Chapitre 6 : Les premiers pas d'une étrangère
Extrait du journal de bord d’un élève de Paeonia
“Si tu crois que les portes ne font que s’ouvrir et se fermer, détrompe-toi. À l’Académie de Paeonia, certaines discutent entre elles de leurs élèves préférés, et d’autres se moquent de leurs chaussures bruyantes.”
— Bonjour, Mademoiselle Delacroix, dit une voix derrière elle. Elle peut me suivre maintenant, s’il vous plaît.
Pas parce qu’elle voulait prendre son temps, mais parce que son corps semblait avoir un léger retard sur le reste. Depuis que le Conseil avait parlé, tout lui parvenait comme à travers une épaisseur de verre. Les voix. Les visages. Les décisions. Comme si le monde continuait d’avancer autour d’elle tandis qu’une partie d’elle-même était restée figée devant cette longue table, au moment exact où l’on avait décidé de sa vie sans lui demander son avis.
Un homme mince, de taille moyenne, se tenait à quelques pas d’elle. Un trousseau de clés pendait à sa main. Il le faisait tinter distraitement contre sa paume, dans un geste calme, presque machinal.
— Régis. Intendant de l’Académie, se présenta-t-il d’un ton mesuré. Je suis chargé de votre installation.
Rose acquiesça. Sa gorge était trop serrée pour répondre.
Bien sûr.
Le Conseil avait parlé.
Alors maintenant, on l’installait.
Le mot lui donna presque envie de rire. Ou de pleurer. Elle ne sut pas exactement.
Elle finit par lui emboîter le pas, encore engourdie par ce qu’on venait de lui imposer.
Régis ne chercha pas à faire la conversation, et Rose lui en fut presque reconnaissante. Elle n’aurait pas su quoi dire. Dans sa tête, les mêmes phrases tournaient en boucle avec une obstination épuisante.
Vous resterez à Paeonia.
Vous intégrerez l’Académie.
Elle ignorait pour combien de temps. Quelques jours ? Quelques semaines ? Davantage ? Personne n’avait jugé utile de le préciser. Comme si cette absence de réponse allait de soi. Comme si elle devait simplement accepter de voir sa vie suspendue par une poignée d’inconnus en vêtements sombres.
Elle ne croyait pas un instant à la version officielle.
Le Conseil ne la gardait pas pour sa sécurité.
Rose avait toujours eu ce réflexe-là : une méfiance immédiate, presque physique, dès qu’une situation sonnait faux. Une petite voix familière, obstinée, qui se réveillait dans les moments troubles pour lui souffler qu’elle avait intérêt à ouvrir les yeux et à ne compter sur personne.
Cette fois, la voix ne murmurait plus.
Elle criait.
Ils quittèrent les souterrains et remontèrent vers le hall d’entrée. Quand ils franchirent les portes du bâtiment, le soleil la frappa de plein fouet. Rose cligna des yeux, prise de court par cette lumière trop franche après la froideur souterraine du Conseil.
Le contraste la désorienta presque.
Le monde dehors continuait, intact, éclatant, alors qu’elle avait l’impression que quelque chose venait de se briser en elle sans bruit.
La journée était déjà bien avancée. Ils empruntèrent une rue commerçante où se succédaient des étals de poissons argentés, de légumes aux formes étranges, de tissus suspendus, de vieux livres, d’objets de cuivre, de paniers débordant d’agrumes et d’herbes séchées. Des odeurs d’épices, de pain chaud, de sel et de fruits mûrs flottaient dans l’air.
Tout était vif. Trop vif.
Les couleurs semblaient plus saturées que dans son propre monde. Les voix plus pleines. Les rires plus nets. Même les odeurs lui paraissaient presque agressives, comme si ses sens, déjà tendus à l’extrême, n’étaient plus capables de filtrer quoi que ce soit.
La foule circulait sans leur prêter grande attention. Cette indifférence la troubla plus qu’elle ne la soulagea. Elle aurait presque préféré que quelqu’un s’arrête, la regarde vraiment, perçoive l’absurdité de la situation et lui dise que tout cela n’avait aucun sens.
Mais rien ne se produisit.
