Chapitre 3 : Les chasseurs de Paeonia

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Arrêté du Nouveau Conseil de Paeonia

Article 11 – Le présent texte abroge et remplace toute disposition antérieure relative aux Protecteurs et à leurs porteurs.

Sous la gouvernance d’Adalric Van Grendal,

Aucun humain ne pourra accepter la charge d’un territoire, d’une guilde ou d’une région par le biais d’un Protecteur sans l’aval du Conseil.

Toute alliance conclue hors de cette autorité sera déclarée illégale.

Le cri strident des mouettes fendit le ciel et tira Rose de son sommeil alors que l’aube rosissait encore l’horizon. Elle avait passé la nuit sur la plage, sans savoir où aller ni où trouver refuge. Elle avait pleuré jusqu’à l’épuisement, s’était recroquevillée sur elle-même sans parvenir à réfléchir. Son ventre avait crié famine et ses muscles endoloris avaient refusé de la porter plus loin.

À la tombée du jour, elle s’était glissée entre deux dunes pour s’y adosser et dormir quelques heures. Mais l’air s’était vite refroidi, et elle avait tremblé toute la nuit, transie. Lorsque la chaleur du soleil s’était enfin installée, elle avait fermé les yeux pour trouver un peu de répit… et s’était assoupie.

— Qu’est-ce qui lui arrive, à ton avis ? demanda une voix féminine, grave, au loin. Elle s’est perdue ?

— L’épuisement, sans aucun doute, répondit une voix d’homme. Regarde ses habits et sa peau… Elle a dû se retrouver piégée dans le Grand Roncier.

Rose entrouvrit les yeux, collés par un mélange de larmes, de sable et de sel, et découvrit deux silhouettes penchées sur elle. À travers le halo de lumière, elle distingua un homme et une jeune fille, qui se reculèrent légèrement lorsqu’ils virent qu’elle reprenait connaissance.

— Bonjour, dit doucement l’homme à sa droite.

Rose fut incapable de détacher son regard de ses prunelles jaune foncé. Jamais elle n’avait vu une telle couleur d’yeux, presque fauves, à la fois inquiétantes et fascinantes.

— Bon… bonjour, répondit-elle d’une voix éraillée, en forçant le mot à sortir de sa bouche.

— Tu dois être déshydratée, lui dit l’homme en lui tendant une gourde.

Elle hésita, mais sa gorge sèche l’emporta.

Tandis qu’elle buvait, elle le détailla. Sa peau dorée, presque cuivrée sous la lumière du matin, son corps athlétique et sa taille impressionnante. Le cuir ajusté épousait sa silhouette avec une efficacité troublante, comme s’il avait été conçu pour traquer. À sa ceinture pendait une lame d’une longueur inquiétante, légèrement courbée, pareille à une griffe de métal prête à frapper. Rose eut du mal à avaler l’eau en feignant l’indifférence. Avait-elle affaire à des chasseurs ?

— Je m’appelle Maël, se présenta l’homme. Et voici Diane.

Rose tourna enfin la tête vers la jeune fille. Elle n’avait pas plus de vingt-cinq ans, grande et fine, les cheveux d’un blond presque argenté qui reflétaient la lumière du matin comme une lame d’acier. Son regard gris, dur et perçant, contrastait violemment avec sa beauté fragile. Elle la fixait sans ciller, les sourcils froncés.

— Rose, finit-elle par répondre quand elle comprit qu’il lui revenait de se présenter à son tour. Rose Delacroix.

Maël et Diane échangèrent un bref regard que son esprit embrumé n’arriva pas à comprendre. Rose se redressa un peu, mal à l’aise.

— Comment m’avez-vous trouvée ? demanda-t-elle.

— On t’a aperçue pendant la chasse, répondit Maël en haussant les épaules.

Rose suivit du regard l’arc posé dans le sable à côté de Diane. Des chasseurs, donc.

— Où sommes-nous ?

— Sur la plage de la Blanche Patte, répondit Diane d’un ton sec. Au sud de la forêt de Paeonia. Il faut que nous nous mettions en route rapidement, ajouta-t-elle en regardant Maël.

Sa voix était tranchante, presque cassée, loin de la douceur que Rose aurait pu attendre d’un tel visage.

— Pour aller où ? osa demander Rose en se relevant, les muscles protestant à chaque mouvement.

Elle vacilla, puis releva la tête vers eux.

— Ne me laissez pas… je vous en prie, ajouta-t-elle d’une voix tremblante.

Elle inspira difficilement.

— Je… je ne comprends pas. J’étais dans la Citadelle. Je me promenais, et soudain…

Sa voix se brisa.

— La végétation s’est refermée sur moi. Comme si elle voulait me retenir. Et puis je suis sortie de la forêt, sans savoir où j’allais… jusqu’à cette plage.

Elle secoua la tête, affolée.

— Ça n’a aucun sens. La Citadelle est en pleine ville.

Elle n’arrivait pas à comprendre où elle était, ni ce qui lui arrivait, et la sensation de perdre pied lui serrait la poitrine. Quel était ce cauchemar ?

— On va t’emmener à Paeonia, répondit Maël.

Rose fronça les sourcils.

— Je ne connais pas cet endroit.

— C’est une cité, répondit-il distraitement. Mais toi, d’où viens-tu ?

— De Lille… au nord de la France, commença Rose.

Les deux chasseurs échangèrent de nouveau un regard, plus appuyé cette fois. Diane s’était mise à détailler ses vêtements, leurs déchirures, la peau nue qu’ils laissaient voir. Rose aurait dû en être gênée, mais le choc prenait toute la place.

