le contre. Il voulait absolument voir Mafia, pouvoir enfin respirer et ne plus avoir ce constant mal de crâne, cette sensation atroce qu’on lui broyait le cœur et que ses organes se tordaient à chaque seconde qui passe. Il avait besoin d’elle et c’était effectivement réciproque, il le savait, il le vivait.

— D’accord, dit-il enfin. Mais elle doit décider pour elle. Je vais lui en parler.

— On sera là quand vous serez prêts, dit Naeliya, ouvrant la porte du bureau, le laissant quitter les lieux précipitèrent.

— Tu es sûre que c’est une bonne idée ? mumura Taeliya à son amie.

— Il n’y a pas d’autre choix. Si je ne les pousse pas, tu as vu ce que ça allait donner. Carl est déjà dans la phase douloureuse. Regarde-le.

— Tu as raison… J’ai l’impression d’être la pire cheffe…

Naeliya s’installa à côté de la jeune femme et la prit contre elle, lui caressant la tête.

— Ce n’est pas vrai. Regarde ce que tu as fait pour eux, pour toi, pour ton mari, pour moi, pour nous tous ! Tu te démènes pour trouver une solution à leurs malheurs et à se trouver.

— Tu y es pour plus que moi dans cette histoire, renifla Taeliya.

— Être aveugle a eu certains avantages sur ma façon de voir le monde. Mais ne te dénigre pas, Tael’. Tu es une femme courageuse et tu es celle qui régit leur monde. La pression est lourde. Je ne fais que t’assister.

— Merci d’être venue dans nos vies.

— Merci à toi d’avoir sauvé la mienne, sourit Naeliya resserrant son étreinte autour de son amie.

[…]

Sur la route qui menait à l’immeuble de la jeune femme, Carl se repassait la conversation qu’il venait d’avoir avec les deux femmes. Il devait absolument faire quelque chose pour aider Mafia. La moindre pensée qu’ils pourraient dépérir tous les deux et que la jeune femme pourrait souffrir plus que d’ordinaire lui était insupportable. D’où lui venait cette obsession ? Pourquoi était-il si attiré par ce petit bout de femme qui craignait tout et principalement ce qu’il représentait ? Est-ce que Tristan, Noah et Kim étaient dans la même situation que lui ? Noah et Kim ont-ils ressentit cette douleur qui lui brisait le corps et l’esprit dès que leurs compagnes se trouvaient loin d’eux ou en danger ? Qu’avait bien pu ressentir Kim quand sa fiancée s’était faite enlever et tranchée comme on ouvre une trousse ou un kebab pour y fourrer la garniture ? Et Noah ? Quand la princesse avait été kidnappée la première fois par ce couple de tarés ? Et même après, quand elle s’était enfuit, terrorisée ? Il les avait vu dépérir à chaque fois, mais que c’était-il vraiment passé en eux ?

Pour son cas, il souffrait déjà de savoir qu’elle ne pouvait lui laisser accès à ses rêves, voire refusait même de venir dans les siens, alors imaginer qu’ils pouvaient en mourir…

Il n’avait jamais eu peur de rien. Lui, l’ancien mercenaire et un des Oni destructeurs sanguinaires, flippait que ce petit bout de femme ne finisse par les tuer tous les trois ?! C’était le monde à l’envers, mais il comprenait mieux l’attitude de Kaelis et Samsarra depuis les mésaventures des deux femmes. Barbaros était silencieux, mais il pouvait ressentir la douleur qui le traversait.

Si elle refuse ? osa demander le monstre.

Je préfère ne pas y penser, gronda Carl, serrant les dents suite à une énième migraine qui lui serrait le crâne. Mais je veux pas la forcer.

La forcer ou non, nos vies sont entre ses mains…

C’est ce qui me terrifie le plus. Si elle prend peur et s’enfuit, on est vraiment dans la merde et je ne sais pas quelle alternative il peut y avoir pour nous donner du sursit…

J’ai bien peur qu’il n’y en ai aucune, mon ami.

Carl n’était pas le seul à craindre la fuite de la jeune femme. Bien qu’il puisse la comprendre, il était terrifié. Après la découverte de leur secret le plus noir et cette partie qu’eux-mêmes avaient du mal à comprendre depuis qu’ils étaient des Oni, Mafia n’avait pas vraiment posé de questions ce qui l’avait beaucoup étonné. En avait-elle discuté avec quelqu’un ? Sa psychiatre, peut-être ? Non, elle avait certifié aux deux femmes de leur groupe qu’elle n’avait rien dit, hormis avouer qu’elle s’était faite une bande d’amis.

Il se gara devant l’immeuble et grimpa à l’étage de la jeune femme. Dans le couloir, il la vit devant sa porte, entrant la clé dans la serrure.

— Mafia, l’appela-t-il de sa voix grave et profonde.