Elle continua donc d’avancer derrière Régis, ballotée entre fascination et irréalité. Tout ce qu’elle voyait était nouveau, somptueux parfois, déroutant souvent, et pourtant elle se sentait incapable d’y prendre part. Comme si elle traversait un décor auquel elle n’appartenait pas.
Régis s’arrêta à un étal et lui acheta deux pains salés garnis.
— Mangez, dit-il simplement.
Rose accepta sans discuter. Elle ne s’était pas rendu compte à quel point elle avait faim avant de sentir la chaleur du pain contre ses doigts. Elle mangea en marchant, vite, presque machinalement. Le gras et le sel apaisèrent brièvement le vide désagréable qui lui creusait l’estomac. Mais l’effet fut de courte durée. L’angoisse revint aussitôt, lourde, collante, et la nourriture lui pesa presque immédiatement.
Ils finirent par s’arrêter devant une boutique dont l’enseigne indiquait : “De fil et d’or, couturière de l’Académie”.
Rose leva les yeux vers les lettres peintes, puis vers la vitrine où étaient exposées plusieurs tenues impeccablement repassées.
— C’est ici que sont faites les tenues de l’école, expliqua Régis. Comme vous n’avez pas d’argent, vous bénéficiez d’une bourse accordée par le Conseil.
Encore une phrase qui lui rappela brutalement sa situation.
Elle n’avait pas d’argent.
Pas de vêtements adaptés.
Pas de chambre à elle.
Pas de moyen de repartir.
Elle dépendait désormais entièrement de gens qu’elle ne connaissait pas et en qui elle n’avait aucune raison d’avoir confiance.
Ils entrèrent.
Quelques instants plus tard, Rose se retrouva sous l’œil expert d’une femme aux cheveux gris coupés au carré, le visage si rigoureux qu’il semblait taillé à la règle.
— Oh, enfin une tête qui m’est inconnue ! lança-t-elle. Vous êtes nouvelle à l’Académie ? Parfait. Nous allons prendre vos mesures. Mettez vos bras le long du corps. Tenez-vous droite. Relevez la tête. Non, pas comme ça. Ne vous cambrez pas.
Rose obéit.
Elle se sentait fatiguée, sale, déplacée. Chaque ordre, même anodin, lui donnait l’impression d’être manipulée comme un objet qu’on ajuste à un cadre déjà prévu pour lui.
La couturière passa autour d’elle, mètre en main, pinçant le tissu, rectifiant sa posture, notant ses mesures avec une efficacité redoutable. Rose serra les dents et fixa un point sur le mur pour ne pas laisser paraître le malaise qui montait.
— Voilà. Ne bougez pas, je n’ai plus qu’à ajuster les pantalons et ce sera bon.
Quand elle revint, elle portait une pile de vêtements soigneusement pliés.
— Vous avez les trois tenues réglementaires. J’ai ajouté, à la demande de Régis, des pulls, des sous-vêtements et des chaussettes. Il vous faut aussi des chaussures, dit-elle en jetant un coup d’œil aux baskets de Rose. Attendez… oui, voilà une paire à votre taille.
Une paire de chaussures en cuir atterrit sur le comptoir.
Rose regarda le tout avec un étrange détachement. On équipait son nouveau rôle avant même qu’elle ait eu le temps d’en comprendre les contours.
Régis régla la couturière avec de grosses pièces en bronze que Rose observa comme si elles appartenaient à un musée ou à un conte illustré. Puis ils ressortirent, les bras chargés de paquets.
C’était irréel.
Complètement irréel.
Pendant une seconde, elle eut envie de rire. Un rire nerveux, absurde, qui lui aurait peut-être permis de ne pas s’effondrer. Elle imagina presque quelqu’un surgir d’un coin de rue pour crier à la farce, lui expliquer qu’il y avait une caméra quelque part, qu’elle allait rentrer chez elle et raconter cette journée à ses collègues autour d’un café.
Personne ne surgit.
Alors ils reprirent leur chemin.
Très vite, l’allée s’élargit, et le château apparut.
Rose ralentit malgré elle.
La bâtisse dominait le domaine avec une assurance presque insolente. Ses tours s’élevaient haut dans le ciel clair, ses pierres captaient la lumière sans rien perdre de leur austérité, et les fenêtres innombrables renvoyaient par endroits des éclats pâles. De loin, le lieu paraissait majestueux. De plus près, il lui fit l’effet d’une masse immense prête à se refermer sur elle.
