Les Ombres du Quotidien
Le silence s’était abattu sur le laboratoire.
Les écrans affichaient encore les dernières données du combat contre le Noxis : fluctuations d’énergie, battements anormaux, traces du champ de confinement.
Les scientifiques, nerveux, murmuraient entre eux en éteignant les machines.
Eiden observait tout ça sans rien dire.
Le cœur encore battant, il essayait de ne pas fixer trop longtemps la cage où le Noxis avait été détruit.
On aurait dit qu’un fragment de cette chose continuait d’exister dans l’air, comme une ombre qui refusait de s’éteindre.
Son père, debout près d’une console, l’appela d’une voix calme :
— Eiden, approche un peu.
Le garçon s’exécuta, les yeux rivés au sol.
Le docteur Soryu avait l’air fatigué, mais sa voix gardait cette fermeté habituelle.
— Dis-moi, as-tu besoin de quelque chose ?
Eiden leva la tête, surpris par la question.
— Non, rien de spécial.
— Alors pourquoi es-tu venu ici ? Tu sais que cette section du laboratoire est réservée aux employés officiels.
Eiden hésita avant de répondre.
— Je… je voulais juste te voir, Père.
Le docteur Soryu resta silencieux un instant.
Ses yeux se radoucirent à peine.
— Tu m’as vu, maintenant, dit-il en fermant un dossier sur la table.
Tu devrais rentrer à la maison. Il est tard, et tu as cours demain.
Eiden ouvrit la bouche pour protester, mais son père leva la main, coupant court à toute discussion.
— Inutile d’insister. Tu trouveras ton dîner dans le réfrigérateur, comme d’habitude.
Eiden soupira, à moitié vexé, à moitié résigné.
— D’accord…
Soryu hocha simplement la tête, déjà replongé dans ses rapports.
— Et ne reviens plus dans cette partie de la base sans autorisation, ajouta-t-il sans le regarder.
— Oui, Père.
Eiden fit demi-tour.
Ses pas résonnaient faiblement sur le sol métallique.
Il jeta un dernier regard vers la grande salle, baignée d’une lumière blafarde.
Les silhouettes en blouse blanche s’activaient déjà à d’autres tâches, comme si rien ne s’était passé.
Comme si ce Noxis, cette horreur, n’avait jamais existé.
Le couloir souterrain menant à la surface était long, froid, presque vide.
Les néons clignotaient parfois, projetant sur les murs des éclats pâles.
Eiden s’arrêta au milieu du tunnel, ferma les yeux, inspira profondément.
L’air ici n’avait pas d’odeur, pas de vie.
Il avait grandi entre ces murs, entre le silence et les expériences de son père.
Et pourtant, à chaque fois qu’il quittait la base, il avait l’impression d’abandonner un monde pour en rejoindre un autre.
La trappe d’acier s’ouvrit enfin sur la nuit.
Un souffle glacé le frappa au visage.
Dehors, la ville s’étendait au loin, illuminée par des halos jaunes et bleus.
Les bâtiments semblaient minuscules depuis la colline où se trouvait la sortie cachée.
Derrière lui, la terre vibrait encore légèrement — le cœur du laboratoire, vivant, endormi sous la roche.
Eiden prit la route, les mains dans les poches.
Ses bottes crissaient sur le gravier.
Il traversa les ruelles désertes, passa devant quelques lampadaires clignotants, puis arriva devant son immeuble.
Chez lui, tout était comme toujours.
Propre, ordonné… froid.
Il posa son manteau, alluma la lumière.
Un simple mot l’attendait sur la table, griffonné à la hâte :
“Ne traîne pas trop. Mange et dors.”
Il esquissa un léger sourire.
— Classique…
Il ouvrit le frigo, sortit la boîte que son père lui avait laissée, et s’installa.
Pendant qu’il mangeait, ses pensées vagabondaient.
Il repensait au regard du Noxis avant qu’il disparaisse.
Ces yeux étrangement humains, comme s’ils essayaient de comprendre quelque chose.
Ou de dire quelque chose.
Il finit par ranger la boîte, fit sa toilette, et se laissa tomber sur son lit.
Le plafond paraissait infini.
La lumière de la lune filtrait entre les volets, dessinant sur le mur une ligne argentée.
Un instant avant de s’endormir, il sentit à nouveau ce frisson.
Une vibration dans ses doigts.
Une lumière bleutée, minuscule, qui pulsa sous sa peau, juste une seconde.
Puis plus rien.
Le silence revint, complet.
Seule la respiration calme d’Eiden emplissait la pièce.

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