Chapitre 4 : Avant l’audience
“Paeonia fut érigée par cinq mains, liées par un seul serment.”
— Archives de Paeonia, Registres fondateurs du Conseil
La grande muraille de pierre grossissait devant eux à mesure qu’ils s’en approchaient. Des flammes couronnaient chacune des tours, mais un brasier plus vif flamboyait au niveau des piliers de l’immense porte principale. Deux hommes se tenaient au-dessus du garde-corps ; lorsqu’ils reconnurent Maël et Diane, ils firent descendre le pont-levis en bois, qui s’abattit dans un grondement sourd sur le sol.
Ils se dépêchèrent de franchir le passage pour entrer dans l’enceinte, puis le lourd vantail se referma rapidement derrière eux en claquant durement contre les fondations.
Comme sonnant la fin de sa liberté, pensa Rose lugubrement.
Un frisson glacé remonta le long de sa nuque. Et si elle ne retrouvait jamais son monde ?
— Ravi de vous revoir, les héla le gardien qui était descendu de la tour. Nous vous attendions bien plus tôt, continua-t-il en fronçant les sourcils.
— Nous avons mis un peu plus de temps que prévu, dit Diane, en regardant Rose, encore plus mal au point après leur périple dans le bois.
Le garde posa les yeux sur Rose pour la première fois, comme s’il venait seulement d’obtenir l’autorisation de la regarder. Son regard pesait sur elle, cherchant à deviner ce qu’elle cachait ou qui elle était.
— Merci, Pietre, dit Maël à l’attention du garde avant qu'il ne puisse dire quelque chose.
Ils reprirent les chemins pavés en silence, traversant les ruelles à peine éclairées par des réverbères aux lueurs changeantes. Les maisons apparaissaient par fragments derrière les haies, tandis qu’ils progressaient en douce montée sans distinguer encore l’aboutissement de leur destination.
Rose avait toujours apprécié regarder les habitations dans les villes. Seulement, celles-ci ne ressemblaient en rien à ce qu’elle connaissait.
Chacune était unique, ornée de motifs flamboyants, peintes non pas de simples tons pastel, mais d’une profusion de couleurs, comme si chaque façade reflétait l’âme de son propriétaire.
À une bifurcation, la vue se dégagea sur la vallée. La cité s’étendait loin derrière eux, dense et lumineuse, ses toits imbriqués les uns dans les autres comme une mer figée. Rose peinait à en distinguer les limites.
Lorsqu’elle leva les yeux à sa droite, elle distingua un château colossal qui lui coupa le souffle.
Il ne s’élevait pas d’un seul bloc, mais d’un enchevêtrement de corps de bâtiments superposés, reliés par des passerelles suspendues et des galeries aériennes. D’immenses contreforts soutenaient les murs, dont la pierre sombre semblait veiner d’éclats plus clairs sous la lumière.
Des tours effilées jaillissaient de la structure à différentes hauteurs, certaines rondes, d’autres anguleuses, mais l’ensemble conservait une étrange harmonie. Leurs vitraux colorés diffusaient des éclats prismatiques qui glissaient le long des façades et se perdaient dans l’obscurité.
La base du château demeurait dans l’ombre, comme si l’édifice entier reposait sur un manteau de nuit.
Maël garda le silence pendant qu’elle observait. Lorsqu’elle se tourna vers lui, il se contenta d’un signe de tête et l’invita à le suivre.
Rose s’aperçut que Diane n’était plus avec eux. Elle avait dû tourner dans une ruelle sans qu’elle s’en rende compte. Cette pensée la fit se sentir plus seule encore.
Maël parlait peu, et l’appréhension de Rose ne cessait de croître tandis qu’ils arpentaient les rues, muselant les innombrables questions qui tourbillonnaient dans son esprit. La voix lointaine de sa mère lui revint en mémoire — ne fais pas confiance aux inconnus.
Mais qu’aurait-elle fait à sa place ?
Rose se sentait minuscule, comme une pièce déplacée sur un échiquier dont elle ignorait les règles. Elle avançait dans un monde qui n’était pas le sien, vers des gens qu’elle ne connaissait pas, pour répondre à des questions qu’elle ne comprenait pas encore.
Ils arrivèrent enfin devant un portail noir en fer forgé. Maël passa devant et s’engagea dans l’allée sans même vérifier qu’elle le suivait. Il frappa ensuite trois coups à la porte d’entrée. Une femme d’une cinquantaine d’années, les cheveux grisonnants relevés à la hâte, lui ouvrit et le serra contre elle en poussant un cri de joie.
— Oh Maël ! Quelle bonne surprise ! Je suis tellement contente de te voir ! Entre, voyons, tu dois mourir de faim ! Oh… Mais qui est-ce ? demanda-t-elle en remarquant Rose.
Maël se dégagea doucement de son étreinte.
— Maman, je te présente Rose. Nous avons besoin d’un endroit pour dormir cette nuit. Est-ce qu’on peut rester ?
— Bien sûr, entrez, les enfants, répondit-elle en s’écartant.
Ils entrèrent dans une cuisine étroite et chargée de décorations, d’ustensiles et de casseroles. La mère de Maël les fit s’asseoir autour d’une grande table en bois et entreprit de faire réchauffer une soupe de légumes tout en coupant de grosses tranches de pain. Une chaleur réconfortante emplissait la pièce.
Pour la première fois depuis des heures, Rose put souffler, comme si son corps acceptait enfin de ne plus être en alerte permanente.
