Chapitre 7 : Initiation
Manuel apprentissage Académie Paeonia – Cycle 1
Le Conseil est l’institution suprême garante de la paix entre les Royaumes.
Depuis sa création, il est le rempart contre les divisions et les guerres intestines. Chaque génération apprend à lui confier sa loyauté, car sans son autorité, les Royaumes sombreraient dans la discorde.
Rose fut tirée de son lit de bonne heure par un réveil fixé près de sa table de chevet.
À première vue, l’objet avait tout d’un réveil ordinaire : cadran rond, aiguilles sobres, petit boîtier sans grâce. Mais lorsqu’il sonna une première fois, Rose comprit immédiatement qu’il n’avait rien d’inoffensif. Elle grogna, se retourna dans ses draps et tira un coin de couverture sur sa tête. L’objet recommença presque aussitôt, plus fort, plus insistant.
Puis, à la troisième sonnerie, une voix grinçante s’éleva près d’elle :
— Si tu ne vas pas t’habiller, tu ne sais pas ce qui arrive aux nouveaux arrivés.
Rose se redressa d’un coup, le cœur encore englué de sommeil.
— Pardon ? marmonna-t-elle d’une voix rauque.
Le réveil demeura silencieux, comme satisfait de son effet.
Elle passa une main sur son visage, chassa tant bien que mal les restes d’une nuit trop courte et quitta enfin le lit. Ses muscles protestèrent aussitôt. Son corps n’avait pas eu le temps d’oublier les griffures du roncier, ni la fatigue nerveuse de la veille.
Elle enfila sa tenue souple et ses nouveaux souliers. Le tissu vert et pratique lui donna brièvement l’impression de se déguiser en élève modèle d’un monde qui n’était pas le sien. Ses cheveux châtains retombèrent en mèches indisciplinées sur ses épaules. Elle noua un pull autour de son cou, plus pour s’occuper les mains que par réelle nécessité.
Son premier cours ne commençait qu’à neuf heures, mais elle était prête bien trop tôt pour une matinée qui aurait dû commencer au moins deux heures plus tard.
Encore maudissant ce réveil trop zélé, elle ouvrit la porte de sa chambre.
Jade se tenait dans le couloir, déjà parfaitement réveillée, l’air aussi radieux que si la perspective d’une nouvelle journée de cours était un cadeau du ciel. À côté d’elle, une jeune fille brune au visage doux se tenait un peu en retrait.
— Bonjour Rose, bien dormi ? lança Jade avant d’enchaîner aussitôt. Je te présente Émilie.
Rose leur adressa un sourire un peu fragile.
— Bonjour.
Émilie inclina légèrement la tête. Elle dégageait un calme rassurant, presque feutré, qui contrebalançait l’énergie vive de Jade. Sa présence fit du bien à Rose immédiatement, sans qu’elle sache vraiment pourquoi.
Toutes deux la guidèrent vers le réfectoire, situé au rez-de-chaussée.
Dès qu’elles franchirent les portes, Rose sentit son pas ralentir.
La salle était immense, déjà bruyante, pleine de mouvements, de voix, de chaises qu’on tirait, de rires qui se répondaient d’une table à l’autre. L’odeur du pain chaud, des fruits coupés, des boissons fumantes et des viennoiseries tout juste sorties du four lui monta au visage. Cette abondance aurait dû être réconfortante. Elle lui donna presque le vertige.
L’estomac encore noué par le stress, Rose se força pourtant à prendre une boisson chaude aux plantes et quelques viennoiseries encore tièdes. Le simple fait de tenir quelque chose entre ses mains l’aida à ne pas se sentir complètement déplacée.
Elles s’installèrent à une table ronde. Autour d’elles, les élèves continuaient d’affluer dans un brouhaha constant. Rose gardait les épaules un peu trop droites, attentive malgré elle aux regards éventuels, à sa posture, à sa manière de tenir sa tasse.
Alors qu’elle portait cette dernière à ses lèvres, un groupe d’élèves fit son entrée dans le réfectoire.
Le mouvement fut discret, mais perceptible. Quelques conversations baissèrent d’un ton. Plusieurs têtes se tournèrent.
Rose suivit instinctivement ce déplacement d’attention.
Ce n’étaient pas seulement leurs longues capes grises qui attiraient le regard, mais l’assurance qui se dégageait d’eux. Une manière d’entrer dans une pièce comme si elle leur appartenait déjà.
— De qui s’agit-il ? murmura-t-elle.
