Chapitre 5 : Le Conseil

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Note urgente à l’attention du Conseil de Paeonia

Lors d’une sortie de reconnaissance avec Diane Calven, Rose Delacroix a été trouvée seule et en état de détresse sur la plage de la Blanche-Patte.

L’individu a décliné son identité sans sembler connaître le territoire d’Erynor et affirme provenir du Bas Monde.

Elle réside actuellement chez Dalia Rivenhart, dans l’attente de vos directives.

— Maël Rivenhart, Porteur de Parvoy

Malgré son épuisement, Rose ne dormit que d’un sommeil léger cette nuit-là. Elle entendait la vieille bâtisse craquer et le vent souffler sur le toit. À plusieurs reprises, elle crut même percevoir des battements d’ailes contre la vitre, puis le frottement de griffes sur les tuiles.

Pour se rassurer, elle tenta de dresser mentalement la liste de ses dossiers en cours, puis une seconde liste des tâches qu’elle devait encore accomplir pour rattraper son retard au travail. Ce fut peine perdue : accablée par l’ampleur de ce qui l’attendait, elle ne parvint pas à trouver le sommeil.

Dalia la réveilla à l’aube et déposa sur le lit des vêtements propres. Une fois prête, Rose descendit l’escalier menant à la cuisine. Maël était déjà assis à la table, une tasse de café fumant entre les mains, dans la petite pièce encombrée d’ustensiles et de paniers suspendus.
Lorsqu’elle entra, il la détailla brièvement de bas en haut.

— Ça te va très bien, dit-il en détournant les yeux. On dirait une vraie habitante de Paeonia.

— Merci, répondit Rose.

Elle s’assit face à lui, frottant ses paumes contre son pantalon. Sa tenue était confortable, mais elle ne s’y sentait pas encore à l’aise.
Le pantalon, taillé dans un cuir souple légèrement usé, épousait ses cuisses tout en lui laissant une aisance nouvelle dans ses mouvements. Une tunique en tissu épais, renforcée aux épaules et aux coudes, remplaçait ses habituelles chemises raides. L’ensemble n’était pas sans rappeler la tenue de Diane, bien qu’elle fût dépourvue d’armes. La coupe soulignait sa silhouette et lui offrait une sensation de liberté à laquelle elle n’était pas habituée.

La veille, elle n’avait pas remarqué à quel point la cuisine exiguë était chaleureuse et lumineuse. Dalia s’affairait déjà derrière les fourneaux et déposa devant elle une assiette d’œufs brouillés, du pain et une tasse de thé.

Après l’avoir remerciée, Rose attaqua son petit déjeuner.

— Alors, quand allons-nous voir votre Conseil ? demanda-t-elle entre deux bouchées, Maël ne semblant pas vouloir engager la conversation.

— Nous partirons quand tu auras fini de manger, répondit-il en essuyant des miettes imaginaires sur son pantalon. Je les ai informés de ta présence hier soir.

Il se leva ensuite et disparut dans une autre pièce, la laissant terminer seule. Pressée, Rose avala le reste de son repas, tentant d’apaiser le mélange d’excitation et d’appréhension qui lui nouait l’estomac.

Maël revint quelques minutes plus tard et fit un signe de tête à Rose pour lui indiquer qu’il était temps. Elle dit au revoir à Dalia, puis ils franchirent le seuil de la maison.

Une fois dehors, ils empruntèrent les rues pavées de la cité. Sous la lumière du soleil, Paeonia paraissait encore plus resplendissante que la veille. Les habitants vaquaient à leurs occupations, mais les regards se relevaient à leur passage dès qu’ils reconnaissaient l’homme qui marchait aux côtés de Rose.

Les conversations se faisaient plus basses. Quelques têtes s’inclinèrent brièvement ; les autres s’écartèrent sans un mot, pressés de libérer le passage.

Maël les entraîna rapidement vers un chemin secondaire, désert, qui déboucha devant une bâtisse ancienne et austère, en rupture totale avec l’architecture colorée du reste de la ville.

Sous la charpente, trois lettres presque effacées par le temps apparaissaient : « LEX ».