Ne sachant comment se comporter, elle observait Maël. Sa carrure emplissait la petite pièce, comme si les murs allaient se resserrer sur lui. Incapable de rester immobile, il retira son ceinturon et posa son arme sur le banc, puis enleva méthodiquement ses protections de cuir.
Rose eut la gorge serrée : quelques cicatrices profondes sillonnaient sa peau. Tout en lui respirait la force et l’expérience, à mille lieues de sa propre fragilité.
La mère de Maël arriva, déposant devant eux deux bols fumants et un panier de pain.
— Mangez tant que c’est chaud, dit-elle d’un ton ferme.
Rose la remercia et obéit sans attendre, engloutissant la soupe avec un appétit vorace. Le silence ne fut troublé que par le raclement des cuillères.
Entre deux bouchées, Maël expliqua d’une voix brève comment Diane et lui avaient trouvé Rose au sortir du Grand Roncier.
— Le Grand Roncier ?! s’écria sa mère. Par les Gardiens… Tu as échappé à la mort, ma fille. On dit qu’il avale ceux qui osent le traverser.
Rose sentit son estomac se nouer. Si cet endroit était aussi dangereux, comment avait-elle survécu ?
La femme continua de parler, de remplir leurs bols, d’ajouter pain, fruits et fromage, veillant à ce que personne ne manque de rien. Rose se surprit à apprécier cette présence bavarde, qui comblait leur fatigue et leur silence.
Mais son ton s’assombrit.
— Les membres de l'Elite étaient inquiets, Maël. Ils ont prévenu le Conseil. Ils allaient venir vous chercher si vous ne reveniez pas rapidement.
Le Conseil.
Le mot résonna dans l’esprit de Rose comme une sentence.
— Ton Protecteur est rentré bien avant vous et il n’a cessé de tourner en rond dans la maison. Ta sœur en a perdu patience.
Maël ne répondit pas. Rose, elle, attendait, le ventre serré, se demandant ce qu’on attendait réellement d’elle.
— Je te montre ta chambre ? proposa la mère de Maël en se tournant vers Rose.
— Je… commença Rose en voulant refuser.
Elle chercha le regard de Maël.
— Demain matin tu rencontreras notre Conseil, ajouta-t-il.
— Seulement ? s’offusqua Rose. Je ne peux pas les voir maintenant ?
— Ici, la nuit est faite pour dormir, répondit-il placidement. Je vais envoyer un message au Conseil pour les prévenir de ta… traversée. Nous aurons sûrement une audience demain matin. Sois prête tôt.
Un frisson glacé la parcourut. Et son travail ? Sa vie ? Tout semblait déjà appartenir à un autre monde.
La mère de Maël l’entraîna vers l’arrière de la cuisine et poussa une porte donnant sur un escalier en bois raide et grinçant.
— Je passerai te voir après que tu te sois installée, lança Maël.
Plusieurs portes donnaient directement sur l’escalier branlant. Arrivées à l’avant-dernier palier, la maîtresse de maison murmura :
— La porte bleue, c’est celle de mon fils. Si tu as besoin de lui, frappe d’abord. Ne t’avise pas d’entrer sans prévenir à moins de tenir peu à tes cheveux.
Elle ouvrit une porte bordeaux presque invisible tant elle se confondait avec le mur.
— Voici ta chambre pour ce soir, ma belle. Je m'appelle Dalia, au fait.
La pièce révélait un décor surprenant : lit à baldaquin, coiffeuse en bois clair, tapis persan richement coloré, et une petite salle d’eau attenante. Rose s’y sentit presque déplacée, trop sale, trop étrangère.
— Tu n’as pas de vêtements de rechange ? Très bien, on va arranger ça.
Elle revint avec une tunique en lin beige.
— Elle appartient à une de mes filles. Repose-toi bien.
Rose se retrouva seule pour la première fois depuis sa rencontre avec Maël et Diane. Elle entra dans la petite salle d’eau et se contempla dans le miroir. Terre, sang séché, coupures récentes : elle se reconnaissait à peine. Le Roncier avait laissé des entailles sur ses vêtements et sur sa peau. Elle se déshabilla prudemment, grimaçant en rouvrant certaines plaies, puis se glissa sous l’eau chaude.
La chaleur apaisa enfin ses douleurs. Elle ne sortit que pour s’allonger sur le lit, les cheveux encore humides.
Trois coups frappés à la porte la firent sursauter. Maël se tenait sur le seuil, remplissant presque tout l’encadrement, une sacoche à la main.
— Désolé d’avoir oublié ça plus tôt, dit-il en entrant sans attendre d’y être invité.
Il sortit bandages, fils, ciseaux et fioles verdâtres.
— Assieds-toi.
Pendant plusieurs minutes, il prépara ses soins en silence, pansant ses plaies avec une minutie inattendue.
— On dirait que tu as l’habitude, murmura Rose.
— C’est le cas. Vu nos missions, il vaut mieux savoir se débrouiller.
Elle observa ses mains expertes. Le contraste entre la taille de ses doigts et la précision de ses gestes la troubla.
— C’est toi qui m’emmèneras demain devant le Conseil ?
— Oui. Peut-être qu’ils comprendront comment tu es arrivée ici.
— Ils pourront m’aider à rentrer chez moi ?
— Je l’espère, répondit-il prudemment. Reste à savoir comment… On se retrouve demain matin, conclut-il enfin.
Sa silhouette massive disparut dans l’embrasure de la porte, laissant derrière lui un silence lourd et chargé de questions.

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