Chapitre 1 : Le chat noir de Ryssel

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Extrait du livre de Marwen Van Chabolt

"Nul ne choisit d’être Porteur.
Un Protecteur veille, invisible, attaché à son âme comme l’ombre à la lumière.
Mais ce lien n’est jamais gratuit : un serment réclame toujours un prix."

Après avoir mis un point final à son projet d’acte de divorce par consentement mutuel, Rose resta un instant immobile devant l’écran.

La dernière phrase clignotait sous ses yeux. Elle aurait dû relire une ultime fois, joindre les annexes, envoyer les projets aux clients. À la place, elle s’enfonça dans son fauteuil et pressa les paumes contre ses paupières brûlantes.

L’horloge de l’ordinateur affichait 19h43.

Encore une soirée avalée par le cabinet.

Elle inspira lentement, rouvrit les yeux, puis referma le dossier d’un clic sec. L’envoi attendrait le lendemain. Après tout, ses clients avaient attendu des années pour se séparer ; ils pouvaient bien patienter une nuit de plus.

Le cabinet occupait les derniers étages d’un immeuble ancien du centre de Lille, tout en boiseries sombres, dorures discrètes et tapis épais. Le genre d’endroit où tout semblait murmurer réussite, prestige, avenir. Rose avait longtemps cru que travailler ici suffirait à lui prouver qu’elle avait réussi.

Elle y avait cru en signant son contrat. Elle y avait cru le premier matin, en traversant le hall avec ses chaussures neuves et son dossier serré contre elle. Elle avait cru aux promesses glissées pendant l’entretien, aux perspectives d’évolution, à cette idée flatteuse qu’on lui confierait vite des dossiers importants. Elle s’était imaginée apprendre, progresser, devenir indispensable. Trouver enfin sa place dans un métier.

Aujourd’hui, il ne restait de cette fierté qu’une fatigue sourde.

Son salaire couvrait à peine ses charges. Ses heures supplémentaires disparaissaient dans le silence poli des associés. Ses collègues plaisantaient en disant que c’était le métier, qu’il fallait bien faire ses preuves. Rose souriait avec eux, parfois. Elle ne savait pas si c’était de la patience ou de la lâcheté.

Ce qui la retenait encore, c’étaient les clients. Les vrais. Ceux qui arrivaient perdus, furieux, effondrés, et repartaient avec un papier, une réponse, parfois seulement l’impression d’avoir été entendus.

Pour l’instant, cela suffisait.

Plus ou moins.

Elle éteignit son ordinateur, rassembla ses affaires et quitta son bureau. Sous les combles, la pièce était si étroite qu’elle devait se tourner de côté pour atteindre l’armoire à dossiers. Des piles instables encombraient le sol, le rebord de la fenêtre, même une chaise où personne ne s’asseyait jamais.

Dans l’escalier, le tapis rouge sang étouffa le bruit de ses pas. À chaque étage, les moulures dorées, les appliques anciennes et les portes massives semblaient se moquer d’elle. Tout brillait ici, sauf ceux qui travaillaient trop tard.

Dehors, la nuit l’attendait.

Le froid lui mordit aussitôt les joues. Rose resserra son manteau sur sa gorge et se mêla aux passants pressés. Les vitrines jetaient sur les trottoirs des rectangles de lumière pâle. Les voitures glissaient dans un grondement continu, et l’air avait cette odeur humide et métallique des soirs lillois.

Elle passa rapidement dans une supérette, acheta un plat préparé, une bouteille d’eau et, après une hésitation, un sachet de croquettes.

Ce n’était pas raisonnable.

Ce n’était même pas son chat.

Pourtant, dix minutes plus tard, lorsqu’elle franchit le porche de sa résidence, le paquet battait contre sa hanche au fond du sac.

Son appartement se trouvait au deuxième étage, côté rue. Un petit deux-pièces qu’elle louait depuis presque un an et qui donnait encore l’impression qu’elle venait d’y emménager. Dans l’entrée, deux cartons n’avaient jamais été vidés. Sur le meuble, quelques photographies reposaient les unes contre les autres, sans cadre, comme si même les souvenirs n’avaient pas trouvé leur place.

