Chapitre 25
Sur le retour au QG, Carl n’avait de cesse de se repasser la conversation avec cette Madame Lambert. Il allait faire des recherches sur cette femme. Est-ce que Mafia a confiance en elle ? Il en doutait. En dehors de Naeliya, principalement et Taeliya, elle ne faisait confiance à personne, alors pourquoi cette dame y aurait droit ? De plus, après la trahison d’une externe, comme sa psychiatre, Mafia avait cessé de vouloir se rapprocher des personnes de son quotidien qui n’appartenaient pas au cercle restreint des Oni et de leurs moitiés.
Si Mafia devait faire, un jour, confiance à quelqu’un d’extérieur à leur cercle, est-ce que cette femme aura l’honneur d’être désignée ou alors Mafia tuerait sa confiance au monde du dehors ?
— Tu penses à quoi ? demanda la voix fraîche et timide de sa compagne.
— Ta supérieure, répondit-il, baisant les doigts de la jeune femme qu’il tenait dans sa main, le regard braqué sur la route.
— Tu penses qu’elle n’est pas digne de confiance ?
— Tu lui fait confiance ?
— J’en sais rien… Elle a toujours fait attention à moi, mais je ne sais plus quoi penser, après…
— Je vais garder un œil sur elle, annonça l’Oni.
Elle savait que s’engager avec lui signifierait que sa vie serait épiée. Lui en voulait-elle ? Non. Il avait beaucoup d’ennemis, autant que Stein Carlington. Si Naeliya avait accepté de vivre ainsi, pourquoi pas elle ? Savoir que ces hommes possessifs et jaloux gardaient le contrôle sur leurs vies de cette manière avait un côté malsain, mais également rassurant. Elle qui n’avait vécu que dans l’indifférence, l’ignorance et la trahison, savoir que Carl préférait vérifier qui entrait dans sa vie pour la protéger et lui éviter de revivre les douleurs du passé, lui faisait se sentir enfin comme quelqu’un d’aimé et qui comptait pour quelqu’un.
— Merci, murmura-t-elle.
Le téléphone de Mafia sonna.
— Allô ? Nael’ ? Oui, pourquoi ? Où ça ? J’arrive.
Inquiet par ce changement d’attitude, Carl voulu savoir ce qu’il se passait, mais cette femme savait se taire et garder un secret, quand bien même celui-ci soit terrifiant, comme ça semblait l’être.
— Tu… Tu peux me déposer au centre commercial ? Jess m’attend devant le starbucks.
— T’es sûre de toi ?
— Ou… Oui…
— Mafia, gronda-t-il, mais rien n’y fit.
Elle garda le silence.
Et son angoisse prit de l’ampleur quand il la vit descendre, tremblante, devant l’énorme complexe de shopping. Allait-elle survivre ?
— Mafia ! S’exclama une voix.
— Jess, soupira-t-elle, heureuse de voir le jeune homme courir droit sur elle, visiblement aussi choqué qu’elle. La Princesse m’envoi te récupérer. Ah, salut, Carl. Pas besoin de venir la chercher, c’est moi qui conduit.
— Il se passe quoi, bordel ?! Gronda l’Oni.
— Je… Je peux rien dire, répondit le jeune homme. On y va, Mafia.
— Oui.
Elle ne jeta même pas un seul regard à l’Oni. Il la vit prendre du bout des doigts la manche du manteau du mafieux et courir avec lui vers la boutique. Devait-il les suivre ? Oui. Pas le choix, s’il n’y avait que Jess avec eux, personne d’autre ne pouvait les protéger. Il alla garer la voiture plus loin et se dirigea vers le magasin où il les trouva, installés autour d’une table, le silence visiblement très pesant. Qu’avait Naeliya ? Est-ce que c’était si grave que ça ?
Soudain, Aliya, Sonia, Louisa et même Laly firent leur apparition, en panique.
— Naeliya ! S’exclama la mère en courant vers sa fille qui était sur le point de craquer.
— On… On devrait changer d’endroit, proposa Mafia. Ce… n’est pas sûr, ici.
— Tu as raison, mais ne retournons pas au QG ni au manoir, dit Sonia.
— Je… Je sais où aller, murmura Mafia.
— On te suit.
