Chapitre 7 : Initiation
Manuel apprentissage Académie Paeonia – Cycle 1
Le Conseil est l’institution suprême garante de la paix entre les Royaumes.
Depuis sa création, il est le rempart contre les divisions et les guerres intestines. Chaque génération apprend à lui confier sa loyauté, car sans son autorité, les Royaumes sombreraient dans la discorde.
Rose fut tirée de son lit de bonne heure par un réveil fixé près de sa table de chevet. D’aspect basique, il se contentait de sonner une première fois, puis devenait de plus en plus pressant si la personne ne posait pas rapidement les pieds à terre. À la troisième sonnerie, il entonna même d’une voix grinçante :
« Si tu ne vas pas t’habiller, tu ne sais pas ce qui arrive aux nouveaux arrivés. »
Rose grogna et se redressa d’un coup, le cœur encore embrumé de sommeil.
Elle enfila rapidement sa tenue souple et ses nouveaux souliers. Ses cheveux châtains retombèrent en mèches indisciplinées sur ses épaules, et elle noua un pull autour de son cou. Sa tenue était simple et pratique : pantalon et haut à manches longues dans des tons verts qui lui rappelaient malgré elle la forêt. Son premier cours commençait à neuf heures, avec l’initiation aux remèdes anciens, mais elle était prête bien trop tôt pour une nuit aussi courte.
Pestant contre ce réveil trop zélé, elle quitta sa chambre et se retrouva face à Jade, souriante, accompagnée d’une fille brune au visage timide.
— Bonjour Rose, bien dormi ? Je te présente Émilie, enchaîna-t-elle sans attendre sa réponse.
Rose répondit par un sourire un peu fragile. Émilie dégageait un calme rassurant, qui contrebalançait l’énergie débordante de Jade. Ensemble, elles guidèrent Rose vers l’immense réfectoire de l’Académie, au rez-de-chaussée. Le petit déjeuner était copieux, servi sous forme de buffet. Le brouhaha, les rires et l’odeur des plats lui donnèrent presque le vertige.
L’estomac noué par le stress, Rose se força tout de même à prendre une boisson chaude aux plantes et quelques viennoiseries encore tièdes. Elles s’installèrent à une table ronde, tandis que les élèves affluaient autour des plats.
Alors qu’elle portait sa tasse à ses lèvres, un groupe d’élèves fit son entrée, attirant aussitôt son attention. Ce n’étaient pas seulement leurs longues capes grises qui captaient les regards, mais l’assurance presque intimidante qui se dégageait d’eux.
— De qui s’agit-il ? murmura Rose.
— L’Élite, répondit Émilie à voix basse. Des élèves sélectionnés pour leurs aptitudes après le cycle initial. Les meilleurs de leur promotion.
Même de dos, Rose reconnut la silhouette imposante de Maël. Diane était assise en face de lui. Aucun des deux ne lui adressa un regard. Comme si ces heures partagées n’avaient jamais existé.
Un pincement discret lui serra la poitrine, et elle détourna les yeux pour se concentrer sur Jade et Émilie, qui lui expliquaient le fonctionnement de l’Académie : la bibliothèque, la serre, les aires d’entraînement, le parc.
— J’ai cours d’initiation aux remèdes anciens, dit Rose. Vous savez où c’est ?
Elles la guidèrent jusqu’à la salle. Lorsqu’elle entra, Rose eut la sensation d’entrer sur une scène où tout le monde la regardait déjà. Ce sentiment d’être à part, presque illégitime, ne la quittait pas.
Le cours se révéla pourtant captivant. La voix du professeur l’enveloppa, et l’exercice d’identification des plantes l’absorba totalement. Elle repensa à Maël et comprit pourquoi il semblait si à l’aise avec les remèdes : pour lui, cela devait être instinctif.
La journée passa à une vitesse surprenante. Trop vite, presque. Le dernier cours fut celui d’histoire des Royaumes, avec le professeur Levy.
Grand, mince, doté d’un charisme naturel, il captivait l’auditoire d’un simple changement d’intonation. Il orienta son cours sur Paeonia, à l’intention manifeste de Rose, ce qu’elle apprécia.
La ville avait été conçue par des ingénieurs visionnaires, mêlant innovation et autonomie. Ses remparts protégeaient autant des menaces extérieures que des colères de la nature, et ses terres fertiles permettaient une agriculture abondante.
L’Académie elle-même devait beaucoup à l’architecte Auguste Follet, célèbre pour son génie et son goût du secret. Selon la légende, il aurait caché des passages secrets, des inscriptions invisibles, et des mécanismes conçus pour surprendre leurs découvreurs.
— Peut-être serez-vous ceux qui en révéleront d’autres, conclut Levy avec un sourire mystérieux. Merci à tous pour votre attention et bonne soirée, conclut-il.
Rose suivit le flot d’élèves dans le hall lorsqu’une voix l’interpella.
Avant qu’elle ne se retourne, une main attrapa doucement son bras et la tira hors de la foule. Elle se retrouva face à Maël, beaucoup trop proche.
— Tu es difficile à repérer en uniforme, dit-il avec un sourire.
Son cœur accéléra malgré elle.
— J’imagine… Qu’est-ce qu’il y a ? dit-elle légèrement sur la défensive sans savoir pourquoi.
— Je voulais m’excuser pour l’entretien avec le Conseil. J’ai dû partir en urgence. Est-ce que tout s’est bien passé ?
— Pas vraiment, admit-elle. J’ai une vie qui m’attend ailleurs, tu sais. Dans le bas monde comme vous dites.
— Si je peux faire quoi que ce soit pour t’aider… je me sens un peu responsable de toi, murmura-t-il.