— C’est ça, l’Académie ? demanda-t-elle en désignant le domaine du menton.
— Oui, Mademoiselle Delacroix. C’est ici qu’elle va suivre l’enseignement prévu par le Conseil.
Rose tourna brièvement la tête vers lui.
Il venait encore de parler d’elle à la troisième personne.
— Merveilleux, marmonna-t-elle. Des cours. Encore.
Une part d’elle aurait voulu protester davantage, refuser net, exiger qu’on l’écoute enfin. Mais cette part-là semblait s’épuiser à mesure que la journée avançait. Il ne lui restait plus qu’un sarcasme un peu sec, lancé comme un dernier réflexe de défense.
Elle avait passé des années sur les bancs de l’école et croyait en avoir terminé avec les horaires, les programmes, les obligations, les règlements. Voilà qu’on l’y replongeait de force, dans un monde qui n’était même pas le sien.
Pour ne pas céder à la panique qui recommençait à lui serrer la poitrine, elle chercha à parler.
— En quoi consiste votre poste, exactement ?
Le silence de Régis commençait à lui peser presque autant que sa courtoisie.
— Je suis le gardien de l’Académie, répondit-il. Je veille à la gestion du château et je réponds aux besoins des professeurs.
— Et toutes ces tours ?
Il lui semblait soudain vital de recueillir le plus d’informations possible avant de franchir les portes.
— Ce sont les internats. C’est dans l’une d’elles que Mademoiselle dormira ce soir.
Rose sentit quelque chose se crisper dans son ventre.
— Je suis obligée de dormir ici ?
L’image de la petite chambre chez Dalia lui revint avec une force inattendue : la simplicité du lit, le toit qui craquait, l’impression au moins provisoire d’être recueillie quelque part. Ce souvenir minuscule prit soudain des allures de refuge perdu.
— Tous les élèves dorment ici, répondit Régis. Mais ne vous inquiétez pas, ce sera plus agréable que vous ne le pensez. Je suis sûr que vous ne verrez même pas le temps passer.
Rien dans cette phrase ne la rassura.
Ils atteignirent un grand portail en fer forgé, encadré par deux piliers au sommet desquels trônaient des félins sculptés. Régis entreprit de l’ouvrir, la fit passer, puis le referma derrière elle à clé.
Le cliquetis sec du verrou résonna dans l’air.
Rose ne sursauta pas, mais le son vint se loger quelque part dans sa poitrine, avec une netteté désagréable.
Protégée, avait dit le Conseil.
Elle entendait surtout enfermée.
À mesure qu’ils approchaient du château, elle prenait conscience de sa taille vertigineuse. Des élèves en uniforme étaient installés sur la pelouse, assis dans l’herbe, debout par petits groupes, appuyés contre les murets. Plusieurs se retournèrent à leur passage.
Leurs regards s’attardèrent sur elle.
Certains avaient l’air curieux, d’autres franchement intrigués. Aucun ne semblait hostile, mais cela suffit à la mettre mal à l’aise. Elle avait déjà l’impression d’être déplacée dans ses vêtements d’emprunt ; elle supportait mal l’idée d’être, en plus, un sujet de conversation.
Régis hâta le pas.
Ils traversèrent le hall bondé d’élèves et prirent un couloir sur la droite. Le bruit de leurs pas changea aussitôt sur la pierre. Au fond, Régis s’arrêta devant une petite salle, frappa trois coups et attendit.
La porte s’ouvrit sur une femme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux attachés et aux lunettes strictes qui durcissaient encore un visage déjà sévère.
— Madame Fouquet, je suis désolé de déranger, dit Régis, mais j’arrive avec Mademoiselle Delacroix.
— Vous avez bien fait, Régis, répondit la femme en ouvrant davantage la porte. Bonjour, Mademoiselle Delacroix… Hum. Je vois que vous n’avez pas encore la tenue réglementaire.
Le regard qu’elle posa sur Rose la parcourut de haut en bas avec une précision presque clinique.
Rose sentit aussitôt la conscience de son propre corps revenir d’un bloc : ses chaussures de sport, sa tunique, ses griffures mal refermées, la fatigue plaquée sur son visage.
— Nous venons d’aller chez la couturière, précisa Régis.