Maël accéléra le pas et gravit les marches menant à l’entrée. Il n’y avait personne aux alentours. Rose hésita un instant avant de le suivre, le ventre noué. Elle se répéta en boucle que les personnes à l’intérieur l’aideraient à rentrer chez elle, à retrouver sa vie d’avant.

Dans quelques heures, au plus tard, elle serait de nouveau chez elle, à Lille, retrouverait son travail, pourrait revoir son gros matou, qui lui manquait terriblement.

Ils pénétrèrent dans un hall immense où régnait un froid polaire, comme si la pierre elle-même retenait l’hiver. Leurs pas résonnaient longuement sur le carrelage gris, soulignant la hauteur démesurée du plafond et l’absence totale d’ornement. Rien n’adoucissait l’espace : ni tenture, ni couleur, ni lumière chaleureuse, seulement la rigueur nue du lieu.

Face à eux, un escalier central s’élevait vers l’étage, manifestement conçu pour les audiences publiques. Maël ne s’y dirigea pas. Il ouvrit une porte étroite, dissimulée dans le mur latéral, que Rose n’avait pas remarquée en entrant. Elle ressemblait à s’y méprendre à un simple cagibi, trop modeste pour appartenir à un bâtiment d’une telle importance.

Sans attendre, il s’y engagea et commença à descendre un escalier raide qui s’enfonçait vers le sol. Il disparut presque aussitôt dans la pénombre, sans vérifier si Rose le suivait.

Après un bref soupir, elle s’engagea à son tour.

L’air changea progressivement. L’odeur de pierre froide et de bois ancien devenait plus présente à mesure qu’ils descendaient. Le silence n’était troublé que par le bruit régulier de gouttes d’eau frappant les marches de fortune.

Arrivés en bas, ils débouchèrent sur un tunnel étroit, creusé dans la pierre brute. La voûte basse obligeait Maël à baisser la tête, et des torches fixées à intervalles réguliers diffusaient une lumière vacillante, insuffisante pour dissiper totalement l’ombre. De part et d’autre, plusieurs couloirs secondaires s’ouvraient dans l’obscurité. Maël les dépassa sans hésiter, comme s’il connaissait parfaitement la configuration des lieux et n’avait nul besoin de repères visibles.

Ils s’arrêtèrent finalement devant une porte en bois sombre dont la surface était couverte de symboles gravés.

Maël effleura le bois du bout des doigts, dans un geste bref, puis tourna la poignée. La porte s’ouvrit dans un grincement aigu et prolongé, qui se répercuta en écho.

Il se tourna enfin vers Rose. Son regard s’attarda sur elle comme pour évaluer un instant son courage et sa capacité à comprendre où elle mettait les pieds. Finalement, il s’écarta légèrement et lui fit signe d’entrer.

Rose inspira profondément. Elle voulait en finir et quitter cet endroit. Retrouver la simplicité rassurante de son appartement à Lille, la douceur de son canapé et la chaleur familière de son chat lové contre elle.

Elle franchit le seuil avec cette certitude obstinée.

Mais elle ralentit presque aussitôt.

Si le chemin jusqu’ici lui avait paru sombre, la salle du Conseil surpassait tout ce qu’elle avait imaginé. Faiblement éclairée, elle abritait une centaine de sièges disposés en demi-cercle face à une estrade centrale. Sur celle-ci se dressait une longue table derrière laquelle siégeaient cinq personnes, toutes braquant sur elle un regard mêlant curiosité et sévérité. Un frisson lui parcourut l’échine.

— Bien, Mademoiselle, nous vous attendions. Avancez.

L’homme au centre de la table avait des traits fins, la quarantaine, des cheveux noirs comme l’encre et un regard perçant, comme s’il cherchait à lire au-delà de ses pensées.

Comme tirée par un fil invisible, Rose traversa les rangées de sièges et s’arrêta devant l’estrade.

— Je me présente : Adalric Van Grendal. Je préside aujourd’hui le Conseil, composé des représentants des différentes régions d’Erynor. En tant que dirigeant de Parvoy, je m’exprimerai en son nom.