— Tu n’as pas à l’être, répondit-elle. Et il faudra que je rende les affaires de ta mère.
— Garde-les. Je t’en apporterai d’autres.
Une chaleur étrange lui remonta le long du ventre.
— Remercie-la pour son accueil, ajouta-t-elle.
— Avec plaisir. On se revoit bientôt, d’accord ?
— Oui… dit-elle automatiquement.
Il s’éloigna, cape flottant derrière lui, et Rose resta un instant immobile avant de rejoindre le réfectoire.
À une longue table, elle aperçut Jade et Émilie entourées d’inconnus. Leur présence lui donna aussitôt un sentiment d’ancrage et elle s’empressa de les rejoindre quand les deux jeunes filles lui firent signe. Elle fit alors la connaissance d’Elior, Zéphir, Capucin et Charlie ; leur spontanéité contrastait vivement avec la rigidité de l’Académie.
— Mais allons, écartez-vous, laissez notre nouvelle collègue prendre place parmi nous pour le déjeuner ! dit Capucin en poussant ses camarades avec tant d’entrain qu’il faillit faire tomber Elior.
Ce dernier brandit sa fourchette en le menaçant de la lui planter dans un endroit peu convenable s’il continuait.
— Alors, comment s’est passée ta première journée de cours ? demanda Jade à Rose, avide de connaître ses impressions.
— Plutôt bien. J’ai beaucoup aimé le dernier cours avec Monsieur Levy en histoire, répondit Rose en esquissant un demi-sourire, encore un peu fatiguée mais sincère.
— Monsieur Levy ? intervint Émilie. Il est superbe, tu veux dire, dit-elle en rougissant. C’est clairement notre prof le plus intéressant et le plus agréable à regarder. Je tuerais pour remplacer mon prochain cours par une séance avec lui, grimaça-t-elle.
— Quel est ton prochain cours ? demanda Rose, surprise qu’ils aient encore des leçons après le repas du soir.
— Exercices… répondit Émilie en grimaçant davantage.
— Ça n’a pas l’air si terrible que ça, s’étonna Rose.
— … d’initiation au combat, termina Émilie avec une expression légèrement horrifiée.
— Oh, ça l’est, répondit Jade en faisant une moue de dépit.
— Le prof est cinglé, intervint Capucin en se passant la main dans les cheveux pour leur donner un effet faussement décoiffé. Il t’apprend à te défendre en commençant par t’écraser, sous prétexte que tu devrais savoir encaisser. Heureusement, tu ne devrais pas l’avoir cette année comme tu es en première année.
Devant l’air soulagé de Rose, il ajouta avec un sourire espiègle :
— Bah oui, ils ne veulent pas tuer les nouveaux… enfin pas tout de suite.
Il se prit un coup de coude dans les côtes et poussa un cri outré en fusillant Jade du regard.
Rose laissa échapper un petit rire, surprise par la facilité avec laquelle ce groupe parvenait à alléger la lourdeur de sa journée.
Elle jeta un regard vers la silhouette à côté de Capucin. C’était une jeune fille prénommée Charlie, petite et discrète. Elle s’était présentée d’une voix presque inaudible et repoussait régulièrement la monture marron de ses lunettes sur son nez.
Ils finirent de manger et se dirigèrent progressivement vers le terrain d’entraînement, tandis que Rose prenait la direction des escaliers menant à sa chambre. Capucin insista pour l’accompagner jusqu’à la tour, ne consentant à la laisser qu’une fois le seuil franchi.
La fatigue finit par avoir raison d’elle. Rose regagna sa chambre, se glissa sous les draps et laissa ses pensées se dissoudre dans un sommeil trop court.
Le lendemain, la journée s’écoula dans une familiarité troublante, reprenant presque les mêmes repères, les mêmes visages, à une différence près : un nouveau cours, Sens et Silence, venait modifier le rythme de ce deuxième jour.
Le professeur Bridoux qui animait ce cours les attendait dans le parc.
Rose savoura l’air libre, le soleil sur sa peau, le vent dans ses cheveux. Pendant quelques minutes, elle oublia presque qu’elle ne voulait pas être là.
— Allongez-vous, dit le professeur en les accueillant. Respirez. Ne cherchez rien.
Rose s’allongea avec les autres élèves sur le sol et fixa le ciel, tandis que le bruit des vagues, l’odeur de l’herbe chaude et la fatigue accumulée se mêlaient dans sa tête.
Autour d’elle, certains chuchotaient, riaient. Bridoux ne semblait pas s’en formaliser.
— Apprendre à observer, dit le professeur doucement, c’est souvent apprendre à mieux comprendre.
— Je ne sais pas ce qu’il a pris, mais je veux bien le nom du pâturage où il se fournit, murmura un garçon à la droite de Rose.
Son voisin étouffa un rire en toussant, tentant de reprendre un air sérieux lorsque le professeur passa près d’eux.
À la fin du cours, Bridoux s’approcha d’elle.
— Vous êtes restée concentrée, c’est une qualité assez rare.
— Je pensais surtout à autre chose, admit-elle.
— Vous trouverez votre place, voulu la rassurer le professeur.
Avant qu’elle ne parte, il cueillit quelques brins de muguet et les lui tendit.
— On dit que le muguet symbolise le renouveau, expliqua-t-il. Cela m’a semblé approprié, compte tenu de votre arrivée récente.
Rose prit les fleurs d’un geste peu assuré.
En regagnant le château, elle repensa aux paroles du professeur.
Elle resserra les doigts autour des brins.
Et elle se demanda ce qu’il adviendrait d’elle si elle ne trouvait jamais le moyen de rentrer chez elle.

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