Chapitre 2 : La couronne de la Citadelle

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L’Encyclopédie des terres d’Erynor

Conservée dans la bibliothèque Royale d’Istéria (Tome IV : Géographie et merveilles naturelles)

“ Le Grand Roncier s’étend, indomptable, au sud de Paeonia, là où la forêt d’Ébène se fait dense et sombre, et où la Plage de la Blanche-Patte effleure les eaux.

Nombreux sont les voyageurs qui ont tenté de le traverser, mais nul ne peut affirmer en être ressorti par sa propre volonté. Certains disent qu’on y entend des voix étouffées, d’autres prétendent que les ronces se déplacent, refermant les passages sitôt qu’ils sont ouverts.

Les érudits d’Istéria s’accordent sur un point : le Roncier agit comme un labyrinthe vivant. Sa topographie change, ses sentiers se brisent, et ceux qui s’y aventurent sont condamnés à tourner sur eux-mêmes, jusqu’à perdre le sens du temps et de l’espace.

Le peuple paéonien évite soigneusement ses abords. Seuls les plus téméraires, ou les plus désespérés, choisissent de s’y engager. Car si entrer dans le Grand Roncier est aisé, en sortir tient du miracle.”

Depuis plusieurs nuits, Rose faisait le même rêve.

Elle courait.
Le sol défilait sous ses pas, l’air lui brûlait la poitrine. Devant elle, à quelques mètres à peine, une silhouette s’échappait. Elle ne distinguait ni son visage ni ses traits, mais seulement les contours de son corps.

C’était cette personne qu’elle cherchait. Elle le savait au fond d'elle, comme on reconnaît une voix oubliée.

Elle accélérait, tendait la main, certaine de pouvoir l’atteindre. Encore quelques pas, elle y était presque. Toujours, au moment où elle croyait y parvenir pour voir enfin son visage, les lianes surgissaient. Elles s’enroulaient autour de ses chevilles, de ses poignets, de sa taille. Elle luttait, griffait, tirait de toutes ses forces, sentait sa peau brûler sous la tension, tandis que le sol semblait se dérober sous elle.

Une panique brute montait alors, pas la peur de tomber, mais celle d’être laissée derrière.

De ne jamais savoir ce qu’elle avait perdu.

Elle s’éveillait ensuite, haletante, les doigts crispés dans les draps.

La fin de semaine arriva comme une bénédiction.

Rose se réveilla tôt et enfila une tenue de sport presque neuve. Elle l’avait peu portée, et cela se voyait. Les repas rapides qu’elle s’infligeait chaque jour avaient laissé leur trace.

Devant le miroir, qu’elle évitait depuis des mois, elle observa son teint terne, les cernes sous ses yeux verts, cette silhouette qu’elle reconnaissait sans vraiment s’y retrouver.
Depuis quand se contentait-elle de tenir, jour après jour, sans habiter sa propre vie ?

Ce qu’elle s’apprêtait à faire lui sembla soudain nécessaire.

Le gros matou la suivit dans les escaliers, comme d’habitude. Une fois dans la rue, il partit de son côté, la queue haute. Rose remarqua cependant qu’il lui jetait parfois des regards en coin, comme s’il veillait à maintenir une distance précise, sans jamais la perdre de vue.

Cette manie la mettait mal à l’aise, sans qu’elle sache pourquoi.

Elle marcha le long du boulevard de la Liberté, humant l’air frais qui lui chatouillait le nez. Malgré le mois d’avril, les températures restaient hivernales. Elle traversa les nombreux passages piétons menant à la Citadelle. Même à cette heure matinale, les chemins étaient déjà fréquentés par des joggeurs et des promeneurs.

Rose se mit à trottiner sur le bas-côté de l’allée. Lorsqu’elle s’éloigna des larges chemins pour rejoindre la zone plus boisée du parc, elle était bien plus rouge et essoufflée qu’elle ne voulait l’admettre. Elle ralentit, marcha quelques minutes pour reprendre son souffle et s’engagea sur de petits sentiers, désireuse de rompre la monotonie.

C’est alors qu’elle se figea.

Derrière un chêne, une queue noire se balançait lentement.

Était-il possible que son chat se cache ici ?

Elle contourna le tronc et découvrit le gros matou, assis sur ses pattes arrière, occupé à se lécher avec application. Pourtant, quelque chose clochait. Il semblait plus grand.

Lorsqu’il leva sur elle ses grands yeux verts, elle le reconnut sans l’ombre d’un doute.

Rose se baissa pour le caresser.

Le chat se mit alors à tourner autour d’elle, décrivant des cercles de plus en plus rapides. Sa tête se mit à vaciller, ses repères à se brouiller. Les pas du chat devinrent impossibles à suivre. Puis il s’arrêta brusquement et planta ses griffes dans son pantalon de sport.

Au même instant, Rose sentit ses pieds happés par le sol. Une pression sourde monta dans sa poitrine, comme si quelque chose la plaquait contre le monde lui-même. Elle voulut reculer, mais son corps ne répondit pas.

Puis tout se stabilisa. Elle eut l'impression que le monde mettait un instant à reprendre sa place, comme un tour trop rapide. Le silence autour d’elle lui parut plus épais qu’avant.

Le chat se laissa glisser au sol et disparut derrière un fourré. Rose resta immobile quelques secondes, comme si un mouvement brusque risquait de briser l’équilibre fragile du monde autour d’elle. Elle inspira profondément. Il devait y avoir une explication.