Sa posture trahissait l’habitude de commander et d’être obéi. Rose ne comprenait pas encore tout ce que cela impliquait, mais elle hocha poliment la tête.

— Nous vous souhaitons la bienvenue à Paeonia. Nous nous réjouissons que vous ayez été recueillie par un membre éminent de notre communauté et amenée ici en sécurité.

Rose esquissa un nouveau mouvement de tête, mal à l’aise sous leurs regards.

— Comme indiqué dans le rapport de Maël Rivenhart, vous avez été retrouvée dans des circonstances… exceptionnelles, sur la plage de la Blanche-Patte.

Un silence tendu s’installa.

— Pouvez-vous nous dire précisément d’où vous venez et comment vous avez traversé le Grand Roncier ?

Rose tenta d’être la plus précise possible : son enfance, ses études, son travail, sa vie à Lille, sa course, puis sa traversée confuse du Grand Roncier. Lorsqu’elle eut terminé, elle inspira profondément, soulagée d’avoir enfin déposé son fardeau devant quelqu’un.

Un homme assis à la droite d’Adalric se pencha en avant. Ses traits fatigués durcirent.

— Vaugrigneux !

Rose mit un instant à comprendre qu’il s’agissait de sa présentation.

— Vous affirmez donc, Mademoiselle Delacroix, n’avoir rien fait pour traverser vers Erynor ? demanda-t-il d’un ton soupçonneux.

— Comme je l’ai dit, je marchais après ma course… je me suis approchée d’un arbre, et j’ai senti le sol me happer.

Ses souvenirs étaient flous. Pourquoi s’était-elle approchée de cet arbre, déjà ?

Avant qu’elle ne puisse poursuivre, Adalric se tourna vers les autres membres et ils échangèrent à voix basse sans que Rose n'entende leurs paroles. C'était comme si elle n'avait plus voix au chapitre. Le conseiller reprit la parole quelques instants plus tard.

— Merci pour vos explications. Nous allons évidemment approfondir cette affaire. En attendant, Paeonia vous offrira l’asile. Vous intégrerez l’Académie, le temps que nous fassions la lumière sur ces événements.

— Je n’ai pas prévu de rester, intervint Rose, surprise par ces propos. Je veux rentrer chez moi.

Silence.

— Cela semble impossible, Mademoiselle Delacroix, répondit Adalric calmement. Nous ignorons comment vous renvoyer sur vos terres.

— C’est impossible… je suis bloquée ici ? souffla Rose.

Ses ongles s’enfoncèrent dans sa paume.

— Il semblerait, oui, répondit Adalric sans élever la voix. Et pour être parfaitement clair, votre présence ici constitue un risque. Pour vous d’abord. Pour ce territoire ensuite.

Il marqua une pause, son regard ne quittant pas le sien.

— Que se serait-il passé si vous étiez tombée entre d’autres mains ? Vous êtes déjà blessée, alors même que vous avez été recueillie par des personnes de confiance.

Rose croisa les bras pour dissimuler ses griffures, sentant son regard brûler sa peau.

— Que suis-je censée faire, alors ? demanda-t-elle, sur la défensive.

— Le Grand Roncier a récemment fait l’objet d’une attention inhabituelle. Certains groupes ont perçu qu’un événement s’y était produit. Des factions rebelles, pour être précis. Si vous étiez tombée entre leurs mains, Mademoiselle Delacroix, nous ne serions probablement pas en train d’avoir cette conversation.

Un silence lourd s’abattit. Rose sentit son estomac se nouer.

— Afin d’assurer la sécurité de tous, vous resterez à Paeonia et intégrerez l’Académie comme n’importe quel autre élève.

— J’ai un travail, des dossiers, une vie… murmura-t-elle.

— Ce n’est plus une priorité, coupa Adalric. Personne n’est irremplaçable. La décision est prise.

— Mais... tenta Rose.

Adalric reboutonnait déjà sa veste.

— J’espère sincèrement que vous saurez apprécier la vie à Paeonia, Mademoiselle Delacroix.

Il se leva, suivi des autres conseillers, drapés dans leurs lourdes étoffes sombres, façonnées pour ce lieu froid et implacable.

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