— J’ai déjà entendu parler du Bas Monde, marmonna Maël avant de marquer une pause. Et si c’est de là que tu viens, alors tu vas rencontrer... notre Conseil.

Diane hocha imperceptiblement la tête en pinçant les lèvres.

— Il se peut qu’il y ait eu une fracture… reprit Maël, je ne sais pas. Eux seuls sauront dire ce qu’il s’est passé.

— Il faut se dépêcher, trancha Diane. Si on reste ici, on grillera comme des poissons sur un rocher.

Déjà, le soleil s’élevait, et la chaleur devenait étouffante.

Rose suivit Maël, qui lui tendit la main pour gravir les dunes.

— Diane n’a jamais été patiente, souffla-t-il avec un demi-sourire en voyant la blonde passer devant.

Il rangea la gourde que Rose lui tendait et l’accrocha à son sac.

— Comment vais-je rentrer chez moi ? demanda-t-elle en marchant.

Elle n’avait aucune envie d’aller dans leur cité, ni de les suivre, mais elle avait l’impression de ne pas avoir d’autre choix.

— On verra le moment venu. Pour l’instant, il faut partir d’ici.

Au-delà des dunes, la forêt se dressait de nouveau, immense et sombre.

— On doit vraiment y retourner ? demanda Rose, incapable de cacher sa crainte.

— Oui, mais nous connaissons le chemin. Nous contournerons le Grand Roncier, lui assura Maël.

La verdure les engloutit bientôt. Les arbres semblaient étirer leurs branches griffues pour les retenir, et la terre humide s’accrochait à leurs pas. Rose ralentissait sans cesse, trébuchant sur les racines, s’agrippant aux troncs. Maël ne disait rien, mais Diane soupirait ostensiblement à chaque faux pas.

Jamais Rose n’avait vu une forêt aussi hostile, où chaque bruissement de feuilles sonnait comme une menace, où même la lumière du jour semblait hésiter à s’y aventurer.

Elle se demanda une bonne centaine de fois si elle avait pris la bonne décision en les suivant dans cette marche improvisée. Mais plus elle retournait le problème dans sa tête, moins elle voyait comment elle aurait pu faire autrement. Elle ne connaissait pas cet endroit, n’avait aucune envie de passer une nouvelle nuit seule dans un environnement qui lui était étranger, et ne voyait pas non plus comment rentrer chez elle sans aide. L’épuisement alourdissait chacun de ses pas, et elle avait l’impression qu’elle allait s’effondrer à tout instant.

Ils atteignirent enfin un sentier, qu’ils s’empressèrent de remonter. Les mouvements de Maël et de Diane étaient fluides, presque silencieux, et Rose se sentait maladroite et grotesque à côté d’eux. Elle fit de son mieux pour ne pas se laisser distancer malgré la douleur de ses muscles.

Elle fut profondément soulagée quand Maël annonça une halte. Ils n’en avaient clairement pas besoin, au regard que lui lança Diane, mais ils avaient dû comprendre qu’elle ne tiendrait plus longtemps à ce rythme.

Ils s’assirent sur les racines mises à nu d’un arbre déraciné et burent rapidement un peu d'eau. Maël lui tendit des biscuits verdâtres, épais, à l’aspect sableux.

— Ce sont des Myzoas. C’est très nourrissant. Mange.

Rose dévora le Myzoa, puis engloutit le second. Ils étaient délicieux, même si elle aurait été incapable de dire ce qu’ils contenaient. Un goût de noisette grillée mêlé à des épices amères, à la fois surprenant et réconfortant.

Ses compagnons la regardaient manger en silence. Diane la fixait étrangement, comme si elle cherchait quelque chose sur son visage et cela mettait Rose très mal à l’aise.

Ses pensées reprenaient forme maintenant que son ventre était plein.

— Qu’allons-nous faire une fois arrivés dans votre cité ? demanda-t-elle.

— Essayons déjà d’y parvenir avant la nuit, répondit Diane en scrutant la cime des arbres.

— Nous te conduirons devant notre Conseil dès que possible, répondit Maël sans tenir compte de la remarque. Ils voudront comprendre ce qui t’est arrivé.

Diane lança un regard appuyé à Maël, qui grimaça.

— Allez, viens, Rose. Il faut repartir. Crois-moi, tu n’as aucune envie de t’attarder ici la nuit.

Et Rose le croyait sur parole. Cette forêt n’avait rien de familier. Les arbres étaient plus épais, les plantes plus colorées, plus sauvages aussi. Des craquements résonnaient sans cesse dans les fourrés, et bien que Maël et Diane n’y prêtassent aucune attention, Rose pressait le pas. Parfois, elle croyait distinguer des yeux luisants dans l’ombre, mais ils disparaissaient aussitôt qu’elle clignait des paupières.

Les sous-bois s’assombrirent peu à peu, signe que la nuit approchait.

— Nous n’en avons plus pour très longtemps, murmura Maël pour la rassurer, tandis qu’ils ne distinguaient plus que l’éclat doré des cheveux de Diane devant eux.

Et c’était vrai. Le sentier déboucha bientôt sur une voie plus large, où plusieurs routes se croisaient. Même dans la pénombre, on apercevait au loin d’immenses remparts bordant une ville.

Non… pas une ville, corrigea Rose intérieurement.

Une cité.

Une cité immense, qui même plongée dans la nuit semblait être la plus vaste forteresse qu’elle aurait pu imaginer. Les murailles s’étendaient à perte de vue, hérissées de tours qui perçaient le ciel. Des lueurs dansaient derrière les créneaux, comme des braises vivantes.

— Paeonia, confirma Maël en désignant l’immensité devant eux.

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