— Merci, Régis. Vous pouvez disposer.
Puis elle reporta toute son attention sur Rose.
— Je suis Madame Fouquet. Directrice de l’Académie. Le Conseil m’a avertie de votre venue, bien sûr.
Elle s’effaça pour la laisser entrer.
Le bureau de la directrice était couvert de livres. Des rayonnages occupaient presque tous les murs, à l’exception d’une cheminée dans un angle. D’épais tapis étouffaient le bruit sur les dalles de pierre. Un vaste bureau avait été placé devant l’unique fenêtre, comme pour signifier que tout passait d’abord par là, y compris la lumière.
— Asseyez-vous, je vous prie, reprit Madame Fouquet en contournant son bureau. Nous allons avoir beaucoup de travail à faire ensemble.
Rose s’assit, raide.
— Vous serez mon professeur ? demanda-t-elle.
— Pas dans l’immédiat. Il m’arrive d’enseigner aux derniers niveaux. Vous, vous commencerez par le premier.
Parfait.
La réponse eut sur elle l’effet d’une gifle discrète. Juste assez pour lui rappeler une fois de plus qu’ici, on l’avait déjà rangée dans une case.
— Très bien, répondit-elle pourtant.
Sa voix lui sembla lointaine, plus calme qu’elle ne se sentait réellement.
Madame Fouquet jeta un coup d’œil à une petite pendule en or posée sur son bureau.
— Il est tard. Je vais vous montrer votre chambre pour la nuit et demander à Régis de vous faire monter un plateau-repas. Vous n’allez pas descendre au réfectoire dans cet état.
Rose ne demanda pas ce qu’elle entendait par là.
Parlait-elle de ses habits ? De ses blessures ? De sa mine ?
Peu importait.
L’idée d’éviter une salle pleine d’inconnus la soulagea presque honteusement.
— Prenez vos affaires et suivez-moi.
Rose récupéra ses paquets et lui emboîta le pas.
S’ensuivit un véritable dédale de couloirs et d’escaliers. Très vite, Rose perdit tout sens de l’orientation. Elle monta, tourna, traversa des paliers, redescendit peut-être un peu, puis remonta encore. Le château semblait se replier sur lui-même, multiplier ses branches, ses passages, ses étages comme s’il cherchait à décourager quiconque voudrait le comprendre.
Au bout de quelques minutes, Rose cessa même d’essayer de mémoriser le chemin.
Des élèves croisaient leur route sans se gêner pour la dévisager. Elle sentait les regards glisser sur elle, s’accrocher à son visage, à ses sacs, à sa tenue. Elle garda les yeux fixés sur le dos parfaitement droit de Madame Fouquet pour ne pas avoir à soutenir ceux des autres.
Jamais elle ne s’était sentie aussi visiblement étrangère.
Enfin, après ce qui lui sembla une éternité, elles s’arrêtèrent devant une porte en bois clair, sans poignée apparente. Le battant était orné de dessins en relief qui semblaient presque vivants sous la lumière.
Madame Fouquet posa la main dessus.
Aussitôt, une poignée en bronze sortit du bois.
— Heureuse de vous revoir, Madame Fouquet, dit la porte en s’ouvrant dans un cliquetis métallique.
Rose resta figée.
Son cerveau mit un temps de retard à accepter ce qu’elle venait d’entendre. Elle regarda la porte, puis la directrice, puis de nouveau la porte.
La porte venait de parler.
Pas dans un rêve. Pas dans une hallucination de fatigue.
Une vraie porte. Une porte avec une voix. Une porte polie.
Elle sentit un rire nerveux lui remonter dans la gorge, un rire trop proche des larmes, et dut serrer les dents pour le ravaler.
Madame Fouquet, elle, n’avait pas cillé.
Comme si c’était normal.
Comme si, dans cette journée déjà absurde, une porte bavarde n’était qu’un détail parmi d’autres.
Elles entrèrent dans un petit hall sobre, puis montèrent encore un escalier étroit.
— Vous êtes dans l’aile ouest, expliqua la directrice. Les élèves n’y accèdent normalement qu’en dernière année. Mais, comme vous êtes sous protectorat du Conseil, il a été jugé plus sage de vous faire résider au même endroit qu’eux. Vous ne suivrez toutefois pas les mêmes cours : ils sont bien plus avancés dans leur étude.