Rose posa ses clés dans une coupelle ébréchée.

Sur l’une des photos, ses parents souriaient sous un soleil trop blanc, leurs vestes de Médecins Sans Frontières froissées par la chaleur. Sa mère avait un bras autour d’elle. Son père levait le pouce vers l’objectif. Rose devait avoir quinze ans. Elle portait une queue-de-cheval haute et ce demi-sourire qu’elle prenait toujours lorsqu’elle ne savait pas quoi faire de son visage.

Elle détourna les yeux.

Ses parents avaient passé leur vie à partir. Pour soigner, aider, réparer ce qui pouvait l’être. Rose les admirait pour cela. Elle leur en voulait aussi, parfois. Les deux sentiments vivaient en elle depuis si longtemps qu’elle ne cherchait plus à les séparer.

Un miaulement furieux résonna contre la vitre de la cuisine.

Rose esquissa malgré elle un sourire.

— J’arrive.

Derrière la fenêtre branlante, une masse noire se découpait dans la nuit. Le chat la fixait de ses grands yeux verts, parfaitement immobile, comme s’il était propriétaire des lieux et qu’elle avait eu l’audace de rentrer en retard.

Elle ouvrit.

L’animal entra d’un bond, sa fourrure épaisse hérissée par le froid. Il se frotta contre ses jambes avec une insistance théâtrale, puis fila vers le placard où elle rangeait désormais ses croquettes.

— Tu sais que tu abuses ?

Le chat leva vers elle un regard rond, émeraude, indifférent à toute notion de culpabilité.

Il venait depuis des mois. Au début, Rose avait tenté de l’ignorer. Puis elle lui avait donné un reste de jambon. Puis un bol d’eau. Puis des croquettes. Puis une couverture pliée au pied du canapé.

Maintenant, il entrait chez elle comme on rentre chez soi.

Le canapé portait les traces de cette conquête progressive : griffures sur l’accoudoir, coussins affaissés, poils noirs incrustés dans le tissu clair. Rose aurait dû s’en agacer davantage. À la place, elle remplissait sa gamelle en silence et se surprenait à écouter son ronronnement comme on écoute une présence humaine dans une pièce trop vide.

Elle dîna devant la télévision, son plat réchauffé posé sur les genoux. Les informations défilèrent, catastrophes lointaines et colères proches, sans vraiment l’atteindre. Elle changea de chaîne jusqu’à tomber sur une émission culinaire où un chef au sourire impeccable expliquait comment réussir une soupe de potimarron aux œufs pochés.

Rose baissa les yeux vers son assiette déjà vide.

— Évidemment, murmura-t-elle.

Le chat bondit sur le canapé, tourna deux fois sur lui-même, puis s’installa en boule contre son ventre. Sa chaleur traversa le tissu de son chemisier. Peu à peu, le rythme de son ronronnement couvrit la voix du chef.

Rose sentit ses épaules se relâcher.

Dans la rue, un klaxon retentit. Plus loin, une sirène monta, aiguë, puis s’éloigna. L’appartement retrouva son calme fragile.

Elle s’endormit sans s’en rendre compte, une main posée dans la fourrure noire du chat.

**

Le lendemain matin, Rose se leva avant la sonnerie de son réveil.

Pendant quelques secondes, elle resta allongée, les yeux ouverts sur le plafond, incapable de savoir ce qui l’avait tirée du sommeil. Le chat n’était plus sur le canapé. La couverture, en revanche, formait un nid encore tiède.

Elle se prépara machinalement. Tailleur noir, chemise blanche, chaussures plates. Rien qui accroche le regard. Rien qui dépasse. Elle attacha ses cheveux, avala un café trop chaud et ouvrit la fenêtre de la cuisine.

Le chat reparut aussitôt, comme s’il n’avait jamais quitté les lieux. Il sauta sur le rebord, lui lança un bref regard, puis se glissa dehors avec l’élégance d’un voleur.

— Bonne journée à toi aussi.

