Chapitre 15

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— Ça sort complètement de mes capacités ! s’exclama Joe.

— Je ne sais pas à quoi elles pensent, mais j’espère sincèrement qu’elles savent dans quoi elles s’embarquent, soupira Christopher, attendant devant la maison de Kim.

Les deux hommes avaient été appelés en urgence par Taeliya et Naeliya afin de se rendre au QG des Oni pour tenter une expérience qui pourrait aider Carl et Mafia. De ce qu’avait compris l’ancien militaire, la jeune femme avait un blocage mental qui faisait obstacle à tout ce qui concernait les rêves et le lien entre elle et l’Oni Carl. Ce qui les mettait en grand danger de mort. Il se souvenait bien des diverses recherches abracadabrantes que sa fille avait faites durant les dernières semaines pour trouver un moyen d’aider sa jeune amie à se libérer de son plus gros traumatisme, mais ça n’allait pas être sans mal.

L’ancien colonel ne pouvait parler d’histoire de démons avec le médecin du clan, même si Joe en savait un peu sur eux, mais ce que Naeliya découvrait, hormis Stein, lui-même et les Oni (sans oublier leurs partenaires de vie et Elios) personne d’autre n’était au courant de ce qu’il se passait dans ce groupe si fermé. Alors devoir partager ses connaissances sans l’accord du chef ou de la princesse des démons… Christopher savait qu’il pourrait aller au-devant d’une mort certaine et donc préférait ne rien dire. Mais quand sa fille lui avait demandé d’embarquer le médecin de famille avec lui au QG des Oni, il s’était posé plein de questions. Pourquoi avaient-elles besoin de lui ? Est-ce que la situation était aussi périlleuse et demandait une assistance médicale sévère ? De plus, que faisait-il, lui-même, ici ?

Des pneus crissèrent et ils purent voir deux gros véhicules entrer dans la forêt. À la tête du cortège, Kim semblait conduire le SUV des Oni dans lequel devait se trouver le plus gros de la bande, car une seconde voiture les suivait. Kim gara le véhicule devant chez lui, faisant sortir tout le monde, pendant que le second se dirigeait vers une autre maison. En descendirent Carl et Mafia.

— Je vois que tout le monde est là, lança Noah en s’approchant pour saluer Christopher qu’il n’avait pas vu depuis quelques jours. Joe.

— Oni, fit ce dernier d’un geste de la tête.

— Papa ! S’exclama Naeliya, se dirigeant vers l’ancien militaire qui la prit dans ses bras avant de serrer la main à son futur gendre.

— Bonjour, chérie, dit-il, lui embrassant le dessus de la tête.

— Tu as ce que je t’ai demandé ?

— Oui, répondit-il. C’est dans le coffre. Tu veux que je le sorte maintenant ?

— Laissez, Colonel, dit Kim en allant ouvrir le coffre. Je vais m’en charger.

— Autant ne pas perdre de temps, confirma Taeliya. Mafia, tout va bien se passer, je te le promet.

— Je… Je vais faire de mon mieux, bredouilla la jeune femme, accrochée au bras de l’espagnol.

Leur proximité était belle à voir, mais ils devaient se dépêcher.

Kim récupéra un gros sac qu’il garda avec lui, libérant ainsi son futur beau-père qui resterait avec Naeliya, durant un temps.

— J’ai besoin qu’on m’explique ce que je fais là, demanda Joe. Princesse ?

— Allons d’abord chez Carl, le coupa la femme en question, se tournant vers le propriétaire de la maison.

Il hocha la tête et dirigea la troupe chez lui.

— C’est vrai que tu n’y es jamais allée, Mafia, sourit Taeliya. Nael’, est-ce que ça ne serait pas judicieux qu’elle visite d’abord ?

— Si ça peut l’aider à mieux la cartographier pour après, pourquoi pas, répondit son amie qui trouva l’idée assez bonne. Mafia, je t’expliquerai le processus après. Mais laisse Carl te montrer la maison et quand vous serez prêts, venez nous chercher.

— D… D’accord.

Ils entrèrent et elle put découvrir une maison ordonnée, à la limite du maniaque de la propreté à la Bree Van De Kamp1. Tout avait une place dédiée et rien ne devait dépasser. L’odeur douce du bois la transportait, contrastant avec la dangerosité et la férocité de l’homme qui la regardait admirer les lieux de son regard curieux et brillant.

— Ma chambre est à l’étage, indiqua-t-il. Il y a une chambre d’ami, un bureau et une salle de bain. Le chef nous a fait un étage capable d’avoir des invités et ma chambre possède sa propre salle de bain. Monte, petite fée.