Encore une décision prise pour elle. Encore une mesure présentée comme une évidence.
Elles passèrent devant plusieurs portes. Parfois, une tête curieuse apparaissait dans l’entrebâillement d’une chambre, immédiatement suivie d’un :
— Bonjour, Madame Fouquet.
La directrice répondait d’un simple signe de tête, sans ralentir.
Elles s’arrêtèrent finalement devant la porte portant le numéro 206.
— Posez votre main sur la porte, dit Madame Fouquet.
Rose hésita à peine avant d’obéir.
À peine ses doigts effleurèrent-ils le bois qu’une poignée de bronze surgit du battant.
— Voici votre emploi du temps, ajouta Madame Fouquet en lui tendant un planning. Demandez votre chemin aux autres élèves et soyez ponctuelle. Les professeurs font rarement des concessions pour les retards.
Puis, comme si tout était réglé, elle tourna déjà les talons.
Rose prit en main la poignée pour la relâcher presque aussitôt en poussant un souffle surpris, comme brûlée à vif. Des inscriptions venaient d’apparaître sur l’anse en bronze : « Bienvenue dans votre chambre, Miss Delacroix. »
Un frisson lui remonta le long du dos
Elle resta un instant immobile, les paquets au creux des bras, puis finit par entrer.
La chambre était plus spacieuse qu’elle ne s’y attendait. Un grand lit occupait le centre de la pièce. Un petit bureau en bois et sa chaise faisaient face à la fenêtre. Un miroir se tenait contre le mur, une armoire près de l’entrée, et une porte donnait sur une salle de bain privée.
Rose cligna des yeux.
Elle s’était préparée à un dortoir, à la promiscuité, à quelque chose de rude. Pas à cette pièce calme, propre, presque confortable. Cette générosité inattendue la déstabilisa autant que tout le reste.
Elle posa ses affaires, déballa mécaniquement ce qu’on venait de lui acheter, rangea ce qui pouvait l’être. Cela ne prit presque pas de temps : elle ne possédait rien, ou presque rien.
Cette pensée la heurta plus fort qu’elle ne l’aurait cru.
Alors elle alla s’asseoir sur le rebord de la fenêtre.
Le parc s’étendait en contrebas, baigné d’une lumière déclinante. De petits points mouvants traversaient les allées ; sans doute des élèves regagnant le château. Plus loin, au-delà des arbres, la mer s’ouvrait dans un éclat pâle.
C’était beau. Vraiment beau.
Dans d’autres circonstances, elle aurait pu trouver l’endroit presque enchanteur.
Mais cette beauté ne lui était d’aucun secours. Elle ne faisait que souligner davantage l’étrangeté de sa situation. Tout ici semblait sorti d’un conte et Rose ne s’y sentait pas invitée.
Quand on frappa à la porte une vingtaine de minutes plus tard, elle sursauta violemment.
En ouvrant, elle découvrit une jeune fille souriante aux cheveux blonds et aux grands yeux bleus, tenant un plateau de nourriture.
— Bonjour. Ou plutôt bonsoir, vu l’heure. Régis m’a demandé de t’apporter ça. Tu as de la chance de pouvoir manger dans ta chambre.
Sans attendre, la jeune fille entra et posa elle-même le plateau sur le bureau, non sans jeter un regard rapide autour d’elle, comme pour repérer d’éventuels secrets.
— Je m’appelle Jade, dit-elle en se tournant vers Rose.
— Rose, répondit-elle après un léger temps. Merci pour le plateau.
— Je t’en prie. En vérité, j’étais curieuse de te rencontrer. Quand une nouvelle arrive, j’aime bien savoir à qui j’ai affaire. Et puis, il y a rarement de nouveaux élèves en cours d’année. Tout le monde parlait déjà de toi.
Rose se raidit imperceptiblement.
— Ah bon ?
— Quand les gens t’ont vue avec Régis et la directrice, évidemment. Surtout avec… tes vêtements un peu atypiques, ajouta Jade avec une gêne visible en regardant les chaussures de Rose.
Rose baissa les yeux.
— On m’en a donné d’autres, dit-elle en désignant la boîte posée sur le lit.
