Entre deux mondes
Le souffle d’Eiden était court, irrégulier. Il haletait comme s’il venait de courir des kilomètres, alors qu’il se trouvait simplement assis, la tête posée sur la table de la bibliothèque. La lumière tamisée des néons dansaient sur les étagères pleines de livres, projetant des ombres mouvantes sur le sol.
— Eiden… hé, Eiden ! La voix familière de son ami perça le brouillard dans sa tête. Il releva doucement les yeux. Devant lui, un garçon de son âge, aux cheveux bruns ébouriffés, le regardait avec un sourire moqueur.
— T’étais encore en train de dormir, hein ? En plein milieu de la bibliothèque, t’as pas froid aux yeux ! — J’ai… j’ai juste fermé les paupières une seconde, répondit Eiden en se frottant la nuque.
Mais son cœur battait vite. Trop vite. Il revoyait encore la lumière bleue, les cris, la main glacée du cobaye qui l’avait saisi. Un frisson remonta le long de son bras — là où le Glitch s’était infiltré dans sa peau. Il jeta un coup d’œil rapide à sa paume : une trace bleutée, faible, presque invisible, pulsait sous sa chair. Il la serra aussitôt, cachant son trouble.
— T’as pas l’air bien, dit son ami, un peu inquiet cette fois. — C’est rien. Mauvais rêve, c’est tout.
Un silence passa, seulement troublé par le froissement des pages. Au loin, une cloche sonna : la fin des révisions. Les deux adolescents rangèrent leurs affaires, quittant la bibliothèque baignée d’une lumière dorée.
— Dernier cours de la journée, lança son ami avec un sourire. Tu paries qu’on va encore avoir ce prof d’histoire en mode “discours de guerre” ? — Je préfère encore affronter un Noxis, répondit Eiden avec un soupir.
Ils rirent doucement, sans se douter à quel point cette phrase sonnait comme une prophétie.
La salle de classe vibrait d’un léger brouhaha. Le professeur, un homme sec aux lunettes rondes, griffonnait des dates sur le tableau. Le sujet du jour : L’apparition des Noxis et la fondation des Sept Organisations. Eiden écoutait à moitié. Dehors, les nuages s’amoncelaient, teignant la ville d’une teinte de cendre.
— “Les Noxis”, disait le professeur, “ne sont pas des simples créatures. Ce sont des fissures vivantes dans la réalité. Chaque apparition est un cri du Néant, cherchant à s’étendre.”
Eiden détourna le regard vers la fenêtre. Des ombres ondulaient sur le sol de la cour. Il eut un instant l’impression d’y voir des silhouettes, mouvantes, floues — comme celles qu’il avait vues dans le laboratoire.
— Eiden Soryu ? Vous rêvassez encore ?
Il sursauta, ramené brusquement à la réalité. Quelques rires éclatèrent dans la classe. Il s’excusa maladroitement, sous le regard sévère du professeur.
La journée se termina enfin. Eiden marcha dans les rues calmes du quartier, son sac sur l’épaule. Le ciel s’assombrissait, traversé d’éclairs discrets. Arrivé devant un vieux bâtiment désaffecté, il jeta un regard autour de lui pour s’assurer qu’il n’était pas suivi, puis entra.
Derrière une lourde porte métallique se trouvait un passage secret : un couloir souterrain éclairé par des lampes rouges. Eiden avança d’un pas rapide. Au fond, la porte de l’organisation Noctis Ordo s’ouvrit automatiquement à son approche.
L’intérieur était vaste, à la fois moderne et austère : écrans holographiques, couloirs vitrifiés, bruits d’appareils. Des membres en tenue sombre discutaient autour d’un immense tableau de mission. Son père, le docteur Soryu, se tenait au centre, concentré sur une série de données.
— Tu arrives juste à temps, Eiden, dit-il sans lever les yeux. — Une nouvelle attaque ? — Oui. Un Noxis de classe B détecté au sud de la ville. On envoie une équipe. Pas toi.
Le ton était catégorique. Eiden ne répondit pas. Il savait qu’il n’avait pas le choix.
Sur un écran géant apparurent les combattants : trois membres de Noctis Ordo, armés de lames et de gantelets énergétiques. Le monstre, une abomination d’ombre et de chair, rampait hors d’un cratère, ses yeux brillants d’une lueur violette.
— C’est un “Ravageur”... souffla un technicien. — Il faut l’abattre avant qu’il atteigne la zone résidentielle, ajouta un autre.
Eiden observa en silence. Les combattants s’élancèrent, rapides, synchronisés. L’un d’eux projeta des chaînes d’énergie autour de la bête, l’autre frappa son crâne d’un coup explosif. Le monstre hurla, libérant une onde noire qui fit trembler la caméra.
Puis, un rayon lumineux jaillit : une attaque combinée, pure, chirurgicale. Le Noxis s’effondra, se désintégra lentement dans un souffle de particules sombres.
Un silence s’installa. Le docteur Soryu ferma les yeux, soulagé. — Mission accomplie. Aucune victime civile.

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