[…]
Carl les suivait depuis un moment jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent devant l’immeuble dans lequel elle habitait grâce à la compagne de Kim et surtout avec l’accord de Tarik. Il descendit du SUV et attendit pour les suivre à l’étage. Quand il voulu se brancher sur les caméras qu’ils avaient installés avec Kim, il se rendit compte que le groupe avait été trop intelligent. Ils avaient tout débranché. Sauf un micro qu’ils n’avaient pas pu trouver. Carl connecta ses écouteurs et attendit.
— Quand est-ce que c’est arrivé ? Demanda Sonia.
— Je… J’en sais rien, souffla Naeliya, les larmes aux yeux. Je… Je me sentais super mal et j’avais des vertiges depuis quelques jours. J’ai mis ça sur le compte de la fatigue et du stress des dernières semaines.
— Tu en as parlé à Kim ? Demanda Louisa.
— Non. Je pensais que j’avais choppé un microbe ou quelque chose comme ça, mais…
Carl put entendre la voix de la jeune femme se briser.
— Depuis combien de temps tu étais enceinte ? Demanda Jess.
L’Oni se figea.
Enceinte ? Naeliya était enceinte ? Pourquoi cette panique ? C’était super ! À moins que…
— Un mois et quatre jours, avoua-t-elle.
Un mois ? Un mois de grossesse, Kim va être fou de joie.
— Perdre un bébé si tôt est vraiment terrible, dit Laly.
Carl manqua de s’étouffer.
Qu’est-ce qu’elle entendait par « perdu » ?
— Tu penses lui en parler quand ? Demanda Taaeliya.
— Je sais pas… J’ai trop peur et mal, pleura enfin la jeune femme. On avait pas prévu ça et… et même si j’étais super heureuse de savoir qu’on allait avoir un enfant, savoir qu’il ne verra jamais le jour, je… Je sais pas comment Kim va réagir…
La porte s’ouvrit soudainement, laissant Carl entrer, le regard terriblement triste.
— Je peux m’en charger.
Naeliya éclata en sanglots, brisant le coeur de chacune des personnes présentes dans la pièce. Il vit Mafia la tenir contre elle, lui caressant le dos pour tenter d’apaiser une douleur qu’elle ne pouvait pas connaître. Taeliya et les autres mères autour d’elles le pouvaient. Elles le pouvaient, car certaines avaient déjà expérimentés des fausses-couches.
— Comment ça a pu arriver ? demanda l’espagnol avec douceur, s’accroupissant devant la compagne de son meilleur ami.
— Tu as entendu, ne fais pas semblait, gronda Taeliya, les larmes aux yeux.
— Me blâmez pas pour ça, Princesse. Naeliya, je peux en parler à Kim. Mais je sais comment il va réagir. Tu es la plus importante à ses yeux. Ce qui le tuera en premier c’est toi.
— Carl, appelle-le. Uniquement lui, ordonna Taeliya, tenant la main de son amie.
Sans bouger, l’Oni sortit son téléphone et composa le numéro de son frère d’armes.
— Mec, tu peux me rejoindre à l’appartement de Mafia ? Nan, tout seul. C’est… important. Prépare-toi, tu vas pas aimer.
Il raccrocha sans rien dire de plus, laissant l’Oni coréen dans le flou.
[…]
Il ne fallut pas longtemps à Kim pour débarquer à l’appartement. Quand on Jess lui ouvrit la porte, il s’attendait à voir Carl en piteux état, mais ce ne fut pas le cas, bien au contraire. Pas qu’il était en joie, mais au moins il n’avait pas ravagé les lieux. Puis son regard se posa sur l’assemblée massivement féminine jusqu’à tomber sur sa femme, pétrifiée, en larme et visiblement paniquée de le voir. Que ce passait-il ?
— Est-ce que tout va bien ? demanda-t-il prudemment en approchant.
— Tu veux qu’on te laisse ? proposa Louisa.
— Non, je…
Les larmes se remirent à couler sur son visage. Kim se précipita vers elle, se mettant à genoux, cherchant à savoir ce qu’il se passait, mais à peine la toucha-t-elle qu’elle retira ses mains, comme s’il la brûlait.
— Nael’ ?
— Kim, dit Carl.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? paniqua le coréen.
— Tiens, lis ça.
Carl tendit à son ami une feuille dépliée qu’ils avaient visiblement tous déjà lu. Kim la prit et lu son contenu. Son corps devint froid, voire glacial à mesure qu’il lisait les lignes tapées de cette écriture rigide des ordinateurs et au jargon médical chiant et complexe à comprendre. Ce qu’il arrivait cependant à lire fut que Naeliya avait été enceinte pendant un mois et quelques jours et qu’aujourd’hui…
— Vous pouvez nous laisser un peu d’espace ? Demanda-t-il.
