Chapitre 1 : Le chat noir de Ryssel

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Extrait du livre de Marwen Van Chabolt

"Nul ne choisit d’être Porteur.
Un Protecteur veille, invisible, attaché à son âme comme l’ombre à la lumière.
Mais ce lien n’est jamais gratuit : un serment réclame toujours un prix."

Après avoir mis un point final à son projet d’acte de divorce par consentement mutuel, Rose s’enfonça dans son fauteuil, les yeux clos, les paumes pressées contre ses paupières brûlantes. L’horloge de son ordinateur affichait 19h43. Encore une soirée qui s’annonçait plus courte que prévue. Elle aurait dû envoyer les projets aux clients, mais ses paupières pesaient déjà trop lourd : ce serait pour demain.

Elle travaillait dans un grand cabinet juridique de Lille. Le genre d’endroit où tout brillait, sauf la reconnaissance. Elle repensa à ses années d’études, à la voix de ses professeurs qui la jugeaient incapable de réussir, à ses notes, à ses nuits blanches. Tout cela n’avait pas été vain : elle avait décroché ce poste prometteur de juriste, celui qu’elle s’était imaginée comme un tremplin.

Mais la réalité avait terni l’éclat de sa victoire. Le salaire, maigre, ne reflétait ni les responsabilités ni les heures interminables accumulées sans espoir de compensation. Ses collègues semblaient l’accepter comme une fatalité. Elle, ce qui la tenait encore, c’était la conviction d’être utile à ses clients. Et, pour l’instant, cela lui suffisait.

Plus ou moins.

Elle éteignit son ordinateur, rassembla ses affaires et descendit les trois étages du cabinet, ses talons claquant sur le tapis rouge sang qui recouvrait l’escalier. Le bois sculpté, les dorures, tout respirait le luxe et contrastait cruellement avec son bureau minuscule coincé sous les combles, où les piles de dossiers menaçaient toujours de s’écrouler.

Dehors, la nuit tombée la saisit aussitôt. Rose resserra son manteau sur sa gorge. Le froid lui mordait les joues et les passants pressés se hâtaient, chacun happé par l’envie de regagner son foyer. L’air était saturé de pollution, mais elle inspira malgré tout à pleins poumons, comme si ce souffle lui appartenait. Après un rapide passage dans une supérette du coin, elle franchit le porche de sa résidence.

Rose vivait dans un petit deux-pièces en centre-ville. En contrebas, le ronronnement continu des voitures montait jusqu’à ses fenêtres, parfois entrecoupé la nuit par le hurlement d’une sirène d’ambulance. À force, elle n’y prêtait plus attention.
L’intérieur de l’appartement, lui, avait quelque chose de provisoire : ni décoration, ni bibelots, juste l’essentiel. Des cartons entassés dans les coins, entrouverts, semblaient rappeler qu’elle n’avait jamais vraiment pris le temps de s’installer.
Quelques photographies pourtant reposaient de travers sur le meuble d’entrée. Sur la plupart, un couple d’une quarantaine d’années, souriant, entourait d’un bras une adolescente à la queue-de-cheval haute, qui souriait à moitié. Ses parents, médecins sans frontières, passaient leur vie à parcourir le monde, quittant souvent leur fille pour de longs mois, appelés par la guerre ou la maladie là où l’on avait besoin d’eux. Rose en avait hérité une force d’indépendance… mais aussi une solitude dont elle n’arrivait pas à se défaire.
Depuis sa majorité, elle avait définitivement coupé le cordon, préférant se débrouiller seule. Elle sortait peu, se liait rarement. Le calme de son appartement lui convenait, même si parfois, ce calme sonnait creux.

Son deux-pièces l’accueillit avec son silence habituel. Elle défit ses chaussures, abandonna son manteau dans l’entrée et, en quelques pas, gagna la cuisine. Une silhouette sombre l’attendait déjà derrière la vitre.

Un gros chat noir.

Ses yeux ronds, d’un vert émeraude intense, la fixaient avec impatience. Rose poussa la vieille fenêtre branlante et le laissa entrer. Il se frotta aussitôt contre ses jambes, sa fourrure épaisse se gonflant d’un ronron gourmand.

Ce n’était pas son chat. Mais il venait depuis des mois réclamer de la nourriture. D’abord agacée, Rose avait fini par céder, incapable de supporter ses miaulements insistants. Elle avait même acheté des croquettes, comme si, malgré elle, il était devenu un colocataire. Le canapé portait déjà les stigmates de son intrusion : griffures, poils, coussins éventrés. Mais sa présence avait fini par l’apprivoiser.

Elle se prépara un repas sommaire qu’elle engloutit devant la télévision. Les jeux débiles, les informations catastrophiques, rien ne retenait son attention, jusqu’à ce qu’elle s’arrête sur une émission culinaire où un grand chef vantait une soupe de potimarron aux œufs pochés. Rose, amusée par le contraste avec son assiette vide, se laissa tomber contre le canapé. Le chat bondit sur elle, s’installa en boule sur son ventre et se mit à ronronner doucement. Leurs souffles se calèrent l’un sur l’autre et elle finit par s’endormir au son lointain des explications du chef.

**

Le lendemain matin, elle se leva tôt, machinalement. Tailleur noir, chemise blanche, chaussures plates. Tout était simple, pratique, identique à la veille. Le chat sortit avec elle, comme chaque matin, disparaissant aussitôt dans la rue pour ses mystérieuses escapades. Rose l’imaginait volontiers passer de maison en maison, quémandant nourriture et caresses pour conserver sa silhouette bien ronde.

La journée de travail fut rythmée de coups de téléphone, de mails et de dossiers à boucler. Elle engloutit un sandwich devant son ordinateur à midi, trop prise pour s’accorder une vraie pause. Mais ce soir-là, pour une fois, elle éteignit son poste à 18h45, soulagée d’avoir réussi à tout envoyer à temps.

Au lieu de rentrer directement, elle choisit un autre chemin. Elle longea la Deûle, ses eaux noires reflétant les lumières de la ville, et s’arrêta sur le pont Napoléon. Le printemps s’annonçait déjà. Les bourgeons gonflaient aux branches, les chiens couraient sur les pelouses, les maîtres riaient de leurs cabrioles dans la boue.

Rose s’attarda, laissant le vent caresser ses cheveux. Puis un frisson la parcourut. L’impression étrange d’être observée. Elle balaya le pont du regard.

Personne.

Pourtant… dans un fourré, une paire d’yeux jaunes brillait. Elle cligna.

Plus rien.

Juste des arbustes, immobiles. Elle secoua la tête. Sans doute pensait-elle trop à son gros chat noir.

De retour chez elle, il l’attendait, miaulant furieusement à la fenêtre comme pour la réprimander. Mais une fois repu, il se roula sous une couverture, abandonnant sa fausse dignité au profit d’un sommeil lourd.

Rose gagna sa chambre tôt ce soir-là. Elle se glissa sous les draps, laissant derrière elle le ronflement satisfait de son étrange compagnon. Pourtant, avant de fermer les yeux, une image lui revint, vive comme une flamme dans la nuit : deux lueurs jaunes, qui l’observaient dans l’ombre.

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