Timide, elle n’osa pas, mais le désire de connaître l’environnement où vivait Carl fut plus grand et elle se mit à grimper l’escalier qui craqua à chacun de ses pas. Il l’écouta marcher à l’étage, fermant les yeux pour apprécier le fait qu’elle était chez lui. Ce simple sentiment eut le don d’adoucir ses douleurs.

— C’est grand ! l’entendit-il s’exclamer, le faisant sourire en l’imaginant les yeux grands ouvert, regarder partout autour d’elle, admirative et excitée.

— Je pense que mon chef sera content de savoir que ses plans d’architectes te conviennent, petite fée, dit-il de sa voix rauque et forte pour qu’elle puisse l’entendre.

Mafia revint quelques instants plus tard.

— Tu es prête ?

— Oui.

Sa voix ne tremblait plus. Elle était déterminée et il ne pouvait que l’admirer. Des trois femmes de leur groupe, elle n’était pas la plus intrépide, mais on ne pouvait lui réfuter le courage dont elle faisait preuve, malgré tout ce qui lui était arrivé en si peu de temps. Carl présenta sa main, grande ouverte. Mafia y glissa ses doigts froids qu’il chercha à réchauffer en les frottant doucement, comme Taeliya le lui avait montré.

— Je te quitte pas.

— Je sais. Allons les chercher, répondit-elle, son regard fixé sur la porte d’entrée fermée.

[…]

Installés dans le salon de l’espagnol, le groupe tenta de se trouver une place confortable pour écouter ce que Taeliya et son amie avaient à leur dire et la façon dont il fallait procéder.

— Joe, j’ai besoin que tu aides Mafia à rester concentrer pendant tout le procédé.

— Entendu, Princesse, répondit le médecin.

— Ça va être dur, je ne vous le cache pas, Mademoiselle Langlee, s’excusa Christopher, installant ses capteurs sur le visage et le haut du corps de la jeune femme, assise à côté de Carl. Mais vous êtes bien entourée. Gardez l’esprit clair.

— Mafia, dit Naeliya. Ce que mon père t’installe va nous permettre de savoir où tu bloques et pourquoi. La présence de Joe est afin de garder un œil sur ton état de santé. Nous ne cherchons pas à te faire du mal, mais à trouver le moyen de te débloquer. L’hypnose ne marchera pas, je dois donc essayer d’autres choses qui peuvent être terrifiantes. Mais je te promets que tout ira bien. Tu nous fais confiance ?

— Oui, souffla Mafia d’une petite voix, serrant les doigts de Carl.

— Rassure-toi, il reste là. J’ai besoin qu’ils soient présents pour te trouver et te montrer la voie. Les Oni sont là au cas où l’état de Carl se dégrade.

— Carl va…

— Ne bougez pas, Mademoiselle, lui dit l’ancien militaire.

Mafia se figea.

— Ce n’est que pas prévention, dit le chef de la bande, ne lâchant pas son ami du regard, bras croisés contre sa forte poitrine. Un seul Oni ne peut en contenir un. Nous sommes obligés d’être plusieurs.

— Et encore, dit Orlan.

— T’es rassurant, dis donc, le gronda Tristan.

— Bah quoi ? Dis le contraire ! le défia Orlan.

— Ça suffit les enfantillages, soupira l’Oni. On dirait mes gamins.

— Oui, papa ! répondirent les deux Oni en chœur.

— Putain… Vous me fatiguez… soupira leur chef.

Mafia sourit.

— Merci, leur adressa-t-elle dans un souffle.

— C’est bon, j’ai fini, les avertit Christopher, se redressant pour reculer du canapé.

— Assis-toi, papa. Tu as encore mal après ton footing avec Kim du week-end dernier.

— Désolé, encore, Colonel.

— Ne t’excuses pas, mon garçon, pouffa l’homme, prenant place dans un des fauteuils du salon. J’ai voulu tenter, je saurais que je ne le ferai plus à l’avenir.

— Tu viendras courir avec moi, fit sa fille.

— Programme-nous ça, ma chérie. Bon, c’est quand vous voulez.

Taeliya et son amie se regardèrent.

Il était l’heure de commencer. C’était le moment de vérité. Si tout ce qu’elles avaient trouvé ne fonctionnaient pas, ça allait être très compliqué d’ouvrir l’esprit de Mafia, hormis en le forçant, mais ça pourrait lui être fatal et Carl préférerait mourir que de vivre ça.

