Chapitre 20
Carl se demandait encore comment cette famille pouvait avoir fait semblant d’être « unis » pour mieux détruire leur enfant unique au point de devoir détourner sa propre psychiatre en qui elle avait eu confiance toute sa vie. Sa famille n’étant plus de ce monde depuis longtemps, il s’en était forgé une avec les Oni. Ses camarades de guerres, de massacres et de bien d’autres choses qu’il ne valait mieux pas mentionner devant la princesse et ses deux amies, au risque de les voir s’évanouir ou de se mettre à vomir. Mais même sans famille, il ne comprenait pas qu’on puisse détester à ce point sa propre progéniture alors qu’elle n’a que quelques minutes de vie.
— Mon frère, appela Kim.
— J’hésite à m’en débarrasser, gronda l’Oni, s’essuyant les avants-bras avec une serviette trempée.
Ça faisait un moment qu’il torturait cette femme. Pas par plaisir ni pour avoir des informations ou vérités, mais pour Mafia. La trahison était trop grande pour elle, il l’avait sentit quand elle avait murmuré la couleur grise.
— Je doute que ta compagne apprécie cette nouvelle décoration au-dessus du lit, lança Tristan, installé sur un fauteuil, regardant le corps sans vie de la psychiatre qui n’avait eu de cesse de plaider sa cause pour sauver sa vie.
— Elle servira pour pisser dedans, fit Dorian.
L’amusement n’était plus dans sa voix. Il n’en avait rien à faire et n’avait pris aucun plaisir, non plus, à cette séance de torture. Aucun n’avait participé, en dehors de Carl. Pourtant, aucun des neuf n’avait semblé vraiment heureux. Non pas qu’ils adoraient tuer, c’était devenu leur quotidien et un travail qui gagnait bien, mais rien de joyeux. La seule chose qui illuminait leurs vies étaient la jeune femme qui les dirigeait, ainsi que ses deux garçons. Bien entendu, un autre type de bonheur avait pénétré leurs carapaces solides. L’amour. Taeliya, Jess, Naeliya et maintenant Mafia. Secrètement, les autres espéraient que ça leur arrive aussi.
— Il est quelle heure ? demanda l’espagnol, rabattant les manches de sa veste, jetant un coup d’œil à ses amis.
— Presque l’heure du dîner, déclara Martin. Tu devais récupérer Mademoiselle Langlee.
— Allons-y.
— Occupe-toi d’elle, dit Tarik. Je me charge de faire un rapport au chef et à la Princesse avec Kim.
— Merci.
— Laisse ! intervint Orlan alors qu’il s’apprêtait à récupérer le corps sans vie de la femme qu’il venait de tuer. On s’en charge.
Carl fit un signe à ses camarades avant de quitter les lieux, se rendant directement à la maison principale, suivit de Tarik et Kim. Les lumières étaient allumées et ils remarquèrent la silhouette de Mafia, accrochée au corps fatigué de Naeliya.
— Il me semble que vous risquez de vous voir encore plus souvent que d’habitude, pouffa Tarik.
— Un peu trop souvent, je pense, grommela Carl.
— Pas que je ne t’aime pas, mon frère, mais je préfère passer mon temps avec ma femme, répondit Kim le regard braqué sur elle.
— Sans rancune, lança l’espagnol. T’es pas assez fine pour moi.
— Je t’emmerde, gronda le coréen, faisant rire Tarik, ce qui attira l’attention des habitants de la maison.
Quand Mafia le vit, elle quitta précipitamment Naeliya pour ouvrir la porte et se poster en haut des quelques marches qui les séparaient. Elle le toisa tandis qu’il s’arrêtait.
— Dis aurevoir à tes copines, on rentre, dit-il.
Mafia hocha simplement la tête, retourna à l’intérieur de la maison pour prévenir qu’elle partait. Naeliya apparue à son tour, suivit de Taeliya qui souriait.
— Mon ange, dit Kim.
— Fais ce que t’as à faire, dit-elle.
Il grimpa les marches, lui entoura la taille de son bras, lui baisa la tempe. Tarik sur ses talons, ils entrèrent dans la maison pour trouver leur chef, installé sur un fauteuil, le regard perdu dans le feu de l’âtre de cheminée.
— J’écoute, dit-il sans bouger.