— L’Élite, répondit Émilie à voix basse. Des élèves sélectionnés pour leurs aptitudes après le cycle initial. Les meilleurs de leur promotion.
Même de dos, Rose reconnut Maël.
Sa silhouette imposante, sa façon de marcher, cette impression de puissance contenue qu’il traînait avec lui comme une seconde peau : elle n’avait aucun doute. C’était Maël.
Le groupe traversa le réfectoire avant d’aller s’installer un peu plus loin. Diane prit place en face de lui. Aucun des deux ne lui adressa un regard.
Comme si leur rencontre, la maison de Dalia, la veille au soir, tout cela appartenait déjà à autre chose. À un moment refermé.
Un pincement discret lui serra la poitrine.
Elle détourna les yeux et concentra son attention sur Jade et Émilie, qui lui expliquaient le fonctionnement de l’Académie : la bibliothèque, la serre, les aires d’entraînement, le parc, les horaires, les professeurs à éviter quand on avait oublié un devoir.
— J’ai cours d’initiation aux remèdes anciens, dit Rose en essayant de ramener ses pensées à quelque chose de concret. Vous savez où c’est ?
— Bien sûr, dit Jade. On t’y emmène.
La salle de cours se trouvait dans une aile plus calme du château. Pendant le trajet, Rose sentit monter cette nervosité particulière qu’elle connaissait bien : celle des premiers jours, des lieux où tout le monde semble savoir comment se tenir sauf elle.
Lorsqu’elle entra, plusieurs élèves tournèrent la tête dans sa direction.
Ce ne fut sans doute qu’une seconde. Une curiosité banale. Mais Rose eut aussitôt l’impression d’entrer sur une scène, de faire un bruit de trop, de prendre trop de place. Ce sentiment d’être à part, presque illégitime, ne la quitta pas au moment de s’asseoir.
Le cours se révéla pourtant captivant.
La voix du professeur, posée et précise, l’enveloppa progressivement. Les odeurs des plantes séchées, des racines coupées, des feuilles froissées entre les doigts finirent par prendre le dessus sur le reste. L’exercice d’identification l’absorba complètement. Pour la première fois depuis son arrivée, son esprit cessa un moment de tourner en rond.
Elle repensa brièvement à Maël et comprit mieux pourquoi il semblait si à l’aise avec les remèdes. Pour lui qui était dans un cycle avancé, cela devait être presque instinctif.
Le reste de la journée passa avec une rapidité surprenante.
Trop vite, presque.
Les cours s’enchaînèrent, chacun apportant son lot de nouveaux mots, de nouveaux repères, de détails qu’elle essayait de retenir tout en luttant contre la fatigue. À chaque changement de salle, à chaque nouveau couloir, Rose avait l’impression d’entrer un peu plus dans le rythme de l’Académie sans l’avoir réellement choisi.
Le dernier cours fut celui d’histoire des Royaumes, donné par le professeur Levy.
Dès son entrée dans la salle, Rose comprit pourquoi Jade et Émilie l’avaient mentionné avec autant d’enthousiasme.
Levy était grand, mince, doté d’un charisme calme qui n’avait rien de forcé. Il n’élevait presque jamais la voix, et pourtant toute la salle semblait suspendue au moindre changement d’intonation. Son regard balayait l’assemblée avec une aisance tranquille, comme s’il savait exactement comment emmener chacun avec lui.
Très vite, il orienta son cours sur Paeonia, à l’intention manifeste de Rose. Elle en fut soulagée.
La ville, expliqua-t-il, avait été pensée par des ingénieurs visionnaires, soucieux de concilier innovation, autonomie et protection. Ses remparts ne servaient pas seulement à se défendre des menaces extérieures : ils avaient aussi été conçus pour résister aux colères de la nature. Les terres qui l’entouraient, exceptionnellement fertiles, permettaient une agriculture abondante et assuraient une relative indépendance à la cité.
L’Académie elle-même devait beaucoup à l’architecte Auguste Follet, célèbre autant pour son génie que pour son goût du secret. Selon la légende, il aurait semé dans le château des passages cachés, des inscriptions invisibles et des mécanismes destinés à surprendre ceux qui les découvriraient.
Un frisson d’intérêt traversa Rose malgré elle. Pour la première fois depuis la veille, la curiosité l’emportait presque sur la résistance.
— Peut-être serez-vous ceux qui en révéleront d’autres, conclut Levy avec un sourire mystérieux. Merci à tous pour votre attention et bonne soirée.