Avait-elle rêvé ce qui venait de se produire ? Et que venait-il de se passer réellement ? Elle s'était approchée de l'arbre, son chat l'avait griffée et... Le fil des événements lui échappait.

Elle soupira.

Il n’y avait rien de plus ingrat qu’un chat. Et rien de plus ridicule que de se laisser impressionner par lui.

Elle s’engagea sur un nouveau sentier et foula la terre battue en humant les parfums environnants : jasmin, menthe poivrée, chèvrefeuille, pissenlit. Mais au bout d’un moment, une pensée la fit ralentir.

Elle ne savait plus quel chemin prendre.

Elle s’arrêta.

Elle tenta de se souvenir d’un détail : un banc, un tronc fendu, une pierre, mais rien ne s’imposait.

Une pointe d'agacement la traversa d'abord, vite remplacée par une inquiétude diffuse. Par quelle allée était-elle arrivée ? Tous les sentiers se ressemblaient et, absorbée par ses pensées, elle n’avait pas prêté attention à son trajet.

Elle marcha encore, refusant d'écouter le malaise qui s'installait. Elle s'était trompée de chemin, comme cela pouvait arriver régulièrement à la Citadelle. Rien de plus.

Pourtant, la forêt se faisait plus dense autour d’elle.

Les arbustes devinrent plus épais, plus épineux. Certaines ronces portaient encore des fragments de tissu pâli, accrochés trop haut pour être naturels. Ses vêtements s’accrochaient aux tiges, certaines ronces semblant s’incliner sur son passage tandis que d’autres se redressaient brusquement, comme si la forêt hésitait encore à la laisser avancer.

Elle tenta de revenir sur ses pas. En vain. L’espace se réduisait autour d’elle ; la végétation gagnait du terrain à chaque pas.

Les mains égratignées, bientôt en sang, Rose se fraya un passage jusqu’à un arbre aux racines noueuses, surgissant du sol en arabesques presque surnaturelles. La douleur vive dans ses paumes l’ancrait au moins dans le réel. Elle s’y hissa tant bien que mal, puis s’agrippa à la branche la plus basse pour échapper aux ronces qui se densifiaient derrière elle, presque conscientes de sa présence.

Assise sur ce qu’elle pensa être un marronnier, elle observa les alentours, tentant de calmer sa respiration.

Non, ce n'était pas possible.

Elle cligna des yeux, persuadée qu’en regardant autrement le décor reprendrait sa place.

Ce n’était plus un parc, mais une masse compacte. Des arbres gigantesques s’élevaient autour d’elle, occultant le ciel. Le feuillage laissait à peine filtrer la lumière, plongeant les lieux dans une pénombre constante. Rose n’avait aucune idée de l’heure qu’il pouvait être ; la position du soleil lui était invisible.

L’idée de crier à l’aide la traversa, mais elle l’abandonna aussitôt. Aucun bruit humain ne se faisait entendre. Seuls résonnaient les cris lointains des oiseaux, le bourdonnement des insectes et le froissement discret de petits animaux dans les fourrés.

Son instinct lui soufflait qu’aucune présence humaine ne se trouvait là. Et pourtant, elle ne se sentait pas seule. Plutôt observée.

Quelque chose, quelque part, suivait chacun de ses mouvements.

Elle en était certaine.

Quelques minutes plus tard, jugeant qu’elle finirait dévorée par les insectes si elle restait perchée, Rose se força à redescendre, le ventre noué. Rester immobile lui paraissait plus dangereux encore que d’avancer à l’aveugle.

Les heures suivantes se résumèrent à ramper, se faufiler, tirer sur les lianes qui entravaient son passage. Le temps perdit toute consistance. Ses mains et ses bras laissèrent des traces cramoisies sur les feuilles qui la fouettaient. Ses baskets se remplirent de terre et d’épines ; ses vêtements de sport, fins et fragiles, furent éraflés et déchirés à de multiples endroits.

La douleur était réelle. Le sang aussi. Elle ne rêvait pas.

Cette certitude la força à avancer sans relâche, consciente que s’arrêter signifierait peut-être ne jamais repartir.

Puis, après avoir arraché sa chaussure d’une ronce particulièrement féroce, elle sentit un changement. Les tiges se faisaient moins denses. L’air lui parut différent. Plus léger.

Plus salé.

Salé ?

Avec une énergie désespérée, elle se fraya un passage vers la lumière qu’elle apercevait. Une branche lui entailla le bras et le sang coula abondamment. Elle l’essuya à la hâte contre le bas de son t-shirt et, dans un immense soulagement, émergea à quatre pattes hors des fourrés.

Épuisée, fébrile, elle descendit un talus sableux, les jambes tremblantes.

Au bout de quelques pas, elle comprit.

Mais c’était impossible.

La Citadelle ne débouchait pas sur une mer.

Et pourtant, elle se tenait au bord d’une immense plage de sable épais, l’horizon liquide s’étendant à perte de vue.

Son estomac se souleva.

Le monde n’avait pas le droit de changer ainsi. Ce n’était pas ainsi que les choses fonctionnaient. Il y avait des règles. Des distances. Des cartes.

— Qu’est-ce qu’il se passe… murmura-t-elle, la voix rauque.

Le soleil se couchait à l’horizon, peignant le ciel de traînées orangées et rouges. Mais face à ce spectacle, Rose ne ressentit ni émerveillement ni apaisement.

Seulement la fatigue.
La solitude.
Et cette certitude effrayante et nouvelle qui se fraya un chemin dans son esprit : elle n’était plus chez elle.

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