Mafia suivit Carl qui n’avait pas osé la toucher, sentant encore le sang sur lui. Il voulait une douche pour s’assurer de ne pas l’effrayer ni la rendre malade. Ils entrèrent dans la maison et l’Oni se dirigea vers sa chambre pour se déshabiller et faire couler l’eau sur son corps. Les innombrables cicatrices qui se reflétaient sur son corps, les tatouages du clan ou de ses années passées en tant que mercenaire, rendait son corps plus impressionnant encore.
Seule en bas, elle se dirigea vers la cuisine toute équipée, pour préparer un dîner léger avec ce qu’elle trouva.
Qu’est-ce qu’il s’était passé avec sa psychiatre ? Au vu de l’odeur qu’il portait sur lui, aucun doute n’était possible sur la fatalité qu’elle avait rencontrée. Elle l’avait comprit à son regard et sa façon de rester assez loin pour lui éviter de sentir le sang sur lui, même s’il avait dû essayer d’en retirer une grosse partie.
— Heureusement que personne n’a été blessé, soupira-t-elle, remuant la casserole.
Elle n’avait pas entendu la douche s’éteindre ni les pas de l’Oni dans les escaliers, tant elle était concentrée sur ses propres pensées. Elle ne perçu que trop tard l’aura sombre qui se trouvait à l’entrée de la pièce. C’est en se tournant, couteau à la main qu’elle le découvrit, collé contre l’arche qui séparait la cuisine du salon, bras croisés contre sa poitrine, habillé d’un survêtement de sport gris qui moulait son corps à la perfection.
— Pose ça, petite fée, dit-il. Tu vas te faire mal.
— Tu… J’ai eu peur ! souffla-t-elle, une main sur son cœur.
Elle le vit quitter son poste d’observation pour s’approcher d’elle, lui prendre le couteau de la main et le poser sur le plan de travail.
— Tu comptais tuer qui avec ça ?
— J’allais couper des légumes, se justifia-t-elle, se tournant pour récupérer l’objet, contourna l’homme pour récupérer quelques légumes qu’elle avait mit à tremper dans l’évier.
Il la regarda faire, un sourire léger sur les lèvres. Était-ce ça, d’avoir quelqu’un chez soit ? Autre qu’un ami ou une connaissance, mais sa moitié qui virevoltait tel un papillon, allant où elle voulait pour préparer un dîner au calme, ou juste s’activer dans la maison ? Est-ce que c’est ainsi que ce sentent Noah, Kim et Tristan ? Est-ce que le boss était aussi comme ça, avec Maria, sa première femme et la mère de Taeliya ? Il ne savait comment décrire ce qu’il ressentait, mais il pouvait dire qu’il était, en quelque sorte, en paix dans son propre sanctuaire. D’ordinaire, il ne passait pas beaucoup de temps chez lui, préférant aller s’entraîner au QG, courir ou encore s’amuser avec les petits princes, mais quand il était à la maison… Il se sentait seul, vide et hormis discuter avec son démon, il n’aimait guère rester ici. Pourtant, c’était chez lui, SA maison, SON endroit privé. Mais voilà qu’il fallait qu’il rencontre une petite femme terrorisée par le monde et détruite par un taré pour qu’il se sente un peu plus humain dans son propre monde. Même Barbaros semblait apaisé.
— Carl, appela la jeune femme.
Elle avait retrouvé un peu de corde vocale, ce qui donnait un timbre un peu essoufflé à sa voix, mais l’effet sur lui fut immédiat.
— Hm ? Besoin d’aide ?
— J’ai… Presque fini de cuisiner, l’avertit-elle, versant le contenu de la casserole dans un plat qu’elle avait réussi à dénicher dans un des placards, en hauteur.
Il se tourna vers le comptoir de sa cuisine et décida qu’ils allaient manger ici. Il mit alors le couvert et s’installa, mais dû intervenir quand il la vit porter le plat et vaciller avec.
— Donne-moi ça. T’as pas encore assez de forces pour faire le service. Va t’asseoir.
Elle lui laissa le plat et grimpa sur la chaise. Il plaça le plat devant eux et la servit.
Mais Mafia ne mangea pas. Même s’ils avaient l’habitude de dîner ensemble chez elle, c’était bien la première fois qu’elle faisait quelque chose d’élaboré chez quelqu’un d’autre. Carl s’étant jeté sur son assiette, n’avait pas remarqué qu’elle attendait qu’il dise quelque chose sur sa cuisine. C’est une fois tout dévoré et voulant se resservir qu’il tourna la tête vers elle et la découvrit, toujours dans l’attente, son assiette à peine touchée.