— Parfait. J’allais te proposer de te prêter une tenue, mais je ne pense pas qu’on fasse exactement la même taille.
Jade était fine, légère, presque aérienne. Rose sentit aussitôt le contraste entre leurs silhouettes, et avec lui ce vieux réflexe de comparaison qu’elle détestait. Elle repoussa la pensée.
— C’est vrai que tu viens du Bas Monde ? demanda Jade en s’asseyant sur le lit avec un naturel désarmant.
— Le Bas Monde ? répéta Rose. C’est… un peu violent comme nom.
— Désolée. C’est comme ça qu’on appelle le monde ordinaire.
Rose s’installa au bureau et prit sa cuillère pour se donner une contenance. Elle raconta, de façon plus brève qu’au Conseil, d’où elle venait et ce qui lui était arrivé depuis son arrivée à Paeonia.
Jade l’écouta avec une attention réelle, ce qui soulagea Rose plus qu’elle ne l’aurait admis.
Quand elle eut terminé, Jade décroisa les jambes, songeuse.
— Je sais peu de choses sur l’autre monde, mais je sais qu’il existe des brèches. Peu de gens d’ici souhaitent cependant s’y aventurer.
— J’ai déjà du mal à croire que tout ça soit possible, avoua Rose avec un sourire fatigué. Tu peux peut-être m’aider à m’orienter, au moins ? ajouta-t-elle en lui tendant son planning.
— Voyons ça.
Jade se redressa aussitôt, ravie d’avoir matière à expliquer.
— Tu as les cours habituels des premières années : initiation aux remèdes anciens, médecine de campagne et improvisation… Histoire des Royaumes, histoire des lignées et des alliances, avec le professeur Levy. Tout le monde l’adore. C’est le genre de professeur qui pourrait te faire aimer un sujet même si tu pensais le détester. Et être dans ses bonnes grâces peut ouvrir quelques portes.
Elle ponctua sa phrase d’un clin d’œil.
Rose se surprit à sourire pour de vrai.
— Ensuite, tu as carte et frontières mouvantes… oh, et aussi sens et silence avec le professeur Bridoux. C’est un très bon cours. Franchement, si tu veux progresser vite ici, c’est l’un des plus utiles.
Un enthousiasme timide, presque malgré elle, effleura Rose. Rien qu’un instant. La bonne humeur de Jade était contagieuse, et pour la première fois depuis le matin, l’Académie lui sembla légèrement moins hostile.
Jade lui souhaita ensuite bonne nuit et quitta la chambre.
Le silence retomba aussitôt.
Rose mangea rapidement. Des sortes de lasagnes végétariennes, puis un dessert au citron et à la menthe. Elle ne fit presque pas attention au goût. Son corps réclamait surtout quelque chose à avaler, quelque chose de concret.
Puis elle alla se doucher.
Elle resta longtemps sous l’eau chaude, immobile, le front presque appuyé contre le mur. Comme la veille, elle eut l’impression absurde que l’eau pourrait emporter avec elle la fatigue, la peur, la confusion. Bien sûr, elle n’emporta rien du tout.
Alors les larmes vinrent.
Pas en sanglots spectaculaires. Plutôt en silence, mêlées à l’eau, comme si son corps profitait enfin d’un endroit clos et vide pour céder un peu.
Quand elle revint dans la chambre, les cheveux encore humides, le calme du lieu la frappa de nouveau.
Rien ici ne lui appartenait. Ni le lit, ni le bureau, ni les vêtements qu’on lui avait donnés quelques heures plus tôt. Tout était propre, ordonné, impersonnel. Une chambre d’accueil. Une chambre d’attente.
Et, brusquement, elle pensa à sa mère. À sa douceur tranquille, à sa manière de la prendre dans ses bras sans chercher tout de suite à comprendre. Elles ne se voyaient pas souvent, pas autant qu’elle l’aurait voulu, mais ce soir Rose aurait donné n’importe quoi pour retrouver cette tendresse-là. Pour poser sa tête contre son épaule et laisser quelqu’un d’autre porter, ne serait-ce qu’un instant, le poids de cette journée.
Elle se glissa finalement sous les couvertures et les serra contre son ventre noué.
Demain serait une autre journée.
Et puisqu’on l’avait forcée à rester, elle comptait bien comprendre pourquoi.

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