Le brouhaha reprit aussitôt.
Rose se laissa porter par le flot des élèves dans le hall quand une voix l’interpella. Avant même qu’elle n’ait le temps de se retourner, une main refermée avec douceur sur son bras la tira légèrement hors de la foule.
Elle se retrouva face à Maël.
Beaucoup trop près.
— Tu es difficile à repérer en uniforme, dit-il avec un sourire.
Le cœur de Rose accéléra d’un coup, d’une manière aussi brutale qu’irritante.
— J’imagine… Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle, un peu trop vite, sur la défensive sans savoir exactement pourquoi.
Maël sembla hésiter une fraction de seconde.
— Je voulais m’excuser pour l’entretien avec le Conseil. J’ai dû partir en urgence. Est-ce que tout s’est bien passé ?
Rose eut presque envie de rire devant l’absurdité de la question.
— Pas vraiment, admit-elle. J’ai une vie qui m’attend ailleurs, tu sais. Dans le Bas Monde, comme vous dites.
Quelque chose passa dans le regard de Maël. Pas de la gêne, exactement. Plutôt une forme de regret mal formulé.
— Si je peux faire quoi que ce soit pour t’aider… je me sens un peu responsable de toi, murmura-t-il.
Cette phrase, au lieu de l’apaiser, éveilla en elle un trouble confus.
— Tu n’as pas à l’être, répondit-elle. Et il faudra que je rende les affaires de ta mère.
— Garde-les. Je t’en apporterai d’autres.
Une chaleur étrange lui remonta le long du ventre, immédiate, injustifiée, presque vexante.
— Remercie-la pour son accueil, ajouta-t-elle, plus doucement.
Le sourire de Maël se fit moins léger.
— Avec plaisir. On se revoit bientôt, d’accord ?
— Oui… répondit-elle automatiquement.
Il s’éloigna presque aussitôt, sa cape grise flottant derrière lui.
Rose resta immobile quelques secondes, comme si son corps avait besoin d’un temps de retard pour reprendre le fil normal de la soirée. Puis elle expira lentement et reprit la direction du réfectoire.
À une longue table, elle aperçut Jade et Émilie entourées d’autres élèves. Leur présence lui procura aussitôt une sensation d’ancrage inattendue. Quelque chose qui ressemblait déjà, en miniature, à un refuge.
Quand elles lui firent signe, elle s’empressa de les rejoindre.
Elle fit ainsi la connaissance d’Elior, Zéphir, Capucin et Charlie.
Le contraste avec la rigidité du reste de la journée fut immédiat.
— Mais allons, écartez-vous un peu, laissez notre nouvelle collègue prendre place parmi nous ! lança Capucin avec tant d’entrain qu’il faillit faire tomber Elior de sa chaise.
Elior brandit sa fourchette dans sa direction.
— Encore une poussée de ce genre et je te la plante dans un endroit peu convenable.
— Quelle violence dès le repas du soir, soupira Capucin avec une dignité très théâtrale.
Rose laissa échapper un petit rire.
Le son la surprit elle-même.
— Alors ? demanda Jade avec empressement. Cette première journée ?
— Plutôt bien, répondit Rose en esquissant un demi-sourire. J’ai beaucoup aimé le dernier cours, avec Monsieur Levy.
— Monsieur Levy ? releva Émilie en rougissant aussitôt. Tu veux dire qu’il est superbe, oui. C’est très objectivement notre professeur le plus intéressant et le plus agréable à regarder.
— Émilie, soupira Jade.
— Je ne fais qu’énoncer des faits, protesta-t-elle. Je tuerais volontiers pour remplacer mon prochain cours par une heure de plus avec lui.
— Quel est ton prochain cours ? demanda Rose, surprise qu’il y ait encore des leçons après le repas.
Émilie grimaça.
— Exercices…
— Ça n’a pas l’air si terrible que ça.
— … d’initiation au combat, acheva Émilie avec l’air de quelqu’un à qui l’on vient d’annoncer une condamnation.
— Oh, ça l’est, confirma Jade avec une moue compatissante.
— Le professeur est complètement cinglé, intervint Capucin en passant une main dans ses cheveux pour leur donner un désordre très travaillé. Il commence par t’écraser en expliquant que tu apprendras plus vite si tu sais d’abord encaisser. Heureusement, tu ne devrais pas l’avoir cette année.
Rose sentit un soulagement sincère lui traverser le visage.