Il pouvait sentir leur hésitation, mais il n’allait pas plier. Carl fit signe au groupe de se rendre dans le couloir, devant la porte de l’appartement. Une fois seuls dans le grand salon, Kim ferma les yeux et poussa un long soupir. Samsarra était détruit, mais espérait encore que ce que l’Oni venait de lire était faux. Durant un mois entier, Naeliya avait porté leur progéniture et aucun d’eux ne s’en était rendu compte ? Et maintenant… avec le stress et le travail en plus des histoires d’Oni, elle l’avait perdu ? Comment devaient-ils réagir face à cette fatalité ? Et la jeune femme ? Kim releva son visage pour voir sa femme détruite par l’annonce et surtout de devoir lui faire face avec cette sensation d’échec dans les yeux.
— Nael’, l’appela-t-il. Regarde-moi. S’il te plaît.
— Je… Je peux pas, avoua-t-elle, les larmes coulant sans cesse sur ses joues.
— Regarde-moi, mon ange, insista l’Oni.
Il n’avait pas eu le temps de se sentir heureux d’avoir potentiellement un enfant avec la femme qu’il aimait, même s’ils s’étaient mit d’accord pour attendre leur mariage pour en avoir un, mais la nature étant ce qu’elle était, il avait été placé là sans qu’ils n’aient vraiment le temps de s’y préparer. Puis, ils l’avaient perdu. L’histoire était d’autant plus terrible qu’un an auparavant, si elle avait été enceinte pendant ses tortures, il aurait été comme un fou et aurait réduit le pays à feu et à sang. Mais aujourd’hui, il n’avait d’yeux que pour cette femme courageuse qui venait de perdre un morceau d’elle et se mettait à craindre les réactions de son fiancé.
— Je ne t’en veux pas, dit-il alors. Je ne suis pas déçu ni en colère ni prêt à tout casser parce qu’on a perdu cet enfant.
Naeliya tiqua sur le « on ». Son regard alla se ficher dans celui du coréen. Il était certes triste, blessé sûrement, mais surtout inquiet. Pour elle… Carl le lui avait dit. Kim la fera toujours passer en première.
— Nael’, murmura Kim, sa voix sombre, signe que son démon était présent.
Cette fois-ci, la jeune femme éclata en sanglots sonores et déchirant, se laissant aller dans les bras de son compagnon qui put respirer, la sentant contre lui.
Dans le couloir, Mafia écoutait son amie pleurer et se sentait mal. Pour une raison quelconque elle se disait fautive et responsable de cette perte, alors que non. Mais sa situation avait prit beaucoup d’énergie à Naeliya, ce qui avait sûrement causé sa perte et l’illustratrice s’en voulait. Carl noua un bras autour de ses épaules, la rapprochant de lui pour lui permettre de cacher ses propres larmes contre son corps protecteur et robuste.
Et si ça avait été elle à la place de Naeliya ? Comment aurait réagit Carl ? Est-ce qu’il voulait des enfants ? En voulait-elle ? C’était trop tôt pour elle. Mais Carl était plus âgé, peut-être souhaitait-il en obtenir ?
Tais-toi, Mafia, se réprimanda-t-elle mentalement. Tais-toi, ton amie souffre et tu penses qu’à toi… T’es vraiment sans cœur.
Oui, elle l’était. Elle se disait qu’elle ne méritait pas ce qu’elle avait et qu’elle aurait préféré être à la place de son amie pour lui épargner ses larmes et sa douleur, mais elle savait que c’était faux et qu’elle n’avait pas besoin de se dénigrer à ce point.
[…]
Plus tard, quand ils purent rentrer dans l’appartement, à nouveau, Naeliya remercia ses amis pour leur soutien et à Carl d’avoir agit. Kim allait devoir prendre du temps pour la consoler et ils devraient en parler à leur groupe, mais pour l’heure, chacun dû prendre le chemin du retour, sauf
Mafia qui décida de dormir ici.
Carl s’imposa, refusant de la laisser seule et encore plus dans son état.
Elle ne le lui refusa pas et s’endormie, bien plus tard, contre le corps chaud et rassurant de son compagnon.
***

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