— Monsieur Barbaros, appela Naeliya.

— Présent, ma chère, répondit la voix dédoublée de Carl, un œil rouge la fixant.

— Bonjour, dit-elle. Êtes-vous prêt ?

— Autant que possible, répondit la créature.

Joe avait déjà assisté à ce genre de scène, mais à l’époque ou Stein avait encore Maria. Depuis, il n’avait plus eu l’opportunité d’assister à ce genre d’exercice. Naeliya savait parler avec les démons comme s’ils étaient des être humains lambda, et non comme des monstres. Tout comme Taeliya et probablement Jess.

— Mafia, ma chérie, je veux que tu prennes une grande inspiration et que tu expires doucement et lentement. Quand je te le dirais, coupe ta respiration. Tout ira bien, je te le promets, dit Naeliya. Tael’ va te tenir la main et Carl aussi. Laisse Barbaros entrer, d’accord ?

Mafia hocha la tête et s’exécuta.

Elle prit une grande inspiration, de quoi bien gonfler ses poumons, puis les vida entièrement, le plus lentement possible.

— C’est très bien, l’encouragea Taeliya, qui lui caressait la main.

— Coupe ta respiration, ordonna Naeliya.

C’est à ce moment que Mafia prit peur, mais la chaleur de l’Oni et de son amie, ainsi que la présence de tous autour d’elle l’aida, un peu, à se rassurer. Elle n’était pas seule et elle allait sauver Carl et Barbaros. Elle voulait retrouver cette créature qui veillait sur elle dans ses songes. Elle désirait les sauver et pouvoir découvrir ce monde qui était le leur.

— Ferme les yeux et choisi une pièce de la maison. Celle où tu te sentirais bien sans personne dedans.

Une pièce si elle était seule dans cette maison ? Sans hésitation, elle choisit la salle de bain au fond du couloir. Une pièce isolée, facile à protéger en cas d’intrusion.

— Tu vas manquer d’air, la prévint Naeliya. C’est le but. Ne combat pas. Écoute les sons autour de toi et regarde les couleurs. Tu sais parler avec les couleurs. Tu dois t’y accrocher.

Le silence qui se faisait autour d’elle fut si angoissant et son manque d’air accéléra les battements de son coeur. Des larmes commencèrent à couler sur ses joues, elle voulu ouvrir sa bouche pour respirer, mais se força à ne plus bouger.

— Elle commence à convulser, avertit Taeliya.

— Monsieur Barbaros, dit Naeliya.

— À votre signal, ma chère.

— Carl, dès qu’elle sera évanouie par le manque d’air, tu dois guider ton démon vers elle.

— Entendu. J’ai mal, Nael’.

— Je sais. Mais si on ne passe pas par une semi-mort, on ne pourra pas vous sauver tous les trois, déclara l’ancienne aveugle.

— Très joyeux, Mademoiselle Clark, souffla l’Oni en chef.

— Nous n’avons rien trouver qui pourrait fonctionner autrement, répondit-elle de cette voix froide et détachée.

Celle qu’elle utilisait quand la situation était critique et qu’elle devait rester maîtresse d’elle-même. Kim la connaissait beaucoup trop bien pour se rappeler qu’il l’avait entendu le jour de son enlèvement. Il serra les poings, debout non loin d’elle.

Mafia les écoutait et comprit ce qu’elle devait faire. Une semi-mort ? Devait-elle mourir pour que son esprit s’ouvre ? C’était effrayant, angoissant au possible, mais d’accord. Pourquoi acceptait-elle ça aussi facilement ? Elle n’en savait rien, mais se savait en confiance avec ses amies autour d’elle. Oui, Naeliya avait cette voix de méchante, mais Mafia l’avait déjà entendu et se raccrochait à son timbre détaché qui leur avait sauvé la vie, ce jour-là.

Si Naeliya parvenait à les sauver, Mafia lui jurerait une loyauté sans fin et ferait n’importe quoi pour elle. Même si Taeliya était la cheffe, Mafia ferait tout pour payer sa vie auprès de l’ancienne aveugle. Elle deviendrait leur éclaireur. Cette sentinelle qu’elle voulait qu’elle soit. Elle se plongerait dans l’apprentissage du langage des couleurs et celui des codes militaires pour protéger ses amies et les Oni.

Elle sentit peu à peu son corps se calmer et son esprit vagabonder.

— Maintenant ! s’exclama Naeliya.

***

1Personnage de la série américaine desperate housewives, jouée par l’actrice Marcia Cross.

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