— Tu manges pas ?
— Si, mais je…
Il la vit rougir et la trouva beaucoup trop adorable pour son propre bien être. Comment pouvait-elle être aussi désirable ? Son corps se rappela à lui d’une façon très dérangeante et de manière imposante qui lui fit serrer les cuisses, cherchant à contenir son envie.
— Je suis pas difficile, tu sais ça, petite fée, dit-il enfin. Tu cuisines trop bien pour mon estomac.
Elle soupira.
Il avait visiblement donné une bonne réponse à une question muette. Quand il la vit manger avec appétit, il ne put qu’avoir envie d’être le moindre aliment pour pouvoir toucher sa bouche, sa langue, sentir son souffle frais sur lui, entendre sa voix gémir ou soupirer…
Si tu veux bien cesser, mon ami ! gronda Barbaros. Tu n’es pas le seul qui essaye de se contenir, ici !
Putain ! Elle va finir par me tuer !
NOUS tuer, le corrigea le démon.
Le dîner fut relativement calme, à l’exception de l’esprit et du corps de Carl qui s’étaient complètement ligués contre lui. Même son cœur le prenait en traître, espérant vivement une avancée dans la situation.
Plus tard, après avoir terminé leur repas et avoir débarrassé, ils se retrouvèrent dans le salon, sans savoir quoi se dire. Mafia regarda l’heure sur l’horloge du salon et se dit qu’il se faisait tard. Elle allait devoir rentrer chez elle.
— Y pense même pas, l’entendit-elle gronder. Tu restes ici, ce soir.
— Mais, je…
— Mafia, dit l’homme, se penchant en avant, les coudes posés sur ses cuisses. Est-ce que je te fais peur ? Où tout ce que tu as vécu t’effraies au point de préféré partir ?
— Non ! s’écria-t-elle, le regard brillant de larmes. Pas du tout !
— D’accord, d’accord. Ne pleure pas, petite fée. Je déteste te voir pleurer.
Il avança son bras pour caresser sa joue du pouce. Le contact rugueux de sa paume de main contre la douceur de la jeune femme le tuait, mais il ne pouvait s’empêcher de vouloir continuer à maintenir ce contact.
— Pourquoi tu veux partir ? l’interrogea-t-il.
— Je… ne veux pas déranger, bredouilla-t-elle.
L’Oni souffla, se recula dans son fauteuil et l’invita à s’approcher. Intimidée, elle pris un temps avant de se lever et d’être attirée sur ses cuisses robustes dont elle pouvait sentir la férocité sous elle, autant que la puissance de cette créature toute droit sortie des enfers.
— On ira chez toi demain, déclara-t-il. Tu vas rester ici pendant quelques jours. Il y a quelque chose sur laquelle je veux me renseigner et je suis pas à l’aise de t’avoir à des kilomètres d’une zone sécurisé comme ici.
— Tu… Tu veux que je reste ici, chez toi ? Bafouilla-t-elle, le rouge aux joues.
L’Oni sourit.
Il posa son front contre son biceps fin, poussant un long soupir.
— Ah, Mafia… Je vais vraiment finir par mourir à cause de toi.
La panique figea la jeune femme, qu’il s’empressa de rassurer.
— Est-ce que tu sais à quel point j’ai envie de te toucher, te dévorer la bouche et te faire des choses que tu n’oserais pas imaginer ?
Sa voix se fit plus vibrante, plus grave.
— Barbaros, ta gueule, gronda l’Oni. Fous-moi la paix deux minutes, je cause.
Fascinée, Mafia posa sa main sur la tête de l’espagnol et se mit à doucement lui caresser les cheveux qu’elle trouva soyeux. Elle avait toujours voulu les toucher. D’où lui venait ce soudain élan de courage ?
D’abord surpris, les deux démons se mirent très vite à gronder d’appréciation, presque comme un ronronnement. L’image fit sourire la jeune femme qui se mit à rire.
— Qu’est-ce qui t’amuse, petite fée ?
— Toi… Vous ? répondit-elle, se corrigeant pour inclure le démon.
— Raconte.
— J’ai l’im… l’impression de caresser un chat qui ronronne, dit-elle, les joues lui chauffant, honteuse de sa comparaison.
Carl releva son visage pour venir lui lécher la gorge, puis se rendit proche de son oreille, mordillant le lobe avant de lui murmurer :
— Un chat ne ferait pas ce que je rêve de te faire, ma douce.
***

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