Il disparut dans la rue, happé par ses occupations mystérieuses. Rose l’imagina passer de fenêtre en fenêtre, quémandant nourriture, chaleur et flatteries auprès d’autres âmes faibles. À en juger par sa silhouette ronde, elle n’était sûrement pas sa seule victime.

La journée s’étira dans une succession de mails, d’appels et de dossiers urgents qui auraient tous dû être traités la veille. À midi, Rose mangea un sandwich devant son écran, les yeux rivés sur un échange de conclusions. À seize heures, elle relut trois fois la même clause sans la comprendre. À dix-huit heures quarante-cinq, contre toute attente, elle envoya son dernier mail.

Le message partit.

Aucun autre n’apparut aussitôt.

Rose fixa sa boîte de réception, méfiante, comme si elle s’attendait à ce qu’un nouveau dossier surgisse pour l’empêcher de partir. Rien. Alors elle éteignit son poste avant que le sort ne change d’avis.

Dehors, le jour déclinait encore, mais il restait dans l’air une clarté douce qui lui donna envie de marcher.

Au lieu de rentrer directement, elle prit le chemin de la Deûle.

Les eaux sombres reflétaient les lumières de la ville en longues traînées tremblantes. Sur les pelouses, des chiens couraient dans la boue sous le regard faussement contrarié de leurs maîtres. Les branches des arbres portaient déjà des bourgeons gonflés, promesse fragile d’un printemps qui n’osait pas encore s’installer.

Rose ralentit en arrivant sur le pont Napoléon.

Le vent souleva quelques mèches autour de son visage. Pour la première fois depuis plusieurs jours, elle n’avait pas l’impression de courir après quelque chose. Elle posa les mains sur la rambarde froide et observa l’eau en contrebas.

Puis son souffle se coinça.

Elle n’aurait su dire pourquoi.

Un frisson glissa entre ses omoplates, lent, comme un doigt posé sur sa nuque.

Rose se redressa.

Autour d’elle, les promeneurs continuaient leur chemin. Un homme riait au téléphone. Une femme rappelait son chien. Un vélo passa derrière elle dans un froissement de pneus humides.

Rien d’anormal.

Pourtant, elle en était certaine : quelqu’un l’observait.

Son regard parcourut le pont, les berges, les arbres encore nus. Elle ne vit personne. Elle s’apprêtait à se moquer d’elle-même lorsqu’un éclat brilla dans un fourré, de l’autre côté du chemin.

Deux points jaunes.

Immobiles.

Rose cessa de respirer.

Ce n’étaient pas les yeux verts du chat. Ceux-là avaient une couleur plus chaude, plus profonde. Presque dorée. Ils luisaient dans l’ombre avec une intensité qui n’avait rien d’animal.

Elle cligna des yeux.

Les lueurs disparurent.

Il ne resta que des branches sombres, un sac plastique accroché à un buisson et le bruissement du vent dans les feuilles mortes.

Rose resta encore quelques secondes sans bouger. Puis elle resserra son manteau et reprit sa marche d’un pas plus rapide.

Sans se retourner.

Lorsqu’elle rentra chez elle, le chat l’attendait déjà derrière la fenêtre, miaulant avec une indignation sonore. Sa présence familière la rassura plus qu’elle ne voulut l’admettre.

— Oui, oui, je sais. Je suis en retard.

Il entra, mangea avec avidité, puis se roula sous sa couverture comme si rien, dans le monde, ne méritait qu’on s’en inquiète davantage. Rose resta un moment à l’observer. Ses yeux verts se plissèrent de contentement. Verts. Parfaitement verts.

Elle secoua la tête.

La fatigue. Le travail. La nuit. Son imagination.

Elle gagna sa chambre plus tôt que d’habitude, laissant derrière elle le ronflement satisfait de son étrange colocataire. Une fois sous les draps, elle éteignit la lampe et fixa l’obscurité.

Le silence de l’appartement s’étira.

Dans sa mémoire, deux lueurs jaunes s’ouvrirent de nouveau entre les branches.

Et cette fois, Rose eut la certitude absurde qu’elles n’avaient pas disparu.

Elles l’avaient suivie.

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