Elle tourna la tête et son regard se mit subitement à briller, comme si elle était sincèrement heureuse de le voir. Suspendant son geste, elle le laissa approcher. Mais quand il fut à ses côtés, elle remarqua son visage aux traits sévères et tirés, signe que quelque chose n’allait pas.

— Je… Il faut qu’on parle, petite fée…

Mafia hocha la tête, déverrouilla la porte et le laissa passer avant de refermer derrière elle.

[…]

Carl était resté silencieux pendant une bonne vingtaine de minutes, assis sur le canapé, le corps arqué vers l’avant, les coudes sur les genoux, réfléchissant à la meilleure façon de lui décrire ce que sa maîtresse et son amie lui avaient dit un peu plus tôt.

Il l’écouta s’activer dans l’appartement et s’approcher à pas de souris, déposer un verre rempli d’eau sur un dessous de verre, sur la table basse. Le canapé ploya sous son poids léger, juste à côté de l’Oni perdu dans ses réflexions. D’instinct, sentant que quelque chose de grave se passait, Mafia posa sa main froide et tremblante sur l’avant-bras de l’homme qui soupira.

— Petite fée… J’ai quelque chose à dire et ça risque de t’angoisser encore plus, mais je sais pas comment faire pour t’éviter une crise de panique ou que tu t’enfuis, de peur de pas pouvoir tenir le coup…

— Dis… Dis comme ça te viens, l’encouragea-t-elle.

L’Oni espagnol ferma les yeux, prit une grande inspiration et lui raconta son entrevue avec les deux femmes au manoir et ce qu’elles avaient trouvé durant leurs recherches. Plus Mafia l’écoutait et moins elle avait de couleur sur le visage.

— Alors… à… à cause de moi, tu…

Carl se tourna vers elle et lui prit le menton entre ses doigts. Ce simple contact le fit frissonner et sa migraine se calma automatiquement, mais il savait qu’une fois qu’il ne la toucherait plus, ses douleurs allaient revenir au galop. Leurs visages étaient à peine à un souffle l’un de l’autre, leurs regards ne se lâchaient pas, plongeant dans l’autre comme pour s’y noyer. Mafia s’était légèrement tendue à son contact, mais n’avait pu cacher l’excitation que son corps avait put ressentir. Ses joues lui chauffaient et son cœur battait à tout rompre, comme quelqu’un lancé dans une course folle.

Allait-il l’embrasser ? En avait-elle envie ? Comment réagirait-elle s’il venait à dévorer sa bouche comme elle avait vu Naeliya et Kim faire ? Apprécierait-elle ou repenserait-elle à son agresseur ? Soudain, elle sentit le pouce de l’homme en face d’elle lui caresser la lèvre inférieure.

— Mafia, souffla-t-il. J’ai besoin de savoir ce qu’il se passe dans ta petite tête. Est-ce que tu vas fuir ou accepter de faire l’expérience que Naeliya et la Princesse veulent faire ?

C’est vrai. Avec la présence de cet homme si proche d’elle, Mafia avait totalement oublié l’urgence et le danger qui les guettait à cause de cette fermeture d’esprit. Qu’allait-elle choisir de faire ?

— J’ai peur, murmura-t-elle.

— Je serais avec toi, répondit Carl. Je te lâcherai pas.

— Et… Et si ça ne marchait pas ? Que je reste bloqué à cause de mes traumatismes et que tu finisses par…

Une larme acide lui coula sur la joue, traçant son chemin jusqu’à tomber sur sa cuisse. Sa peur actuelle n’était pas de rencontrer d’autres hommes ni d’être entourée de mafieux, non. Elle était flippée que son échec de vouloir bien faire tue le seul homme en qui elle avait confiance et avec qui elle se sentait à l’aise. Il était le seul à éveiller en elle des choses qu’elle avait toujours cru impossible pour elle.

— On réussira. Je sais pas ce qu’on va demander, mais ça marchera.

Carl posa son front contre celui de la jeune femme qui tremblait d’inquiétude. Il serra les dents. Il désirait quelque chose, mais se retenait pour ne pas l’effrayer, mais plus il la touchait, plus il en était proche et plus ce désir l’emprisonnait dans cette obsession primitive qu’il avait du mal à museler.

— Carl… l’appela-t-elle.

Sa petite voix aussi fraiche que l’air et faible qu’une brise légère, lui donna des frissons dans tous le corps.

— Hm ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Allait-elle oser ?

Attendant une réponse, mais n’entendant pas la suite, il releva légèrement le visage et sentit une bouche se poser sur la sienne. Fine, tremblante et pourtant si tentante, Carl se figea telle une statue. Que venait-elle de faire ? Immédiatement, elle se recula, n’osant le regarder de peur d’y lire une sorte de dégoût ou une émotion de colère. Elle s’imaginait déjà la phrase « je ne te vois que comme une petite soeur », mais ce qui suivit lui coupa le souffle.