Capucin lui adressa un sourire espiègle.
— Bah oui. Ils évitent de tuer les nouveaux… enfin, pas tout de suite.
Jade lui enfonça aussitôt un coup de coude dans les côtes. Capucin poussa un cri outré.
C’était étrange comme ce groupe parvenait, en quelques phrases, à alléger le poids de sa journée.
À côté de Capucin, Charlie parlait peu. Petite, discrète, les lunettes glissant sans cesse sur son nez, elle semblait observer plus qu’intervenir. Lorsqu’elle s’était présentée, sa voix avait été si basse que Rose avait dû se pencher légèrement pour l’entendre.
Le repas s’acheva dans une agitation joyeuse. Peu à peu, le groupe se dispersa vers le terrain d’entraînement, tandis que Rose prenait la direction des escaliers menant à sa tour.
Capucin insista pour l’accompagner jusqu’à l’entrée, malgré les protestations amusées des autres.
— On ne sait jamais, déclara-t-il d’un ton très grave. Les couloirs pourraient tenter de la perdre.
Il ne consentit à la laisser qu’une fois le seuil franchi.
De retour dans sa chambre, Rose sentit la fatigue lui tomber dessus d’un seul coup, lourde, totale. Elle eut à peine la force de se glisser sous les draps avant de sombrer dans un sommeil rapide, presque brutal.
Le lendemain, la journée reprit avec une familiarité déjà troublante.
Les mêmes couloirs. Les mêmes visages. Les mêmes déplacements collectifs. Le même sentiment étrange d’être entraînée dans un rythme qui n’était pas le sien, mais qui menaçait déjà de le devenir un peu.
Une seule chose en modifia vraiment la couleur : un nouveau cours, intitulé Sens et Silence.
Le professeur Bridoux les attendait dans le parc.
Quand Rose mit le pied dehors, elle ressentit un soulagement presque physique. L’air libre, le soleil sur sa peau, le vent qui passait dans ses cheveux : pendant quelques minutes, elle oublia presque qu’elle ne voulait pas être ici.
Bridoux les accueillit d’un geste tranquille.
— Allongez-vous. Respirez. Ne cherchez rien.
Les élèves s’exécutèrent avec plus ou moins de bonne volonté.
Rose s’allongea à son tour dans l’herbe et leva les yeux vers le ciel. Le bruit des vagues, au loin, se mêlait au froissement des feuilles et à l’odeur chaude de la terre. La fatigue accumulée, au lieu de l’écraser, semblait se dissoudre un peu dans ce calme inattendu.
Autour d’elle, certains chuchotaient, d’autres riaient à mi-voix. Bridoux ne paraissait pas s’en formaliser.
— Apprendre à observer, dit-il doucement en marchant entre eux, c’est souvent apprendre à mieux comprendre.
— Je ne sais pas ce qu’il a pris, mais je veux bien le nom du pâturage où il se fournit, murmura un garçon à la droite de Rose.
Son voisin étouffa un rire en toussant, puis reprit aussitôt une expression sérieuse lorsque le professeur passa près d’eux.
Rose sentit, malgré elle, un sourire lui venir.
À la fin du cours, tandis que les élèves se relevaient, Bridoux s’approcha d’elle.
— Vous êtes restée concentrée, dit-il. C’est une qualité assez rare.
Rose haussa légèrement les épaules.
— Je pensais surtout à autre chose, admit-elle.
Le professeur la regarda un instant avec une attention dénuée de gêne.
— Vous trouverez votre place, voulut-il la rassurer.
La phrase, pourtant bien intentionnée, réveilla en elle une résistance immédiate. Elle ne voulait pas trouver sa place. Pas si cela signifiait renoncer à celle qu’elle avait laissée derrière elle.
Avant qu’elle ne puisse répondre, Bridoux se pencha, cueillit quelques brins de muguet et les lui tendit.
— On dit que le muguet symbolise le renouveau, expliqua-t-il. Cela m’a semblé approprié, compte tenu de votre arrivée récente.
Rose prit les fleurs d’un geste hésitant.
En regagnant le château, elle repensa aux paroles du professeur.
Le muguet reposait dans sa main comme quelque chose de trop fragile pour elle.
Elle resserra doucement les doigts autour des brins.
Et, pour la première fois avec une netteté presque douloureuse, elle se demanda ce qu’il adviendrait d’elle si elle ne trouvait jamais le moyen de rentrer chez elle.

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