Un grondement terrifiant lui fit relever la tête pour laisser l’Oni fondre sur elle, enroulant un bras autour de sa taille, la plaquant contre son torse dur et les lèvres de l’espagnol vinrent s’écraser contre les siennes, les embrassant comme s’il cherchait à s’abreuver à elles. Ce baiser n’était pas son premier. Son agresseur s’en était déjà chargé, mais rien n’était comparable à ce qu’il se passait actuellement.

Le trio de compagnons d’Oni lui avait déjà expliqué que la douceur n’existait pas chez eux. Ils ne savaient exprimer leurs sentiments et émotions autrement qu’avec une brutalité sans nom. Pensant paniquer, Mafia trouva pourtant cette forme de brutalité protectrice. Timidement et dans un geste naturel, elle enroula ses bras autour de la nuque de cet homme féroce qui se remit à gronder contre sa bouche.

Le cerveau de Carl ne fonctionnait plus et Barbaros semblait en transe. Qu’est-ce qu’il se passait ? Est-ce que c’était ça, les sensations que l’on ressentait quand un Oni et son démon trouvait la personne qui leur était liée ? Kim, Tristan et Noah ressentaient-ils ça ? Carl voulu en avoir plus, mais quand le corps tremblant de la jeune femme se rappela à lui, il tenta de se maîtriser, pourtant… son démon se refusait à cette rétractation. La créature prit part à l’échange et soupira. Elle était douce, timide et si inexpérimentée, mais elle était à eux.

Un petit soupir fit ouvrir la bouche de la jeune femme, laissant Oni et démon y glisser la langue pour capturer la sienne et jouer avec. Le souffle court, Mafia se cramponna aux épaules robustes de cet homme terrible qui chamboulait le moindre recoin de son corps et de son esprit pour les posséder comme s’il en était le seul et unique maître. Si son agresseur était un taré sans manières, l’Oni, qui n’en avait pas plus, ne lui donnait pas l’impression de n’être qu’une exécutoire pour ses pulsions. Non. L’Oni la désirait et le lui faisait comprendre avec une certaine maladresse.

À bout de souffle, ils se séparèrent et Carl s’attendit à ce qu’elle fuit ou le regard étrangement, les larmes aux yeux. Pourtant, c’était autre chose qu’il vit en elle. Il lui caressa la joue. Il voulait recommencer.

— Je vais appeler la Princesse et lui dire qu’on est prêt, murmura-t-il en s’éloignant, la laissant là, seule avec ses émotions embrouillées par ce qu’il venait de se passer.

L’avait-elle rêvé ? Il n’y avait que ça ! Il n’aurait jamais osé l’embrasser… Mais elle pouvait encore sentir le goût du baiser sauvage sur elle et cette sensation qu’il n’était pas le seul dedans. Est-ce que son démon y avait participé ? Naeliya luui avait dit que les démons ne pouvaient se dissocier du corps et de l’esprit des Oni, mais pouvaient se servir d’eux ou partager ce qu’ils faisaient. Comme un baiser… ou plus. Le rouge lui monta au visage et elle se cacha contre un coussin, un sourire immense sur le visage.

— Princesse ? On est prêt, l’entendit-elle dire au téléphone.

Oui. Elle était terrifiée, mais prête à tout donner pour cet homme qu’elle ne connaissait que depuis quelques mois, mais qui avait déjà prit une grande importance dans sa vie. Elle se leva pour le rejoindre et se posta devant lui. Carl mit le haut parleur pour qu’elle puisse entendre les directives.

— Rendez-vous chez toi, dans trois heures, déclara Taeliya.

— Entendu. Est-ce qu’il faut préparer un truc ? Demanda l’homme, fixant la belle qui le dévisageait, concentrée.

— Des affaires pour elle.

— On se retrouve au QG.

Il raccrocha et la regarda partir en direction de sa chambre, mais l’intercepta avant qu’elle n’ouvre la porte, l’attrapant par la taille.

— Carl ! S’exclama-t-elle, tendue.

— Pourquoi, petite fée ? Pourquoi maintenant ?

Elle se calma légèrement, posant ses deux mains sur l’avant bras qui lui barrait le ventre.

— Parce que… si je ne le faisais pas, je ne pourrais plus me lancer après, avoua-t-elle.

Carl ferma les yeux et vint déposer un baiser dans le creux de son épaule, a sentant frissonner à son contact.

— Va préparer tes affaires.

Il la lâcha et la vit disparaître, ramenant le froid et la douleur dans son corps.

Dieu que c’était bon ! s’exclama Barbaros. J’en veux plus !

Attends, mon ami, le tempéra l’Oni. Patience.

***

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